‹ Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill: 1841-1846Chapitre 7 sur 14 · t LETTRES d'auguste COMTE · texte numérisé non relu

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les deux partis actifs amenés aujourd'hui à abandonner formellement, l'un, les maximes d'ordre, l'autre, les intentions de progrès qui avaient isolément formé jusqu'ici leur principale valeur respective. Quoi qu'il n'y ait personne encore pour faire dignement ressortir un tel contraste, cependant le silencieux instinct du public impartial ne manquera pas de retirer une certaine utilité générale de cette étrange discussion, qui accélérera notablement la déconsidération graduelle déjà très-avancée des deux écoles antagonistes chez la masse des spectateurs.

Comme l'école métaphysique est, au fond, la plus dangereuse en France, au point où la révolution se trouve arrivée, il serait fort désirable que la vraie liberté d'enseignement, quoique radicalement anarchique en elle-même, vînt mainteuant hâter son élimination inévitable, et faire généralement sentir la nécessité d'opposer à la rétrogradation théologique des doclrines plus énergiques et plus logiques. Quoique le gouvernement actuel, répugnant à toute mesure prononcée, soit toujours enclin à écarter, autant que possible, cette grave modification de la situation présente, il est pourtant vraisemblable que la première secousse de quelque importance déterminera l'avènement de cette phase passagère qui jusqu'à la fin de ce siècle, ou pour deux à trois générations, me semble réellement indispensable à la préparation directe de la réorganisation spirituelle, dont nos métaphysiciens

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sont, au fond, ^devenus les plus dangereux adversaires, depuis le discrédit radical de toute iafluence Bacerdotale.

Notre commun ami, l'estimable M. Austin, prend beaucoup d'intérêt à l'ensemble de cette discussion; mais il n'est pas, je crois, assez dégagé personnellement de toute prédilection métaphysique pour retirer d'un tel spectacle l'entière instruction philosophique qu'il comporte.

Je voudrais bien pouvoir vous donner quelques nouvelles de la traduction de votre précieux traité. Mais je ne suis pas plus avancé, à cet égard, que lors de ma dernière lettre, et j'attends encore, ou plutôt je n'espère plus la réponse de Marrastà la demande formelle que je lui avais envoyée à ce sujet en janvier. Pour vous dire confidentiellement toute ma pensée sur cette affaire, je crois franchement que voire jugement développé sur mon ouvrage et l'importance que vous avez déclaré mettre h l'exacte conservation d'un tel témoignage s'opposeront longtemps à toute traduction française de votre logique. Ce serait un reproche trop irrécusable au silence singulier, d'abord spontané, maintenant systématique, gardé envers moi par toute la presse française, sans excepter les journalistes les plus avancés, tels que Marrast.

J'ai eu récemment quelques occasions formelles de constater spontanément la réalité d'un concert que j'ai depuis longtemps senti et même prévu, par les refus réitérés qu'ont essuyés plnsieura jeunes

gens qui voulaient insérer à mon égard quelques déclarations ou losinuations favorables dans divers recueils accrédités, tous néanmoins /rès-progreMt/i: ]a censure métaphysique a impitoyablement rayé, avec la merveilleuse sagacité de l'instinct de parti, jusqu'à de simples phrases isolées où j 'étais nommé. On répugne sans doute à m'attaquer ouvertement et surtout on craindrait de s'attirer de fortes répliques, ou du moins de propi^er involontairement mes idées; mais le mot d'ordre est certainement, chez tous ces gens, de garder, à mon égard, le plus complet silence, comme si mon ouvrage n'eût jamais existé. Les faibles sympathies personnelles qui peuvent, à mon égard, caractériser M. Marrast, ne sauraient aucunement surmonter, même chez lui, les tendances et les engagements de parti. [1 se trouve trop déplorablement soudé à une faction surannée qui ne rêve chez nous d'autre restauration sociale que d'après une étrange combinaison du déisme avec la guerre. Vous sentez donc combien je leur dois sembler doublement hostile, d'autant plus que, à mon tour, je vois en eux les principaux soutiens actuels du régime ancien, ou du moins les plus funestes obstacles à toute vraie réorganisation : il me conviendrait mieux finalement de devoir les compter déjà, comme cela aura lieu ultérieurement sans doute, parmi mes adversaires déclarés, que de les traiter en adhérents secrets ou prochains. Je suis très-persuadé que telle est la principale source du retard qu'éprouvera votre traduction, dont le

jeune Bernard serait maintenant très-disposé à se charger.

Son exubérance révolutionnaire a fait place, depois un ou deux ans, à de saines mais ardentes tendances philosophiques et sociales, d'après ses. réflexions spontanées, aidées de mon iniluence soutenue ; je le crois susceptible de devenir un esprit vraiment distingué, et j'eusse été charmé de le voir s'appliquer à une aussi utile besogne. Au reste, vous ne devez pas vous dissimuler que, même indépendamment de ce qui me concerne, Marrast ne se trouve, par suite de son défaut total d'études scientifiques, personnellement choqué de vos doctrines logiques, qui certes ne ménagent pas plus son école de Condillac et Laromiguière que celle de Schelling et Cousin.

Le mouvement polytechnique officiel a déjà porté, à la tête de notre école, uu de mes anciens camarades qui, indépendamment de quelques faibles sympathies mentales, se trouve d'ailleurs spécialement ra,ttaché à ma cause par de communes antipathies actuelles . Je ne crois donc pas avoir réellement rien à craindre, pour ma petite situation présente, de la réélection annuelle à laquelle je vais être, comme de coutume, assujetti ce mois-ci et dont je suis bien décidé à ne pas même m'informer. Cette inaction systématique, d'ailleurs conforme à mon usage antérieur, constitue le complément naturel de l'expérience décisive que j'ai dû tenter, et qui est devenue si périlleuse l'an dernier, pour

explorer la consistance effective de ma position actuelle, que je rejetterais avec dégoût si elle devait exiger chaque année, de ma part, ou de celle de mes amis, le renouvellement, même affaibli, des démarches qu'il a fallu faire l'an dernier.

Malgré cette attitude passive et indifférente, je ne crois pas courir désormais aucun vrai danger, et ma démarche auprès du Ministre, il y a trois mois, m'en garantirait d'ailleurs an besoin.

Je ne crois pas même que, malgré les prétendues réserves de l'an dernier, il y ait aujourd'hui contra moi aucune tentative sérieuse, mes principaux ennemis polytechniques ayant éprouvé depuis lors plusieurs graves échecs, qui ont notablement diminué leur puissance et altéré lears espérances ou même leurs propres projets. Mais, quoique ma position actuelle me semble désormais à peu près inébranlable, il reste maintenant, d'un autre côté, peu d'espoir d'en sortir prochainement, parce qu'il est fort possible, ou même probable, que la suite des mutations polytechniques ne fasse pas vaquer la chaire qui m'est due, auquel cas je n'aurai gagné aux changements actuels que le surcroit de consolidation résulté de l'ascension de mes amis aux dépens de mes ennemis. Tout cela d'ailleurs ne sera définitivement prononcé que pendant nos vacances de septembre, en sorte que, dans tous les cas, je ferai certainement encore la tournée de cette année, à moins d'un malheur très-invraisemblable lors de ma prochaine reélection. J'ai cru

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devoir, malgré la longueur de cette lettre, vous donner ces éclaircissements personnels, afin de prévenir une inquiétude gui, sans cela, eût été, i cette époque, très-nalurelle d'après la dangereuse crise de l'an dernier.

Tout à vous,

A" Coûte.

puis, le lundi iSJuilUt IBU.

Mon cher monsieur Mill,

M" Austin vous aura, sans doute, déjà annoncé sommairement la crise personnelle, aussi grave qu'inàllendue, qui a retardé, un peu au-delà de l'intervalle ordinaire, ma réponse à votre dernière lettre, et dont je dois aujourd'hui vous expliquer la solution, à la fois triste et satisfaisante, qui ne m'est réellement connue que depuis avant-hier.

Il faut d'abord, pour n'y plus revenir, écarter l'espoir que je vous avais exprimé d'un prochain changement favorable dans ma situation polytechnique.

