‹ Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill: 1841-1846Chapitre 8 sur 14 · LETTRES DAUQU8TE COUTE · texte numérisé non relu

LETTRES DAUQU8TE COUTE

geait directement de vous les adresser, et vous avez dû les recevoir le 7 ou le 8 courant. Vous avez donc lu maintenant ce travail capital, pour lequel j'ai fait, comme vous le pensez bien, une infraction spéciale à mon hygiène cérébrale habituelle. Je pense que vous avez reconnu, comme moi, que je ne pouvais -désirer une appréciation plus complète et plus profonde, à tous égards plus satisfaisante. Cette intime adhésion rationnelle, solennellement proclamée par un esprit d'élite aussi respecté pour sa haute moralité que pour sa puissance mentale, constitue, ce me semble, un événement décisif dans l'essor naissant du positivisme systématique. Une telle lecture a dû d'ailleurs vous offrir aussi un attrait plus personnel, en vous rappelant la juste part qui vous revient indirectement d'un tel travail, dont la noble manifestation, accomplie dans votre précieux ouvrage, avait posé d'avance les bases essentielles et l'exemple décisif (car, sous le rapport philosophique, l'article antérieur de Brewster ne saurait compter).

La presse française se trouve ainsi avoir dignement réparé maintenant son étrange silence prolongé, en profitant convenablement des avantages propres à notre situation pour formuler ouvertement une déclaration plus complète et plus directe. Vous voyez que je ne suis plus le seul qui puisse s'abstenir ici de toute concession théologique, active ou même passive. Sons un aspect plus important, Littré constitue ainsi pour moi l'exemple le plus

caractéristique, après le vôtre, de l'action réelle et profonde que peut exercer mon élaboration philosophique sur tous les grands esprits contemporains; car, il y a six ou sept ans, avant d'avoir subi l'influence de mon œuvre, il était placé de la manière la plus prononcée au point de vue purement révolutionnaire ou négatif, dont il s'est aujourd'hui si convenablement dégagé. Je pourrai donc dire maintenant que, en France, l'école positive n'est plus essentiellement réduite à moi seul : nous y voilà deux bien caractérisés aux yeux du public étonné. Vous êtes aussi deux en Angleterre, si votre jeune ami X — s'est déjà irrévocablement prononcé. Ce petit nombre de penseurs systématiques ne tardera pas, sans doute, à se fortifier beaucoup; je ne-sais oti nous en sommes en Allemagne.

Littré a été fort sensible à votre bon souvenir personnel ; il se souvient très-bien de votre visite de 1836, que lui avait déjà rappelée la lecture de votre ouvrage, dont il a fait, dès le début, tout le cas convenable. J'ai trouvé chez lui la Physiologie générale du docteur Carpenter, votre digne ami ; il estime beaucoup ce livre, dont la pensée et le plan m'ont paru très-recommandables, d'après un coup d'oeil que j'y ai jeté à la hâte.

Si vous avez remarqué la nouvelle oi^anisation de notre Ecole polytechnique , vous avez dû sentir qu'elle ne pouvait réaliser suffisamment mes espérances, soit générales, soit spéciales. Je regrette

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beaucoup qu'on ne m'ait pas consulté à ce sujet, comme on l'avait d'abord projeté. Car j'aurais, je crois, empêché ce laborieux avortement, puisque personne ne peut méconnaître ici une excellente intention dominante : soustraire oe précieux établissement à l'ascendant des coteries scientifiques. On a ainsi consacré essentiellement les justes critiques de ma préface. Les lumières seules d'une saine théorie ont manqué pour atteindre le but, et non la ferme volonté : en ôtant à l'Académie des sdences toate sa part distincte aux nominations polytechniqnes et en enlevant la prépondérance au corps des professeurs, on a certainement dépensé autant d'énergie administrative et soulevé autant d'animosités qu'en eût nécessité une réforme vraiment .décisive. Faute de vues assez nettes et assez complètes, cette nouvelle organisation (c'est la neu' vième depuis la création de l'Ecole en 1794!) ne comporte pas une longue et solide existence, quoique préférable, même en fait, à la précédente. La direction principale y a été transmise à un corps qui, auparavant, quoique officiellement supérieur, n'avait aucune prépondérance effective ; les membres, d'ailleurs presque tous amovibles, s'y composent, au nombre de vingt-huit, moitié de savants et moitié de fonctionnaires supérieurs des divers services publics alimentés par l'Ecole. Malheureusement on a fait la &ule' capitale de donner à cette corporation une inQuence décisive qu&nt aux personnes, tout en la réduisant à être simplement

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consultative quant aux choses; tandis qu'il était aussi facile d'accomplir la transForiuation sous un aspect que sous l'autre, surtout envers une corporation qui, ne participant nullement jusqu'alors aux nominations, aurait été fort aise d'y être désormais consultée. D'après cette faute irréparable, déterminée par l'influence indirecte des préjugés régnants, la salutaire intention d'abolir le régime pédantocratique n'aboutit finalement qu'à constituer une sorte de pédantocratie tempérée par la routine, qui pourra bien reproduire prochainement les principaux vices de l'ancienne organisation. On n'a pas même pris la précaution d'assurer la présence effective de l'élément pratique, dont la coexistence forme ici tout l'avantage essentiel du nouveau régime ; ces membres, déjà peu disposés à une telle assiduité, se dégoûteront bientôt de ces délibérations et finiront par y laisser dominer habituellement l'iafluence académique.

Ce préambule général était nécessaire pour voua mieux indiquer le cinquième et dernier acte, tout récemment commencé, du grand drame personnel . dont je suis le sujet depuis plus de deux ans. La fameuse préface, ou plutôt la publication de mon sixième volume, en constitua, en 1842, le premier acte, bientôt suivi du procès que je gagnai; vint', ensuite, comme troisième acte, mon triomphe provÎBoire de 1843, puis le grave échec que vous connaissez, il y a six mois. Le dénoûment sera sans doute pour 1845, et il se présente comme bien

sombre, s'il en faut juger par la scène initiale qui vient d'avoir lieu dans cette crise finale. A la majorité de dix voix contre neuf, le nouveau cooseil polytechnique vient de confirmer, le lundi 16 courant, l'exclusion prononcée envers moi par l'ancien conseil, quant à mes fonctions d'examinateur, sans porter d'ailleurs aucune atteinte à celles de répétiteur. Ce résultat a ^rpris tout le monde, et même mes ennemis; il est dû surtout à l'absence d'une notable partie du conseil, dont plusieurs membres se sont volontairement abstenus, pour ne pas déplaire à mon puissant antagoniste. II est inconcevable, du reste, que le gouvernement, avec une sincère intention de me protéger, et averti partant d'expériences, n'ait pas profité de la réorganisation pour garantir ma position d'examinateur, soit en la rendant inamovible, soit du moins en la faisant dépendre annuellement du ministre seul, comme je l'avais expressément demandé, et comme l'exigeait l'intérêt public, pour un service oîi il s'agit de rejeter babituellement les trois quarts environ des candidats examinés, ce qui suppose une indépendance propre à résister à d'activés sollicitations envers une carrière si recherchée aujourd'hui de l'élite de notre jeunesse. Toutefois, quoique je déplorasse cette faute, je n'avais réellement, pas plus que mes amis, aucune inquiétude personnelle, et ce nouvel échec m'a fort surpris, d'après la confiance que m'inspirait, comme à tout le monde, la composition du nouveau conseil.