Les mutations survenues par la mort du dernier directeur des études ont pris définitivement un autre cours, en aorte que, sans aucun motif qui me soit personnel, la chaire qui m'était due ne

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vaquera pas. Cela devait donc me faire attacher plus d'importance à consolider ma situation actuelle d'examinateur d'admission, que Tavénement d'ua ami reconnu à la direction des études me semblait devoir naturellement fortifier. Hais aussi la même disposition a probablement ranimé i' espoir, que je croyais abandonné, de la part de mes ennemis, de m'abattre entièrement, suivant la baioeuse déclaration de leur misérable chef, en tentant de nouveau de m'ôter ce poste ; ce qu'ils n'eussent sans doute point essayé, s'ils m'eussent vu prêt à en obtenir un autre, qui m'eût placé légalement au milieu de leur conseil.

Quelques jours après vous avoir spécialement rassuré sur ces inquiétudes par ma lettre du l"mai, le nouveau directeur des études est venu amicalement m'informer que la crise de l'an dernier se renouvelait avec plus de chances hostiles.

La désastreuse unanimité que j'avais obtenue alors n'était résultée que d'une periide concession de mes ennemis, qui s'étaient ainsi habilement ménagé un moyen de reprendre plus dangereusement l'attaque lors de l'élection suivante, en paraissant renoncer à toutes les animosités purement personnelles, au-dessus desquelles ils me voyaient placé, pour couvrir leurs passions d'un prétexte systématique, en annonçant l'intention de changer désormais chaque année l'examinateur, sans aucun sujet de mécontentement et uniquement à titre d'essai d'un nouveau mode. Ce prétendu principe

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était sans doute aussi absurde que possible à l'égard d'un office qui exige tant de maturité et de continuité, et qui serait ainsi livré méthodiquement à un fonctionnaire toujours novice, faisant son apprentissage aux dépens du public et des familles, et systématiquement écarté à- l'instant où il commencerait à devenir réellement propre à ces fonctions. Mais malgré sa grossière absurdité, cette idée a servi de doctrine de ralliement (et vous savez qu'il en faut toujours une quelconque) aux passions actives de quelques ennemis, déclarés ou secrets, et aux lâchetés passives d'un plus graad nombre d'indifférents ou d'amis tièdes, dans un milieu où chacun se trouve dépouillé à la fois de responsabilité et d'indépendance personnelles par l'échange de votes qui s'établit, surtout ici, au sein des coteries régnantes. Quoi qu'il en soit, j'ai été fort surpris de cet avis, n'ayant pu avoir, malgré mes expériences antérieures, assez mauvaise opinion d'eux pour les croire capables de renouveler, sans aucun nouveau motif ou prétexte, les infâmes tentatives de l'an dernier: j'aurais dû pourtant penser que leur véritable chef (celui que le malheureux amiral d'Urville avait si bien qualifié publiquement de sultan de l'Observatoire) n'avait jamais su rien pardonner, malgré les gasconnades de générosité qui lui étaient autrefois échappées.

Je n'ai pas cru néanmoins devoir aucunement renouveler les démarches qne mes amis et moi avions faites l'an dernier, et je persiste à penser

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qneje devais, en effet, m'en abstenir, et laisser un ' libre cours à la périlleuse expérience que j'avais instituée, comme je vous le disais dernièrement. D'un autre côté mes amis avaient été tenus naturellement, comme moi, dans une fausse sécurité antérieure, de manière à n'entrepreodre, de leur cdté, et à mon insu, aucun effort spécial. A la vérité je vous ai parlé d'une démarche que j'ai faite, dès le mois de janvier, auprès du ministre de la guerre (M. le maréchal SouU), dans le département duquel se trouve l'École polytechnique, pour obtenir officiellement l'institution à vie de mon otèce d'examinateur, aQn de prévenir tout retour des scènes de 1843. Mais le maréchal, quoique trèsbien disposé pour moi, comme il t'a montré ensuite, ne crut pas alors le danger assez sérieux pour se décider à faire rendre une nouvelle ordonnance modificatrice : il était d'autant plas excusable que moi-même je ne pensais pas que ma réélection fut réellement compromise, et je ne voulais ainsi que retirer, pour mon avenir, une juste compensation des inquiétudes de l'an dernier.

Dans cette situation respective, vous ne serei pas maintenant étonné d'apprendre que le 27 mai, lors de ta réélection, mes ennemis ont obtenu contre moi une majorité de 9 voix contre 5, malgré le zèle énergique et soutenu que les trois véritables chefs de notre école (le général commandant en chef, le colonel commandant en second, et le directeur des études) ont unanimement développé

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pour moi. Toutes les paesions que ma préface a caractérisée ont concouru h. la consommatiou de cette iniquité ; les neuf voix hostiles contenaient un organe spécial du parti métaphysique, et même les rancunes théologiques s'y trouvaient formellement représentées par un aflilié des jésuites. Hais les haines dominantes étaient certainement, abstraction faite des inimitiés personnelles, celles des géomètres dont la {ihilosophie nouvelle menace dangereusement l'irrationnelle suprématie scientifique : ils craignent peu, en France, les attaques des métaphysiciens, qu'ils peuvent toujours taxer justement d'un sot dédain absolu et d'une entière incompétence pour toutes les études positives ; mais une philosophie directement émanée de ia science etle-méme, qui fait à chacun sa part légitime, qui, en montrant le danger de la domination prolongée des géomètres, leur assigne un incontestable oHice initial, ils ne me pardonneront jamais de l'avoir formulée et systématisée. Voilà la vraie source fondamentale de leur infatigable inimitié, contre laquelle je ne puis compter que sur des appuis extérieurs.

Si le temps des bûchers et des empoisonnements, ou seulement celui des guillotines, pouvait revenir ils oseraient tout contre moi ; car ce sont toujours les mêmes haines, mais heureusement contenues parun meilleur milieu. Les crimes des gens comme il faut ont subi désormais la même transformation radicale que ceux de la canaille, qui, de plus en

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plus, vole au lieu de tuer : d'après celte heureuse influence irrésistible de notre civilisation, on ne peut plus opprimer essentiellement que ia bourse. C'est ce qu'ont tenté envers moi ces g;ens-là, selon la haineuse formule de leur dhef réel qui a déclaré ne vouloir prendre de repos qu'après qu'il m'aurait mis sur le pavé.

Mais heureusement son omnipotence ne va pas si loin ; et, quelque faible que soit, dans notre anarchique milieu, l'intervention protectrice du gouvernement, j'y ai trouvé enfin un noble appui réel, quoiqu'il n'ait pas suffi k empêcher tout dommage.

Quelques jours après ma non-réélection, le ministre de la guerre s'est empressé de m'accorder, le 1" juin, l'audience spéciale que je lui avais demandée.

M'* Austîn vous a peut-être dit déjà combien j'y avais été pleinement satisfait, et je puis dire touché, de l'accueil du maréchal, qui m'a déclaré son intention de me couvrir contre une telle iniquité autant que le permettrait la règle existante, qui le lie en effet beaucoup, pour livrer le pouvoir aux pédants ligués contre moi.

Cette ordonnance a été arrachée au gouvernement sous la banale impulsion révolutionnaire de 1830, où l'on croyait aveuglément avoir beaucoup avancé, par cela seul qu'on transférait aux coteries scientifiques une portion quelconque des pouvoirs ministériels.

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Dans cette eituation, le ministre a épuisé en ma faveur toutes ies ressources de la vicieuse légalité actuelle qu'il n'avait pas ainsi le temps de changer assez tôt pour me préserver de tout dommage.

Ne pouvant m'empêcher de perdre mon traitement cette année, il a néanmoins refusé de nommer à ma place, en sorte que ie titre me reste, ainsi que mes droits ultérieurs; il a seulement chargé des examens de celte année l'un des deux suppléants accoutumés, qui doivent pourvoir aux divers empêchements momentanés des titulaires; en sorte que ma situation se trouve pécuniairement tout à fait la même que si une maladie m'ayant empêché de fonctionner cette année, mon traitement avait dû passer à mon suppléant chargé de la corvée.

Mais, en annonçant cette double décision, rendue seulement le 15 juillet, le ministre a nettement rassuré mon avenir, en blâmant avec énergie la conduite du conseil envers moi, car il dépend entièrement de lui de changer ou modifier la règle actuelle pour l'an prochain ; te temps seul lui a manqué, et non la volonté, pour le faire utilement cette année.

. Notre général m'a communiqué la lettre officielle que le ministre a écrite à ce sujet; cette pièce mémorable est pleine d'éloges sur ma conduite comme fonctionnaire, et s'écarte beaucoup du froid laconisme usité au style ministériel.

Le ministre y déclare formellement qu'il s'est

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as*m^ que M. Comte mérite toute la confiance du gouvernement, l'acte tenté contre moi y est qualifié de déni de justice auquel le ministre ne doit pas s'associer; l'exclusion dont je suis l'objet y est présentée comme inconciliable avec le zèle et la loyauté que M. Comte a montrés pendant sept ans d'exercice de ses fonctions: il la signale aussi comme contradictoire aux propres éloges du Conseil luimême à ce sujet.

Vous voyez qu'on ne peut être plus explicite et plus rassurant. Ma cause est désormais étroitement liée à celle de la juste autorité du miniËtre qui sent bien, comme je le lui ai dit familièrement, que le pire des gouvernements c'est la pédantocratie, suivant l'heureuse expression dont vous m'avez gratifié, et que j'ai, en cette circonstance, trèsutilement introduite dans un milieu où elle doit s'implanter naturellement.

Le maréchal seot très-bien que l'opposition radicale de mes principes philosophiques à ces utopies pédantocratiques qui prévalent chez nos savants, constitue le motif le plus essentiel de la haine infatigable qu'ils m'ont vouée, et dont il est de l'intérêt du gouvernement, comme de son devoir, de me protéger. Au reste, j'ai lieu de présumer, sans toutefois avoir aucun renseignement certain, que M. Guizot est personnellement intervenu, dans cette affaire, pour me recommander spécialement à soD collègue, quoique notre improbation de la pédautocratie doive, au fond, lui être antipathique ;

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car COQS Bommes , je crois , voas et moi , les deax seuls penseurs aujourd'hui avec lesquels les hommes d'Etat puissent raisonnablement s'entendre sur un tel sujet.

Quoi qu'il en soit, la principale part à cette conviction arrêtée du maréchal, que je ne connaissais nullement, et dont j'ai maintenant acquis toute l'estime personnelle, est certainement due à la loyale et énergique insistance de mes chefs, cidessos désignés, et de tous les antres généraux sous lesquels j'ai servi à l'École depuis douze ans.

Les manifestations les plus honorables, tant des hommes graves et impartiaux que d'une nombreuse et ardente jeunesse, tant extérieure qu'intérieure à notre École, se sont d'ailleurs déjà prononcées contre cette inique spoliation.

Telle est donc, au vrai, ma position actuelle; l'avenir est certain, et je gagnerai probablement à cette crise d'obtenir, comme garantie, l'institution à vie de mon oflice, que notre général va prochainement demander spontanément, an nom du service public.

En tous cas, si la place restait sujette à réélection, le ministre reprendrait ce droit comme je l'ai demandé, en retirant au Conseil la présentation dont il vient d'abuser si indignement ; or, je n'aurais réellement aucune inquiétude sérieuse si l'aDDualité dérivait du ministre, quel qu'il fût, étant bien certain, par ma nature et mes habitudes, de ne me trouver jamais en conflit avec lui.

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Afin que les modifications à la règle pnissent être, cette fois, accomplies en temps opportun, on vient de décider que désormais la nomination de l'examinateur se ferait dès le début de l'année classique, c'est-à-dire en novembre, au lieu de s'accomplir en mai, presque au moment de fonctionner; ainsi mon avenir se trouvera probablement consolidé avant la fin de 1844.

J'y dois d'autant plus compter que mon affaire, par sa nature nettement caractéristique, a ouvert les yeux, à d'autres égards, sur le régime pédantocratique qui domine ai désastreusement à l'Ecole. Notre général, qu'on qualifie ironiquement de gouverneur, n'y gouverne réellement que les punitions disciplinaires des élèves ; sur tout autre sujet, l'autorité à simplement trois ou quatre voix dans un conseil de quinze membres, oi!i dominent les onze professeurs ; le recours au ministre est presque illusoire en cbaque cas.

En un mot, notre Ecole n'est point réellement gouvernée ; l'autorité le sent et veut maintenant y remédier à divers égards ; en sorte que mon accident aura servi à introduire d'heureuses améliorations dans cette importante économie.

J'ai donc, à tous égards, pleine sécurité pour l'an prochain, et cette crise sera certainement la dernière. La manifestation olBcielle et quasi-publiqne du ministre en ma faveur est d'ailleurs de natm'e à prévenir spontanément les suites indirectes de mon désastre actuel chez ceux qui, me croyant perdn,

seraient tentés de me manquer d' égaras, et que la même platitude doit ainsi disposer, au contraire, à me ménager.

D'après une telle appréciation, vous voyez que cet accident passager se réduit strictement à un simple sinistre pécuniaire déterminé, comme auraient pu m'en occasionner un vol, un incendie, une maladie, etc. Malheureusement vous savez que mon défaut total de fortune personnelle et d'accumulation antérieure doit donner à ce sinistre une extrême gravité actuelle, quelle qu'en puisse être la source. Il n'y a pas Heu, pour un an, à changer mon existence personnelle, ni surtout à diminuer la juste aisance qu'attend de moi une femme valétudinaire, qui, malgré ses torts envers moi, ne doit nullement souffrir de tout ceci : je ne dois donc pas réduire ma dépense qui, à tous égards, est raisonnable. D'un autre côté, je ne dois pas non plus chercher de nouveaux moyens de recette, qui ne commenceraient à devenir efficaces que lorsqu'ils auront cessé d'être nécessaires. Par ce fatal dilemme, je me trouve forcé de chercher, contre un mal passager et exceptionnel, une ressource de même natare, en invoquant loyalement ta généreuse intervention de mes amis ou de mes patrons. A la vérité j'ai déjà reçu, de diverses parts, les offres les plus cordiales, mais que je ne puis accepter parce qu'elles viennent de gens guère plus riches que moi. C'est donc en Angleterre que je me vois ainsi conduit à invoquer ce genre d'appaî. Outre

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que ma vie solitaire me tient trop à l'écart de œnx qui, chez nous, pourraient ici efficacement intervenir, s'ils y étaient prédisposés, vous savez que ce genre de patronage a toujours peu existé en France, et aujourd'hui moins que jamais, parce que le grand patron, ici, c'est le Gouvernement, dont la tatélaire intervention m'est en effet très-précieuse, mais sans pouvoir se spécialiser assez pour me garantir d'un dommage momentané.

J'évalue à six mille francs le sinistre survenu : à partir du 1" août ma recette mensuelle va se trouver réduite, jusqu'au 1" août suivant, oïl ma réintégration aura son effet financier. Avec cette somme ma vie actuelle n'éprouvera aucune altération réelle ; je n'ai pas besoin d'ailleurs de recevoir immédiatement tes six mille fran<», mais seulement la moitié ; pourvu que le reste me vienne avant janvier, l'effet sera vraiment le même. An reste je suis certain que, en me chargeant un peu de quelques occupations exceptionnelles, pendant quelques années, je pourrai rendre aisément cette somme sans troubler essentiellement mes propres travaux, ponrvu que ma conscience ne me presse point sur l'époque de ce remboursement. Or, il est, ce me semble, convenable pour cela que le secours me provienne de personnes assez riches pour que je ne me fasse pas un scrupule naturel de les laisser attendre ma propre convenance graduelle. Voilà pourquoi, mon cher monsieur Mill, sans repousser aucunement le précieux secours que m'offrit, l'an

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dernier, votre généreuse sympathie, je voudrais bien, comme je le disais alors, que, maintenant qu'il B'agit de réalisation, elle provint d'une source plus abondante que celle d'un confrère philosophique, vivant comme moi de son seul travail ; quoique vous soyez plus rétribué, je sais aussi que vous avez plus de charges, et je me sentirais tourmenté dubesoiade vous rembourser promptement. Que ce soit donc, s'il est possible, à titre de ressource extrême, si nous ne pouvons trouver un mode plus normal : vous m'avez si noblement protégé de votre plume, que je voudrais bien vous voir dispensé d'y employer aussi votre bourse, ne fût-ce même que vos économies.