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Il ne me reste donc plas d'autre ressource que la fermeté du ministre, dont la profonde conviction s'est déjà prononcée oflïciellement en ma faveur avec beaucoup d'énergie, comme vous le savez. Mais, d'après l'entrevue que j'ai eue avec lui vendredi dernier 20, j'ai Heu de croire que cette vigueur est presque épuisée par l'effort qu'a exigé de lui la nouvelle organisation, dont il s'attendait peu à constater sitôt t'insuflisance. Je l'ai trouvé dominé par un dégoût et une lassitude fort excusables pour tout ce qui concerne cette lutte polytechnique, gui, relative à une minime partie de son vaste département, le préoccupe peut-être davantage, depuis un an, que tout le reste réuni. Malgré ta haute estime personuelle qu'il a continué à me témoigner, et la conviction inaltérable de l'iniquité de cette persécution, j'ai donc sujet de craindre que, de peur de nouveaux conûits, il ne se résigne passivement au sacrifice qu'exigent de lui mes ennemis. On m'a même assuré, quoique je répugne à le croire, qu'une vieille et auguste dévote, poussée par le parti théologîque, l'a spécialement sommé, dans l'intérêt du ciel, et au nom de sa propre ambition, de m'abandonner à mon sort.

Mais, d'un autre côté, tous les hommes honorables se sont prononcés pour moi ; notre plus éminent géomètre (M. Poinsot), actuellement membre de ce conseil polytechnique, y a puissamment persévéré dans l'admirable défense que je vous ai déjà signalée avec reconnaissance. Les bureaux du ministère

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soDt d'ailleurs très-disposés à pousser le miDistre il me protéger avec énergie. Enfin M. Guizot, indirectement stimulé par la cordiale entremise de M. et de M'" AustÎD, paraît décidé cette fois k recommander chaudement à son collègue de ne pas laisser succomber ainsi le seul écrivain qui, dans le monde scientifique, défende aujourd'hui les justes droits du gouvernement central contre les ambitions pédantocratiques. Le nœud du drame est donc encore fortement serré ; mais je crains bien que le dénoûment ne me soit funeste. Il le serait d'autant plus que , d'après ma lettre dn 12 mai 1843, ma chute, comme examinateur, entr^nerait probablement, comme vous le savez, la perte prochaine de la place de professeur, qui, après cette charge, constitue mon principal moyen d'existence, ne me laissant désormais d'autrft revenu assuré que les 2 000 francs attachés à mon oHice de répétiteur, que la nouvelle ordonnance a du moins aSranchi des passions scientifiques, en ne le rendant révocable que par le ministre. Ainsi se trouvent strictement confirmées les judicieuses réflexions que Littré place au début de son récent travail sur l'incertitude des prévisions efi'ectivea, surtout spéciales, dans les événements sociaux ; car la réorganisation de l'Ecole, qui, à vos yeux, comme aux miens, comme à tous, semblait devoir consolider nécessairement ma position, aurait dès lors concouru expressément à la détruire, eu détournant le ministre de toute énergie ultérieure.

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De même, on devait penser, en général, que les articles de Littré exerceraient sar ma réélection une heureuse influence, et ce motif avait, je le sais, spécialement déterminé l'instant de leur publication; op, au contraire, ils m'auront probablement nui, en excitaql la rage de mes ennemis à tenter un dernier effort pour empêcher du moins de vivre celui qu'ils ne peuvent plus empêcher de percer ph ilosopbiquement.

Au reste, je ne me sens nullement abattu, et me voilà prêt à chercher, s'il le faut, de nouveaux moyens d'existence, en reprenant l'enseignement privé, première ressource qui se présente à moi. Je compterais alors sur votre assistance et sur celle de nos amis de Londres pour concourir à me procurer quelques relations avantageuses parmi les riches Anglais qui habitent Paris. Votre cordiale sollicitude a d'ailleurs si heureusement déterminé déjà la noble intervention tutélaire de air W. Moleaworth et de M. ***, que je me trouve, grâce à eux, préservé, quant à présent, de toute inquiétude immédiate sur les suites matérielles de cette catastrophe, ce qui a toujours suffi chez moi pour que de tels troubles n'altérassent pas profondément mon action cérébrale. Toutefois, je me félicite beaucoup d'avoir ajourné jusqu'à cette décision, que je savais devoir être très-ppochaine, le début de ma seconde grande élaboration philosophique, afin d'éviter la funeste coïncidence d'une forte excitation à la fois dans la partie affective et dans