Le secours immédiat que je vous demande avec franchise consiste donc d'abord en conseils surtout, et peut-être en démarches : ce n'est qu'à défaut de leur double insunîsance que je consentirais à accepter votre intervention financière et je ne crains pas que vous attribuiez à aucune morgue puérile ou déplacée une disposition aussi naturelle dont le vrai motif est évident. Il n'est d'ailleurs pas inutile peut-ôtred'essayer aujourd'hui ù la philosophie positive a acquis assez de crédit en Angleterre, pour y pouvoir réaliser promptement un emprunt de six mille francs ; car, je suis bien décidé à n'avoir cette obligation qu'à de véritables adhérents dont l'estime et la sympathie me soient déjà acquises ; quoique, certes, la reconnaissance ne m'ait jamais pesé, je crois devoir tenir à

ce qu'un tel secours ne me vienne que de ceux qui sentent l'importance philosophique de ne point me laisser écraser ou annuler. Or vous seul, ce me semble, pouvez savoir si, autour de vous, celte affaire peut ainsi s'accomplir auprès des personnes vraiment riches qui ont apprécié mes travaux.

Les relations récentes que j'ai eues avec M. *** m'ont fait penser à lui, car je sais que sa fortune est considérable, du moins pour Paris ; il m'a semblé d'un caractère assez noble pour que je n'aie jamais à me repentir de lui avoir laissé prendre sur moi ce genre de supériorité, dont j'ai toujours su reconnaître la vraie valeur et les droits légitimes. Mais, comme vous le connaissez beaucoup plus complètement, je ne veux rien tenter de ce côté, sans votre avis, d'après lequel je n'aurais, s'il y a lieu, aucune répugnance à lui écrire directement sur un tel sujet. En un mot, je m'en rapporte pleinement de tout cela à votre précieuse sympathie, que je sais aussi sage qu'affectueuse ; si vous décidiez, après un mûr examen du cas, que je ce dois ici recourir qu'à vous, je vous promets de me soumettre paisiblement, quelle que soit ma légitime répugnance actuelle, parce que je serais alors convaincu que, abstraction faite de toute générosité exaltée, votre raison aurait froidement regardé ce mode comme vraiment préférable. Mon premier dessein avait été d'écrire à M. *** en même temps qu'à vous, mais j'ai cru finalement devoir vous laisser seul arbitre de l'ensemble

de ma conduite sur une affaire aussi délicate.

Quand cet accident s'est réalisé, j'étais fort occupé à poursaivre la rédaction de mon cours d'astronomie, que je n'ai pu reprendre qu'à partir du 1" juillet, mais que je menais grand train afin d'avoir, en C2ts d'examens à faire, achevé à temps, c'est-à-dire pour le 25, ce qui m'a obligé d'écrire chaque jour un chapitre formant environ une feuille d'impression ; lorsque la mauvaise nouvelle m'est parvenue avant-hier, j'ai achevé le chapitre commencé, et fourni la tâche ordinaire, quoique la terminaison ne soit plus aussi urgente. Je vais donc finir ce volume pendant cette semaine, ayant ainsi passé en revue spéciale, dans le cours de moins d'un mois, toutes les notions essentielles de l'astronomie, ce qui peut-être n'était jamais survenu : j'espère vous envoyer l'ouvrage avant la fin d'août. Mais il me restera maintenant, jusqu'au retour des corvées scolastique^ en novembre, trois grands mois consécutifs de plein loisir, il est vrai chèrement acheté, et je ne sais encore l'emploi précis que je ferai d'une liberté que je n'ai pas eue depuis près de quinze ans.

Toutefois, mon premier soin va être de goûter quelque temps de ce repos complet qui m'a manqué toujours depuis huit ans. En second lieu, je consacrerai certainement une autre partie notable de ce trimestre imprévu à commencer directement l'élaboration de mou grand traité de philosophie politique, dont j'espère bien écnre alors la moitié

du premier volume, qui serait ainsi achevé pendant l'hiver prochain.

Ma santé est maintenant assez ferme pour que, après ce repoa préalable, je puisse franchement céder à cet intense accès de travail avec ma verve accoutumée.

Sans modifier aucunement mes convictions arrêtées sur ou contre l'économie politique, j'ai lu non-seulement avec un intérêt sympathique, mais aussi avec un vrai plaisir mental, vos judicieux essais économiques, et surtout le dernier, qui annonçait bien ce que votre précieux ouvrage a depuis mieux réalisé. Dans les intervalles naturels de l'intense occupation que je viens d'indiquer, cette lecture a beaucoup contribué à me distraire doucement des soucis personnels. J'ai aussi tenté d'employer ensuite au même office l'ouvrage de U. Austin sur la jurisprudence, que nos relations me faisaient réelleii^ent un devoir de connaître, et j'y ai trouvé, avec un grand fonds de rectitude et de loyauté, plusieurs discussions et appréciations remarquables, quoique ^toujours mêlées à un sentiment insuffisant des vraies conditions scientifiques.

Je persiste à regarder votre projet de traité sur l'économie industrielle comme une très-heureuse et fort opportune tentative d'attirer à la nouvelle philosophie une classe d'esprits estimables qui, tendant avec énergie vers la formation de la vraie science sociale, n'ont besoin, à cet égard, que d'être

mieux dirigés ; en attendant, ils préservent le public, à leur manière, du pur empirisme sociologique, qui serait bien plue dangereux. Ainsi présentée, ou du moins conçue, avec la destination purement préliminaire et l'office provisoire que lui assigne l'ensemble de l'appréciation bistorigue, l'économie politique perd ses principaux dangers actuels, et peut devenir fort utile; car les sympathies qu'elle excite encore, sans être communément fort éclairées, ont certainement un caractère progressif.

Je me rappellerai toujours que le vieux Say, quoique son intelligence fût assurément peu étendue, me témoignait, il y a vingt ans, sa vive sympathie pour mes premiers travaux en philosophie politique, fermement convaincu, disait-il, que nous marchions dans la même voie, tendant tous deux à fonder la science sociale. Cette disposition est certainement l'indice d'une pareille inclination chez beaucoup d'esprits actuels qui, d'ailleurs, doivent être, ce me semble, plus nombreux, plus inflaents et même plus recommandables chez vous qu'ici.

En retour de vos judicieuses remarques sur la nature pareillement équivoque et contradictoire de l'influence dirigeante en Angleterre et en France, malgré la diversité des formes, j'espère pouvoir vous donner, dans ma prochaine lettre, quelques renseignements, qui sont encore trop imparfaits, snr une tentative très-singulière que commencent

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à faire nos Jésuites, ponr organiser, à leur manière, dans les principaux points du territoire français, une sorte de propagation populaire de l'instruction scientiQque , suscitée peut- êlre par l'exemple persévérant de mon cours d'astronomie, dont je n'attendais guère une telle réaction. Je me borne aujourd'hui à vous annoncer qu'il se fait déjà régulièrement (tous les dimanches soir, je crois), dans l'église Saint-Gervais, des leçons de chimie, assistées d'expériences analogues à celles de certains jongleurs ambulants.

Je ne pense plus à tourmenter Marrast sur votre traduction ; je pense bien, comme vous, et par les mêmes motifs, qu'elle ne se fera pas prochainement, du moins ainsi, quoique je le regrette beaucoup à tous égards. Ouant an jeune Bernard, il a, sans doute, le droit et le désir de l'entreprendre spontanément; mais je ne suis malheureusement pas en mesure de lui trouver un éditeur, tandis que c'était facile à Marrast.

Tout à TOUS,

A" Comte.

Paris, lajeadi 19 toûtlSU.

Mon cher ami, Je ne croîs pas devoir attendre la réponse spéciale que vous m'annoncez comme prochaine, pour

VOUS témoigTier sommairement combien je suis louché de votre affectueux billet préliminaire et de votre cordial empressement à répondre à ma lettre du 22 juillet aussitôt que vous en avez eu réellement connaissance. Ne vous sachant pas absent de Londres, votre silence antérieur me semblait presque inexplicable, et je commençais à craindre que ma lettre n'eût malheureusement éprouvé quelqu'un de ces accidents de poste qui, quoique devenus heureusement fort exceptionnels, surtout entre Paris et Londres, restent néanmoins strictement possibles. Mais ce délai ne m'avait nullement décidé à écrire à M. *** avant de conn^tre, sur cette démarche, votre avis, que je jugeais indispensable ; je ne la ferai qu'après que vous m'y aurez expressément invité, quoique je présume déjà que vous n'y voyez probablement aucun inconvéDient. Je suis charmé qx\e vous ayez aussi complètement approuvé, en ce qui vous concerne personnellement, les vrais motifs de ma réserve. Quoique votre fraternelle sympathie doive naturellement, en un tel cas, me sembler plus vive et plus ferme qu'aucune autre, vous avez dignement compris que nous devons d'abord laisser intervenir nos patrons temporels, et que le bon ordre philosophique exige de ne recourir à notre propre assistance mutuelle qu'à défaut de cette protection normale. Tout me semble ainsi disposé maintenant de la manière la plus favorable pour me garantir da désastre momentané que vient d'éprouver ma situation maté-

268 LETTRBI d'aUQUBTE COMTE

rielle. J'attends donc avec sollicitude, mais sans impatience, la réalisation prochaine de cette noble intervention.

Votre aOectueux billet a déjà dissipé essentiellement l'inquiétude gui m'empêchait de me livrer franchement à la préparation directe de la grande élaboration que je vais entreprendre. Je suis, depuis la fin de juillet, entièrement libre de mon volume astronomique que je compte vous adressera la fin d'août, quoique l'impresaion n'en marche pas aussi rapidement que la rédaction. Je compte encore goûter un mois de plein repos, où je médite mon prochain travail au milieu d'une douoe flânerie, désormais débarrassé de mes plus graves inquiétudes. Mon intention eât de consacrer eosnite la seconde moitié de mon loisir exceptionnel à écrire, comme je vous l'ai annoncé, le premier demi-volume de ma Philosophie politique.

Tout à vous,

A" COMTB.

M. Whewell m'a récemment envoyé, par l'intermédiaire de M. Austin, son petit écrit sur le grand dualisme philosophique. Quoiqu'il en ait obscurci et exagéré, ou plutôt méconnu la notion fondamentale, je suis cependant fort aise qu'il ait directement attiré sur ce point l'attention de vos penseurs; au reste, le critique auquel il répond me semble avoir bien plus judicieusement caraolérité cette appréoiatioQ délicate.

A STUART MILL. 3i)V

Tonlefois, ce petit écrit du docteur Whewell Denferme quelques éclaircissemente secondaires qui me paraissent vraiment utiles. Afin de lui rendre sa politesse, je vous prie de vouloir bien, si voua en trouvez l'occasion, lui envoyer en mon nom un exemplaire de mon Discours sur Vesprtt positif; vous y poarpiez mettre même, sans signature, à son exemple, la suscription usitée :

A ifomieur le docteurWheweil, de la part de Vau~ teur.

S'il ne vous reste plus d'exemplaires disponibles à cet effet, je vous en adresserai un en vous envoyant prochainement mon traité astronomique.

Comme je sais que M" Austin est en route pour revenir ici, je présume que vous ne l'aurez même aucuQemeut vue à Londres.

paris. Je vendredi 33 août lSt4.

Mon cher ami.

Quoique, d'après la lettre que j'aî reçue de vous hier, je doive avoir prochainement à vous faire une nouvelle réponse, je ne crois pas devoir tarder davantage à satisfaire votre juste désir sur Tappréciation de la dernière crise polytechnique, d'oïl mon silence pourrait vous faire craindre une réaction défavorable sur l'ensemble de ma position personnelle. PuLs-je d'ailleurs mieux utiliser mon

260 LETTRES D'AUOUSTE COMTE

loisir actuel qu'en saisissant l'occasion de m'entretenir un instant avec vous, surtout en un temps où voire active sollicitude renoue si intimement notre cordiale sympathie?

J'ai déjà eu lieu de vous signaler incidemment une opposition pédantocratique fort appuyée, je crois, par le journal de Marrast, contre la sage ordonnance rendue en novembre dernier, par notre ministre, pour diminuer l'influence polytechnique des coteries scientifiques, en exigeant désormais trois candidats, au lieu d'un seul, en chaque cas de présentation, soit de la part du conseil polytechnique, soit de l'Académie des sciences. Telle est, au fond, la véritable origine spéciale de la dernière crise. Cette ordonnance avait été d'abord rendue à l'occasion d'un choix, hostile au gouvernement et dangereux en lui-même, que les coteries régnantes voulaient Imposer au ministre pour la place de directeur des études, qu'on voulait ainsi conférer au principal auxiliaire de M. Arago (le jeune géomètre Liouville, mon plus redoutable antagoniste direct).

Après beaucoup d'efforts tentés, par tes deux corporations, pour faire révoquer celte' mesure ministérielle, l'une et l'autre s'y sont enfin conformées en ce qui concerne cette importante place, que le ministre a ainsi confiée à mon ami et ancien camarade M. Duhamel (autre géomètre académique).

Mais ce nouveau directeur a fait dès lors vaquer, par. son avènement, la place d'examinateur mathé-

A 8TUART Mlli. 261

matique pour la sortie de l'Ecole, qu'il occupait auparavant, et dont les courtes fonctions commencent ordinairement à la mi-août. H y a déjà trois mois que le ministre a prescrit aux deux corporations de pourvoir, et suivant la règle de triple candidature, au choix d'un nouvel examinateur. Quoique le temps fût ainsi très-sufQsant, la mauvaise volonté, témoignée par les deux corps contre cette seconde application décisive de la règle nouvelle a laissé arriver l'époque d'un tel service sans qu'aucune Domination pût être régulièrement faite. Plus exactement, il est certain que le Conseil polytech- ■ nique, après beaucoup de tergiversations, avait enfin présenté, il y a un mois, ses trois candidats ; mais l'Académie, désobéissant formellement à l'ordonnance, s'était obstinée à n'en présenter qu'un seul, ce que le ministre ajustement regardé comme une présentation tout à fait nulle. Ainsi forcé de pourvoir momentanément à un service urgent, il en a chargé, suivant la coutume universelle, le fonctionnaire qui le remplissait auparavant et qui n'était pas encore remplacé.

Mais, quoique cette décision fût assurément trèsnormale en une telle oocarrence, elle n'était peutêtre pas assez prudente, et le ministre eût mieux fait de confier cet intérim à quelque autre personne, ce qui vraiment était facile : car c'est là ce qui a immédiatement déterminé le conflit gui a conduit à un licenciement momentané.

En effet, les élèves ont ainsi été poussés à refuser

un tel examioateur, bous prétexte qae, oomulant en sa personne cette fonction avec celle de directeur, il pouvait être, à ce dernier titre, pourvu de documents individuels qui laisseraient suspecter son impartialité générale. Je vous laisse à juger si un motif aussi frivole, et même aussi peu honorable, devait pousser ces jeunes gens à rejeter un juge qui, pendant les quatre années précédentes, n'avait excité, en cet office, aucune réclamation, comme s'ils ne devaient pas loyalement désirer que leur appréciateur fût pourvu de tons les renseignements possibles 1 Après que les élèves, excités probablement par quelques brouillons extérieurs, ont ainsi refusé formellement de se laisser examiner parle délégué temporaire du ministre, l'autorité a été conduite, peut-être un peu précipitamment, à les licencier, tandis qu'il aurait sans doute suffi de les tenir sévèrement cloîtrés jusqu'à ce qu'ils se soomissent. Il est probable que ce retour ne se serait pas fait beaucoup attendre, vu le peu de gravité intrinsèque du motif d'irritation.