la partie intellectuelle du oerreau. Mes misérables ennemis, outre l'espoir de me réduire à l'indigence, ont aussi, je le sais, confusément tendu toujours à déterminer, par le eoncours de leurs attaques avec mes propres travaux, quelque terrible et irréparable retour du fatal épisode de i 826, raconté dans ma préface; mais leur abominable espoir sera, j'ose l'assurer, toujours complètement illusoire, grâce à la constante discipline que j'exerce sur mes émotions et sur ma conduite. Quand j 'aurai fait toutes les démarches qu'exige ma position, je compte donc commencer paisiblement, dans le cours du mois prochain, ce nouveau travail capital dont le premier volume sera écrit, je l'espère, avant la fin de l'été prochain, quoique la décision de mon affaire paisse longtemps traîner. J'avais, hélas 1 conçu l'espoir de ne pas employer le second crédit 'de trois mille francs que vont ouvrir chez le^ même banquier mes généreux patrons, suivant votre annonce du 23 août, pour le 1" février prochain ; mais au moins, en y recourant, je pourrai faire abstraction de ces graves embarras assez longtemps pour écrire ce premier volume, maintenant tout préparé. Dans la nécessité de chercher de nouveaux moyens d'existence, je ne vois d'avance rien de plus grave que le retard qu'en éprouveraient mes importants travaux, auxquels tout ce qui me reste de vie active suffit à peine ; car, par un autre mode de vie, il est bien difficile que je ne perde pas plus de temps qu'aujourd'hui.

En réOéchissaot, d'un point de vue élevé, sur l'ensemble de cette persécution, il est aisé de sentir que, sous des formes personnelles, elle représente un conflit fondamental et inévitable, la lutte du véritable esprit philosophique contre le mauvais esprit scientifique, son plus redoutable antagoniste désormais, du moins en France. Les personnalités mêmes n'ont ici rien de fortuit, car je suis, en France, le principal organe du premier esprit; et M. Arago, par l'ensemble de ses préjugés et de ses passions, constitue certainement le représentant le plus complet et le plus actif du second. L'immoralité spéciale de cet adversaire et mon défaut total de fortune propre ont seulement donné plus de gravité personnelle à cette lutte inévitable. Au reste, cette gravité même va au but, car il n'y a, pour le pQblic, de luttes vraiment sérieuses que celles où quelque existence se trouve engagée ; sans cela il n'y voit que de simples jeux académiques. Ce conflit, oîi je suis profondément plongé, se trouvait spécialement indispensable à mon action philosophique, afin d'écarfer radicalement le plus dangereux reproche que pût encourir la nouvelle école, de tendre simplement à transférer aux savants actuels l'ancien pouvoir des prêtres. Il y a près de vingt ans que j'ai senti la nécessité de veiller surtout à éviter cette accusation spécieuse, par suite d'un article où Benjamin Constant, au sujet de mon premier travail sur le pouvoir spirituel, témoignait des craintes sérieuses d'une sorte

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de théocratie scientilique. Pour bieo comprendre toute la gravité de cet écueil, qui pouvait dlBcréditer dès le début la nouvelle philosophie, j'ai toujours pensé que nous devions surtout compter sur l'école révolutionnaire proprement dite, d'où peuvent seules nous surgir, dans l'origine, des adhésions franches et complètes, comme le récent exemple de Littré le confirme éminemment. Or, pour trouver de la sympathie dans cette école, il fallait avant tout lui donner pleine sécurité sur le genre de despotisme qu'elle redoute avec raison plus qu'aucun autre. C'est ce qui m'a poussé, dans le sixième volume, à développer avec énergie la Iutt« inévitable du nouvel esprit philosophique contre l'esprit scientilïque actuel. Si je succombe personnellement dans celte Intte périlleuse, je serai pleinement consolé par la conviction de mieux caractériser ainsi la vraie nature du positivJBme systématique.

Tout à vous,

A" GOMTE.

Vous savez probablement que votre ancien ami, M. Balard, a été récemment introduit à notre Académie des sciences. 11 n'a réussi que par une seule voix de majorité, ayant contre lui la puissante coterie d'Arago. Mais un tel avènement n'en est gne plus propre à le préserver du grave danger, à la fois mental et moral, inhérent à ce nouveau milieu où la participation journalière à des discussions

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puériles et à de misérables intrigues altère bientôt, par une influence diflîoilenient évitable, les meilleures natures, comme j'en ai eu tant de tristes exemples.

Les articles de Littré ont eu ici beaucoup plus de succès que nous ne l'espérions; tous les numéros disponibles du National ontété rapidement enlevés, en sorte que nous n'avons pu avoir chacun plus d'un exemplaire. Je présume que, d'après un grand nombre d'honorables instances, Littré se décidera & les publier à part, quoique sa modestie ait ainsi laissé passer l'instant de le faire sans aucuns frais sérieux.

Paria, le vendredi 10 janvier 1S45.

Mon cher monsieur Mill , J'ai été aussi touché de votre affectueux empressement à répondre à ma triste lettre du 25 décembre que de votre profonde sympathie pour le dernier acte de ma crise personnelle. Malgré l'intervention plue ou moins réelle de M. Guizot, le fatal dénoûment prévu ne s'est pas fait attendre aussi longtemps que je l'avais présumé, car le maréchal a déjà nommé officiellement, depuis huit jours, mon soccesseur aux fonctions d'examinateur d'admis-

sioa. Cette précipitation de faiblesse, en un cas où rien n'était urgent, est aussi inattendue que tous les autres incidents de cette étrange afTatre; une conduite aussi contraire aux sentiments person* nels. du ministre commeoce à me faire croire à la dévote influeijce de l'auguste vieille que je vous indiquais et envers laquelle j'avais d'abord écarté les conjectures de Littré et de plusieurs autres amis. Quoi qu'il en soit, j'aime beaucoup mieux celte brusque terminaison que six mois d'irrésolntion aboutissant au même résultat; l'esprit général de toute cette persécution en reste plus nettement caractérisé. Toutefois, la fermeté exceptionnelle que le même ministre a développée en ma favear l'été dernier est loin de m'avoir été inutile. En donnant à cette affaire une vraie solennité, et en manifestant officiellement l'iniquité de cette spoliation, elle m'a mis à l'abri de toutes les insinuations calomnieuses par lesquelles on aurait pu secrètement tenter de justifier cet acte infâme; mes ennemis ne peuvent ainsi essayer aucunement cette voie, non certes par scrupule moral, mais par la conviction que ces efforts tourneraient contre eux, même auprès des gens qui me connaissent le moins, d'après la réprobation formelle portée d'avance par le ministre compétent contre l'ensemble de cette persécution. Je me trouve par là beureusement dispensé de porter aujourd'hui toute cette affaire devant le grand tribunal du public européen ; ce qui serait, en ce moment, aussi con-