La veille même du licenciement (samedi dernier), ces jeunes gens, qui ont en moi une grande confiance générale, m'avaient envoyé une députatlon formellement cbargée de me consulter sur la conduite collective qu'ils devaient tenir en cette occasion. Après les avoir prémunis contre les instigations agitatrices, je les avais fortement engagés à une soumission pure et simple.

Quoiqu'elle n'ait pu être faite assea tàt pour

A STUAKir UILL. 20S

prévenir le liceDoiemeot, il est probable que, s'ils s'y décident sincèrement, elle en réparera t)ientôt l'effet; tout ce fracas, queleajournauxaurontridiculement exagéré, comme de coutume, va sans doute aboutir à une prochaine rentrée générale, qui c'aura d'autre résultat que de relarder d'un mois le service ordinaire des examens, de façon à priver ces jeunes gens de leurs vacances.

Toutefois, il est heureux que cet incident soit survenu après la clôture de nos chambres ; car sans cela le cas eût été probablement envenimé par les déclamations de certains agitateurs dans la tribune nationale.

Votre tact accoutumé a très-judicieusement regardé cet événement comme fort propre, quelle qu'en soit l'origme, à fournir au gouvernement l'occasion de modifier utilement l'organisation polytechnique.

Toutefois, il est à craindre que sa volonté ne soit pas, à cet égard, assez fortement arrêtée, surtout la circonstance exigeant naturellement une décision peu tardive. Néanmoins, si le maréchal, qui vient de retourner à Paris, sent convenablement, comme je l'espère, les dangers pédantocratiques dont cette grave circonstance vient de fournir, outre l'affaire qui me concernait, une nouvelle manifestation décisive, il aura peut-être assez d'énergie pour oser retirer complètement à ces corporations un droit de présentation dont elles ont tant abusé, en réduisant, du moins, leur in0uence à devenir purement

264 LETTRES d'auguste COUTE

consultative et jamais déflnitiTe à aucno degré.

En ce qui me regarde, l'ensemble de cet événement ne peat, au fond, que m'ètre favorable, eo caractérisant, de plus en plus, aux yeux du ministre, l'inconvénient dont je suis moraentanéraent la victime. Ha cause se lie ainsi davantage encore à celle de l'autorité, de façon à devoir hâter et consolider une pleine réparation. Quant à moi, en attendant cette prochaine issue favorable, je profite déjà de ma situation pour fortifier et développer l'état de pleine consistance que je me sais toujours efforcé d'atteindre, en ce que mes principaux iotérèts se trouvent, dès lors, comme mes sentiments dominants, en harmonie spontanée avec mes opinions systématiques contre la pédantocratie.

Ces convictions ayant précédé une telle réaction, leur pureté n'en a pu être aucunement altérée, tandis que leur netteté et leur énergie doivent naturellement en devenir plus'complètes que si mes principes avaient, à cet égard, à lutter contre les impulsions de ma position . Je suis donc déjà certain que cette crise momentanée tournera au profit permanent de mon propre perfectionnement essentiel, comme j'ai tout lieu d'espérer qu'elle consolidera bientôt ma situation personnelle. Le premier résultat est, à tout prendre, le plus important, et il est maintenant assuré sans que personne puisse l'empêcher. Tout à vous,

A STUART MILL. 3dO

Gomme je vous le disais dans ma dernière lettre, j'attends maintenant avec sollicitude, mais sans impatience, la prochaine réalisation finale des démarches entreprises par votre active amitié.

Quîtnd eJle sera accomplie, j'écrirai aussitôt à M. *** (dont je sais l'adresse à Londres), poor lui témoigner directement combien je suis touché de sa noble générosité, quoiqu'elle soit pleinement conforme à l'opinion que j'avais déjà conçue de sou caractère élevé. Envers les autres personnes qui auront aussi coopéré à cette tutélaire intervention, je réclamerai franchement vos précieux avis, d'après lesquels je dois diriger ici ma conduite au sujet d'hommes que je ne connais pas encore personnellement.

Paris, le mercredi S8 août IStt.

Mon cher ami.

Je n'ai que le temps de vous annoncer que j'ai reçu hier, chez te banquier indiqué, les trois mille francs avancés par M. ***.

En lui faisant tout à l'heure mes sincères remercîments, je luiai spécialement témoigné combien je me félicite de l'énergique restriction qu'il aimposée à cette participation protectrice, en n'y voulant admettre que ceux auxquels je suis déjà lié par une

206 LBTTHB8 D AUQUBTE COMTE

suflîsaDte sympathie de direction fondamentale. Il eat ainsi entré spontanément, de la manière la plus complète, dans mes intentions constantes, de manière à donner à cet acte une sorte de consécration publique gui, sans altérer aucunement ma reconnaissance personnelle, lui imprime une dignité supérieure.

Je joins ici une lettre pour remercier convenablement sir W. Moleswortb de sa noble coopération à cette intervention tutélaire ; je vous prie de la lui faire parvenir, après l'avoir lue et cachetée.

Voilà donc que, grâce à la généreuse protection ainsi sollicitée par votre active amitié, le trouble profond que de l&ches ennemis avaient cru porter dans mon existence matérielle, et par suite dans mon action mentale, va se transformer en un loisir, aussi précieux qu'inespéré, oil je pourrai paisiblement commencer ma seconde grande élaboration philosophique ; j'en sens déjà les indices accoutumés, surtout par une fréquente diminution do sommeil, spontanémentsurvenue sans aucune autre excitation. Notre correspondance chérie va désormais reprendre son cours habituel, en ne laissant bientôt d'autre souvenir permanent de ce grave incident que celui de la vive et tendre sollicitude par laquelle vous y avez, à jamais, resserré notre intime fraternité.

Tout à vous,

A" Comte.

A 8TUART MILL. 267

Notre général m'a Técemmeat donné quelques explications qui me font penser que le gouvernement va utiliser, avec plus d'énergie que je ne l'avais espéré, la dernière crise polytechnique, pour modiiier utilement l'organisation actuelie de notre Ecole : tout cela ne peut que m'être trèsfavorable.

Paris, le lundi SI ootobre ian.

Mon cher monsieur Mill,

Les motifs spéciaux qui ont un peu retardé votre dernière réponse étaient tellement naturels, que je les avais déjà à peu près devinés, en sorte que je n'avais ainsi conçu aucune inquiétude sur votre santé. J'ai néanmoins été fort satisfait d'apprendre formellement que votre court congé a suffisamment produit, BOUS ce rapport, les heureux résultats qu'on en devait espérer. C'est aveo une vive et sincère sympatliie que j'ai compris votre récente douleur par la perte prématurée d'un véritable ami qui, d'après votre appréciation caractéristique, devait certainement offrir une haute valeur, aussi bien mentale que morale.

Sans que mes propres antécédents m'aient directement permis jusqu'ici de sentir personnelle-

ment d'aussi amères souffrances, parce que je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer aussi bien, je sens trop profondémenl le prix de pareilles intimités pour ne pas me mettre ici complètement à votre place. Ma vie habituellement solitaire et le triste désappointement de tous mes projets domestiques me disposent spécialement à sentir encore mieux le prix d'un tel trésor et le tourment de ie perdre, surtout aussi hâtivement. De semblables lacunes sont bien difficilement réparables; aussi existe-t-il chez moi un ordre entier de sentiments affectueux qui n'a pu trouver un suffisant essor habituel et dont l'imparfaite expansion me rendrait la vie souvent presque insupportable sans i'état continu de profonde concentration mentale oi!i je suis heureusement plongé plus ou moins depuis ma première jeunesse, quoique je sente parfois trèspéniblement combien est incomplète cette compensation spontanée.

Ma santé, depuis ma dernière lettre, n'a pas été aussi bonne que la vôtre. Je vous avais déjà annoncé une certaine perturbation physique, déterminée suivant mon usage par l'approche d'un grand travail philosophique.