traire à moa avenir polytechnique qu'à ma répugnance personnelle pour ces vains débals. L'administration reste maintenant envers moi dans un état Irès-sincère d'estime et de regret qui la dispose h saisir toute occasion ultérieure de digne réparation ; celte tendance existe même chez la majorité da conseil polytechnique, oîi, en fait, dix membres fienlementont ainsi sali un corps composé de v'mgthuiti ces dix voix hostiles, qu'on avait ameutées à grand'pcine, ne peuvent que diminuer graduellement en nombre, tandis que mes amis feront vraisemblablement de nouveaux progrès par lo remords que doit éprouver chacun de ceux dont l'absence a permis une telle iniquité, qui, comme vous savez, n'a obtenu qu'une seule voix de majorité. Quoique je doive actuellement faire abstraction totale de ces dispositions naturelles, je ne veux pourtant pas les altérer sans nécessité, car les éventualités réparatrices sont de nature à se présenter peut-être prochainement, par la triple voie polytechnique, à ma convenance, d'une vacance parmi les quatre examinateurs d'admission (dont l'un a soixante et dix ans), on chez les deux professeurs de hautes mathématiques et les deux examinateurs de sortie correspondants. Mon olTice intérieur tend spontanément, par ma présence continue, à rappeler, avec une silencieuse énergie, la nécessité d'une convenable réparation; c'est pourquoi, outre les précieux rapports directs que j'ai ainsi avec les élèves, je dois tenir à cette pe-

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tite place, quelque modique qu'en soit le traitement, et quelque ennuyeux qu'en soit essentiel* lement l'exercice, où j'éprouve habituellement l'indicible supplice logique de contempler de près un stupide enseignement, sans y pouvoir vraiment remédier. J'ai donc décidé que je ne porterais cette affaire devant le public que lorsqu'une occasion de véritable réparation se sera présentée et qu'on l'aura volontairement laissée échapper; auquel cas les spectateurs les plus modérés ne pourront blâmer un tel appel fma). Ma longanimité paisible jusqu'à cette dernière épreuve me semble constituer le complément nécessaire de la grande expérience personnelle, périlleuse, mais indispensable, que j'instituai en 1842, et dans laquelle toute intervention prématurée se trouverait perturbatrice. Au reste, cette appréciation publique, quand viendra le moment de l'accomplir, consistera surtout à imprimer, avec quelques additions explicatives, les trois lettres importantes que j'ai remises au ministre pendant le cours de l'année qui vient de finir.

D'après ces indications, le moment est donc venu maintenant de mettre à l'œuvre la ressource, plus immédiate qu'aucune autre, de l'enseignement privé pour remplacer la moitié de mon revenu, désormais perdu irrévocablement, du moins jusqu'à un temps fort incertain, et j'espère y parvenir bientôt, grâce surtout à la cordiale intervention que vous m'ofTrez. Le généreux patronage de

MM. *** et Moleaworth a déjà garanti jusqu'au mois de juillet la continuation régulière de mon train habituel d'existence matérielle, pourvu que je recoure à la seconde moitié du crédit qu'ils m'ont accordé, comme je le ferai, chez le même banquier, le 1" du mois prochain, suivant votre annonce spéciale du 23 août. Or, pendant les six mois ainsi préservés de toute perturbation immédiate, j'espère que mes leçons particulières auront assuré suffisamment la continuation ultérieure d'une situation équivalente ; c'est ainsi que ce secours transitoire acquiert pour moi un prix inestimable en me permettant d'éviter une désastreuse continuité. Toutefois, outre sept ans de désuétude des relations propres à m'assurer l'enseignement privé, j'ai maintenant une autre difficulté a surmonter par le haut prix auquel je dois tenir invariablement mes leçons, afm qu'un petit nombre me suffise, sans m'ôter tout le temps indispensable à mes grands travaux philosophiques. Demander dix francs pour une leçon d'une heure' chez moi, ou vingt francs en ville, est ici très-peu usité envers les études scientifiques, chez ceu:f-là mêmes qui sont habitués à mieux rétribuer encore quelque célèbre maitre de musique. Cependant, il s'est jadis présenté à moi de pareilles occasions, et ma position actuelle doit les rendre sans doute moins rares. Toutefois, je compte beaucoup à cet effet sur la clientèle spéciale dont je vous ai parlé envers vos riches compatriotes qui habitent Paris et aux-

quels des habitudes plus larges, ainsi que le reuchélissement national de l'existence matérielle, rendent plus naturels de tels honoraires. Voici donc l'instant oii votre active amitié doit tendre à seconder puissamment mes propres efforts directs à cet égard.

Après ces indications passagères, je me hâte d'arriver au principal objet de cette lettre en vous demandant à la fois conseil et appui au sujet d'une proposition beaucoup plus importante et plus durable, dont ma crise actuelle a fonrni l'occasion, mais qui, en elle-même, est heureusement audessus de toute vue purement personnelle. En pensant aux divers moyens de réparer la perte matérielle que l'iniquité vient de me faire éprouver, Littré a imaginé enfin de me faire désormais le directeur d'une nouvelle publication mensuelle, à la Fois philosophique et sociale, qne nous pourrions appeler familièrement^ Positive Review. Au reste, je vous adresse ci-joints les deux titres entre lesquels j'hésite encore à ce sujet, en vous priant de m'indiquer quel numéro vous préférez. Pour en finir à cet égard, avec ce qui me concerne personnellement, il est clair que les honoraires de rédaction joints au traitement de directeur (que fixeraient les actionnaires-fondateurs) combleraient amplement mon déficit actuel, sans exiger que j'écrivisse habituellement au-delà du quart ou du tiers de chaque cahier mensuel, moyennement composé de six feuilles d'impression. Rien d'ail-

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leurs, dans cette nouvelle existence, ne serait incompatible avec le retour ultérieur d'une digne position polytechnique, pourvu que je renonçasse dès lors à tout enseignement privé et même aussi aux leçons journalières que je fais dans un établissement particulier d'instruction polytechnique, dirigé, comme vous le savez, par des influences rétrogrades. En cas d'ailleurs que, par suite de ces influences, cet établissement vînt à me manquer avant ce retour polytechnique, ladite Revue garantirait encore, avec quelques leçons particulières, tout mon budget actuel, que je ne veux jamais dépasser, mais qu'il me serait dur d'amoindrir.

Quant aux conditions flnancières du projet de Littré, il a imaginé une combinaison très-praticable, qui permettrait de soutenir cette nouvelle Revue, indépendamment de tout abonné, pendant cinq ans entiers constituant une période d'essai, après laquelle ou l'expérience déterminerait à renoncer actuellement à l'entreprise comme prématurée, ou il y aurait lieu à constituer définitivement son existence. Cette vie provisoire serait matériellement alimentée par 250 actions assujetties chacune à un versement de cent francs pendant chacune de ces cinq années. Du reste, le mot actiotts est ici employé par abréviation, puisque ces engagements ne pourraient avoir aucun caractère d'opération industrielle, et seraient purement considérés comme actes d'adhésion pratique, destinés à as8u<

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rer la coopération des titulaires à la prop^[ation de principes qu'ils partagent ou approuvent. Pour mieux marquer ce caractère, il serait même indispensable de stipuler, dès l'origine, que ces actions ou plutôt obligations seront toujours purement personnelles, de manière à ne pouvoir jamais être transférées sans le consentement formel et spécial du directeur de la Revue. Tout le produit des abonnements serait d'ailleurs réparti proportionnellement entre les divers actionnaires-fondateurs, mais sans qu'aucun d'eux, du moins à l'origine, dût compter sérieusement sur une telle compensation. Chaque actionnaire aurait naturellement droit à un abonnement ; à deux, s'il prenait au moins cinq actions, et ensuite à un exemplaire de plus pour chaque dixaine d'actions ; le nombre d'actions réunies en une seule main resterait illimité, pour tout le temps du moins de cette grande expérience sociologique.