C'est une nécessité à laquelle je me suis reconnu assujetti depuis longtemps, et que vérifia spécialement chaque grande phase de mon élaboration fondamentale; quand une forte innervation prolongée commence à s'établir en moi, elle détermine préalablement une certaine indisposition

A STOART MILL. 269

physique pins ou moins durable et qu'un observateur mal préparé attribuerait à toute autre influence; jusqu'ici seulement ces symptômes passagers, soit éruptits, soit rhumatismaux, etc., n'avaient exigé aucun soin particulier, et j'y avais à peine Fait attention. Mais cette fois le trouble momentané a été pins grave et mieux caractérisé, soit à raison d'une plus longue fatigue antérieure, soit surtout en vertu des graves inquiétudes continues relatives à l'état de crise ofi se trouve, depuis environ deux ans, ma situation personnelle, et qui même n'est pas encore terminé, quelque raison que j'aie maintenant de compter sur une prochaine et heureuse solution finale-

J'ai donc été atteint, le mois dernier, d'un érysipèle très-prononcé qui a successivement envahi toute la partie droite du visage située au-dessous de l'œil, mais sans jamais affecter, heureusement, la partie supérieure. Cela m'a tenu dix jours alité et sans nourriture, mais avec peu de douleur, sauf l'insomnie.

Au reste, cette courte maladie ne pouvait survenir en un instant plus favorable à sa paisible régularité, par suite de mon état exceptionnel de plein loisir, qui m'a permis de pourvoir librement, et sans aucune préoccupation, aux soins qu'elle exigeait : la tutélaire intervention que venait de détenniner si heureusement votre noble et active sollicitude m'ôtait d'ailleurs d'avance le seul souci actuel qui eût pu troubler une telle disposition.

270 LETTREB d'AUOUSTE COMTE

C'est pourquoi le coura de cette maladie a été plus facile et pluB rapide qu'il n'est d'usage en pareil cas, et il ne m'en reste maintenant d'autre trace qu'une certaine tendance du sang vers la tête* qui exige un certain ensemble de précautions habituelles.

La plus grave d'entre elles consiste à m'interdire le travail de cabinet auquel j'avais compté consacrer ce dernier mois-ci de mon loisir exceptionnel, pour écrire environ la moitié du premier volume de mon second grand ouvrage ; au lieu de cela, je suis obligé de me borner encore à la méditation verticale ou ambulante. Toutefois, je suis eonvaincu que mon travail n'en éprouvera finalement aucun retard véritable, mais plutôt une notable accélération par suite de la merveilleuse activité cérébrale dont j'ai été doué, même malgré tous mes efforts spéciaux, pendant ces quelques jours de méditation' horizontale, où j'ai complètement arrêté le plan, l'esprit et les principaux points de cette nouvelle élaboration qui, par sa nature, devait m'offrir particulièrement cette difficulté fondamentale de la rendre suffisamment distincte de la seconde moitié de mon grand ouvrage. Cette ditBculté est maintenant tout à fait surmontée, et je n'ai plus qu'à écrire couramment le premier volume, aussiUlt que l'état de ma santé me le permettra raisonnablement; j'aurai seulement à regretter que ce soit pendant le coun de mes occupations professionnelles, qui vont recommencer avec le mois prochain. Cette récente

A 8TUART MIU,. 271

expérience m'a fourni l'occasion de constater pleinement combien l'état de jeûne, convenablement établi, peut devenir favorable au travail intellectuel.

La religion, qui, depuis quelques siècles, discrédite réellement tout ce qui reste exclusivement placé BOUS sa funeste protection, a fait momentanément perdre de vue la pratique du jeûne. Mais quand la vie humaine sera enrm convenablement systématisée, je suis persuadé qu'on sera conduit à instituer à ce sujet des habitudes régulières, les unes communes, les autres plus ou moins spéciales ; tous les vrais penseurs s'accorderont aisément à cet égard.

Les préoccupations personnelles qui, envers moi, ont récemment altéré pendant quelque temps le oaraotàre habituel de notre chère correspondance, m'ont empêché de vous communiquer plus tôt une impression philosophique dont je crois devoir sommairement vous faire part.

Parmi iea lectures qui m'ont alors servi à faire spécialement diversion à mes chagrins personnels, j'ai compris celle de l'ouvrage de Vico (en italien, bien entendu) que je ne connaissais jusqu'alors que par d'imparfaits rapports ou des extraits fort insuffisants. J'ai cru pouvoir me permettre cette lecture sans violer essentieltemept ma précieuse hygiène cérébrale, puisque cet ouvrage se rapporte surtout au sujet du troisième volume de l'ouvrage que je vais commencer, c'est-à-dire à celui qui ne m'occu-

i72 LETTRES D'AUQUSTB COMTE

pera spécialement que dans deux ans, tandis qu'elle n'a, au fond, presque aucuo rapport important au sujet du premier volume, uniquement relatif à la méthode, que Vico ne pouvait avoir vraiment en vue. Le résultat général de cette lecture sérieuse a été de m oter tout regret de ne l'avoir pas faite plus tôt; car elle n'eût aucunement servi, il y a vingt ans, à faciliter ma marche, et peut-être l'eût-elle même entravée ou dérangée momentanément.

Quant à l'efficacité d'un tel travail, je n'ai pu que confirmer ainsi le jugement général que j'avais motivé, dans mon quatrième volume, sur l'avortement nécessaire de toute tentative semblable avant notre siècle; ce que j'avais alors formulé pour Montesquieu et Condorcet eût également convenu, et même encore plus complètement, à Vico luimême, d'après les mêmes principes. Mais il en est tout autrement pour l 'appréciation ainsi obtenue de la force intrinsèque de l'auteur, que j'estime eu eCet très-graode eu égard au temps et au milieu : quelques-uns de ses axiomes ou degnita préliminaires me sembleat même iadiquer chez lui un premier pas vers le seutimeut de la véritable évolution sociale, quoique son état de chrétien ou croyant ait aussitôt étouffé un pareil germe. Si Montesquieu, pendant son voyage en Italie, a connu réellement cet ouvrage, qui alors y avait un vrai succès, ce secours diminue notablement, à mes yeux, l'estime personnelle que méritent ses propres efforts ; ce n'est que par la réalité des vues qu'il

A STOART MILL. 273

s'est montré plus avancé que Vico, ce que la seule diversité des situations explique aisément; mais quant à la force scientifique des conceptions, Vico me semble le surpasser beaucoup, malgré les nombreuses aberrations effectives oii il a été entraîné par l'insuffisance nécessaire de sa méthode et de sa préparation propre. Toutefois, quelques-unes de ces aberrations sont de nature à altérer notablement cette estime personnelle de ses facultés philosophiques, surtout t'élrang'e théorie de la circularité sociale : car son état même de chrétien sincère eût dû préserver Vico d'une telle absurdité, en lui rappelant spécialement la supériorité g'énérale du régime moderne sur le régime ancien : ainsi sa fausse appréciation du moyen âge, accomplie malgré cette heureuse inspiration religieuse, prouve, ce me semble, chez Vico, une étroite prépondérance de ses manies systématiques qui rarement survient à tin tel degré chez un penseur vraiment du premier ordre.

Quoi qu'il en soit, cette lecture pourra me déterminer finalement, dans une seconde édition de mon grand ouvrage, à consacrer spécialement une ou deux pages à l'appréciation de Vico, dans le second chapitre du tome IV, avaot de juger Montesquieu.

Son principal mérite effectif m'a paru consister dans une intelligence très-profonde, .et souvent saine, de laphilosophie historique dulangage, quoiqu'il y ait fort exagéré l'influence générale des forces

274 LETTHBS d'auguste COMTE

spirituelleB sur l'ensemble de la vie humaiDe, où il a presque totalement méconnu l'importance réelle des stimulants temporels.

Je vous remercie de vos lumineuses observations sur les diverses chances générales qne vous voyez en Angleterre pour l'introduction graduelle de la nouvelle pbilosophie, et je les trouve finalement très-rassurantes pour le prochain avenir du positivisme.

Je suis heureux d'apprendre que vous jugez

définitivement le jeune X digne de nous être

pleinement associé à cet égard, et je n'en pourrais ici dire autant de personne, jusqu'à présent du moins, parmi les esprits français qui seraient vraimenten mesure de suivre activement une telle carrière; le triomphe politique plus complet qu'a obtenu chez nous l'esprit métaphysique sur l'esprit théologiqne constitue sans doute la principale source de cette f&chease différence, en détournant ce qu'on nomme nos philosophes de la vie franchement spéculative pour les jeter dans une mauvaise activité qui repose, au fond, sur la conservation indéfinie de l'ancien régime mental.

Je partage d'ailleurs toute votre conviction aur l'affinité plus prononcée que noua devons attendre des esprits écossais dont la similitude avec nos tendances françaises m'a, comme voua, depuis longtemps frappé, et me semble, au reste, suffisammeot explicable par l'analogie de marche politique qne j'ai rapidement indiquée entre les deux popnla-

A SniART MILL. 276

lions en caractérisant l'ensemble de l'évolution moderne.

Cette sympathie spontanée a été très-prononcée chez moi, dès ma première jeunesse; car c'est à l'école écossaise et non, comme beaucoup d'autres, h, l'école germanique, que j'ai dû la première rectification des graves aberrations, à la Tois morales et intellectuelles, propres à ce qu'on appelle l'école française ; je n'oublierai jamais combien ma propre évolution a été d'abord redevable surtout à quelques lumineuses inspirations de Hume et d'Adam Smith, comme je me suis plu à l'indiquer, tandis que je ne crois pas, au fond, avoir jamais rien reçu réellement, même indirectement, des penseurs allemands, sinon par contraste.

Je suis donc très-disposé à croire que l'installation britannique du positivisme devra s'opérer essentiellement par l'élaboration écossaise, déjà préparée par tout ce qu'offre de vraiment sain la pensée germanique, sans. être altérée par ses ténébreuses tendances et ses oppressives prétentions.

Vous avez très-bien conjecturé que je ne connais la Philosophie de M. Whewell que par ce qu'en dit -votre ouvrage, sauf une longue citation spéciale qu'en avait faite Brewster en 1838, à mon occasion. J'ai donc été conduit à lui savoir plus de gré qu'il n'en méritait pour quelques éclaircissements secondaires renfermés dans son récent opuscule, où j'avais remarqué surtout un heureux rapprochement entre la notion générale d'une théorie et celle

d'un fait. Cette indulgence naturelle ne m'avsùt nullement empêché toutefois de sentir combien son crilique lui était réellement supérieur ; et je n'en suis pas surpris maintenant que vous m'apprenez que cet antagoniste n'est autre que l'ingénieux et judicieux J. Herschelt.

Malgré mon estime pour ce dernier philosophe, je doute que la lecture que vous m'annoncez entreprise par lui de mon grand ouvrage lui -fasse une impression favorahle, du moins intense, quelle que doive être auprès de lui l'efficacité de vos éminentea recommandations. Ses préjugés spéciaux s'y trouveront personnellement choqués par ma juste réprobation de la prétendue astronomie sidérale, dont il' s'est trop occupé; et je doute qu'il y ait chez lui assez de force philosophique pour écarter suffisamment cette disposition antipathique. Je ne lui ferai jamais l'injure, sans doute, de le comparer à noire trop célèbre Arago; je sais d'ailleurs combien il est exempt du charlatanisme et de l'immoralité qui caractérisent surtout ce désastreux personnage. Mais sous le seul aspect intellectuel, il y a, je crois, entre eux, une analogie réelle ; d'après ce que je connais de J. Herschell, il ofire, au fond, mais à un degré très-supérieur, le môme genre d'esprit qu'Arago, c'est-à-dire une intelligence plus lumineuse que jtrofonde.

Au reste, si je me trompe réellement dans ce jugement confidentiel que permet la libre naïveté de notre heureuse correspondance, je serai le pre-

A 8TUART MILL. 277

mier à m'en féliciter, sachant combien serait précieuse à la nouvelle philosophie une aussi puissante approbation.

' Je crois pouvoir vous annoncer déjà, comme une sorte d'événement philosophique, que le silence gardé envers moi par la presse périodique française, avec une si étrange unanimité, va être enfin rompu dignement, par une sérieuse appréciation que contiendra, je crois, le National. Elle sera due au plus éminent, sans contredit, de nos érudits actuels, M. Littré(le nouveau traducteur et commentateur d'Hippocrate) , qui, par de fortes études biologiques, destinées d'abord à la profession médicale, s'était profondément préparé à la vraie régénération philosophique. Quoique sa carrière se soit ensuite tournée vers l'érudition, il n'en est pas moins l'homme de France qui a le plus complètement saisi et apprécié l'ensemble de la nouvelle philosophie, avec laquelle d'ailleurs ses vives sympathies politiques se trouvent maintenant suffisamment connexes.

Notre Académie des inscriptions a eu, par un heurenx accident, le mérite inattendu de se l'associer de bonne heure, et il y jouit d'une grande considération, ainsi que dans l'ensemble de la presse française. Sa juste influence au National sutura, sans doute, pour surmonter, à mon sujet, les malveillantes dispositions des déistes qui le dirigent; je crois d'ailleurs qu'il y sera secrètement secondé, au besoin, par les tendances réelles de notre ami

278 LETTRES d'aUOUBTE COMTE

Marrast. Quoi qu'il eu soit, rinsertioa ou le rejet des articles qu'il a préparés eur mou ouvrage pour co jourual, constituera un événement de quelque intérêt, qui me semble mériter notre attention spéciale.

Je m'empresse de vous annoncer fraternellement cette bonne nouvelle avant qu'elle soit réalisée, parce que je ne doute presque plus de son prochain accomplissement. Au reste, cette annonce est toute confidentielle, car je sais que Littré a caché son projet à presque tout le monde, et spécialement à moi, quoique je sois certain qae les articles sont maintenant écrits, et qu'il n'existe plus d'incertitude que sur leur publication.

Votre silence total sur mon récent volume astronomique me fait penser que ce petit ouvrage ne vous était pas encore parvenu au commencement de ce mois ; je l'ai pourtant remis au commissionnaire le 1 3 septembre. Mais je suis maintenant trop habitué à la barbare imperfection des relations littéraires entre Londres et Paris pour m'étonner beaucoup d'une aussi tardive transmission. Peutêtre eussé-je mieux fait d'employer l'entremise de M'°*'Austin, que je n'ai pas voulu déranger. Quoi qu'il en soit, vous voyez que me voilà beureasement quitte enfin, et pour toute ma vie, j'espère, de toute élaboration accessoire ; je n'ai plus, désormais, rien à écrire qui ne soit principal.

Tout à vous,

A" Comte.

A 8TUART MILL.

Puii, le mercredi U diMinbra 18it.

MoD cher monsieur Mill,

J'ai été bien heureux de votre favorable appréciation de mon petit Traité astronomique. Un tel jugement constitue pour moi la plus sûre confirmation de l'efScacité de mes efforts; je sais ainsi certain d'avoir essentiellement atteint mon but principal, constituer un type caractéristique du véritable enseignement populaire, c'est-à-dire philoBOphigne. On doit peu regretter, comme vous le dites, que les savants n'eussent pas encore tenté d'expliquer ainsi la méthode, en se bornant à la doctrine, car ils en auraient donné une pauvre idée; le peu qu'il y a de logique astronomique, par exemple, dans l'ouvrage' de Laplace, est d'une extrême faiblesse et quelquefois absurde. Je poursuivrai donc maintenant, avec plus de confiance qu'auparavant, cette exposition annuelle, en lui donnant un caractère de plus en plus philosophique, que le gouvernement, j'espère, ne troublera nullement.

Dès que j'ai reçu votre dernière lettre, j'ai écrit à Marrast pour avoir les six numéros du National où se trouvent les articles de Littré, afin de vous les envoyer aussitôt. Il m'a répondu qu'il se char-

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