Un tel revenu annuel de vingt-cinq mille francs couvrirait pleinement, selon nos calculs, toutes les dépenses quelconques de la Revue positive pendant les cinq ans de sa vie d'essai, même en rétribuant convenablement la rédaction, au taux de deux cents francs la feuille d'impression (pareille à celle de mon volume astronomique par exemple) pour tous les écrivains ayant déjà une réputation acquise, et cent francs pour les jeunes gens dont on accueillerait accessoirement les efforts. Ces bonoraires, qui sont vraiment élevés comparativement aux usages

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parisieas, se trouveraient, ce me semble, fortraisoanables même à Londres. En supposant ici que chaque numéro de six feuilles coûtât, en moyenne, mille francs de rédaction et trois cents francs d'impression (avec un tirage de mille exemplaires), il resterait donc environ neuf mille francs par an pour l'ensemble de tous les autres frais, y compris le traitement du directeur, les dépenses de bureau et de transport, de manière à sufSre à tout convenablement.

Comme la somme ainsi exigée est vraiment trèsfaible, je ne doute pas que nous ne puissions, avec votre recommandation et la coopération de vos amis, satisfaire bientôt aux conditions matérielles de cette importante opération . Quant aux cooditi ons mentales, je croirais pouvoir également en garantir te suffisant accomplissement, si, outre la précieuse et active coopération de Littré, je pouvais compter habituellement sur la vôtre, de manière à pouvoir, chaque mois, obtenir de vous environ une feuille, du moins en moyenne. Car je pense que l'assistance secondïùre de quelques jeunes gens capables et dévoués, dont plusieurs sont déjà groupés spontanément autour de moi, nous sucrait pour alimenter, à nous trois, cette élaboration mensuelle, sans qu'aucun de nous se surchai^eât de manière à compromettre ses travaux propres.

Si vous pensez que le jeune professeurX puisse

et veuille coopérer à cette œuvre continue, nous pourrions encore mieux répondre de sa facile exé-

cution philosophique. Au reste, ni vous ni lui ne seriez forcé d'écrire en français, quoique, depuis trois ans, vos précieuses lettres m'aient certes nettement convaincu que cette obligation n'en serait pas une pour vous personnellement; si vous préfériez écrire en anglais, nous vous ferions aisément traduire, ou nous vous traduirions même au besoin, Liltré ou moi. Je dois seulement, au sujet de votre coopération, vous consulter spécialement sur l'importante question de la signature personnelle de tous les articles. Litlré a toujours, comme moi, signé tout ce qu'il a écrit, et nous sommes, tous deux, très-disposés à continuer cet usage, très-favorable à la dignité des travaux et même à leur efGcacité, par l'imposant concours que le public aperçoit ainsi de divers penseurs indépendaals gui convergeraient habituellement vers les mêmes doctrines fondamentales. Cette signature constitue d'ailleurs la seule prescription légale que doive, à mon gré, établir une police raisonnable de k presse, tant que durera l'anarchie actuelle des intelligences; et la marche des événements pourrait même amener la Revue à traiter formellement cette question, sur laquelle il serait donc convenable que l'usage constant de ses propres rédacteurs ne démentît pas d'avance l'opinion alors exposée. Mais, quels que soient les divers avantages essentiels d'une telle pratique, celui de votre coopération habituelle est encore plus important, et je serais loin de vous demander un tel assujettissement,

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si, après les preuves de courage philosophique que vous avez noblement fournies, vous pensiez que les convenances de votre pays ou de votre position exigent, à cet égard, des précautions continues, destinées à mieux assurer le libre essor de vos pensées. 11 y aurait alors dans la Revue quelques articles sans nom d'auteur ou désignés suivant les artifices usités, ce qui, au fond, ne saurait oOrir aucun inconvénient radical, du moins aucun qu'on pût nullement comparer à l'absence de cette émicente collaboration; il en serait de

même pour M. X , s'il le jugeait convenable.

D'après les explications précédentes, vous présumerez aisément que, depuis quinze jours que Littré m'a fait cette ouverture, mes réflexions continues m'ontpresque conduit àl'adoption définitive de cette noble proposition, à laquelle j'avais toujours pensé, mais seulement pour l'exécuter quand le Traité de sociologie que je vais commencer sera publié, c'està-dire dans quatre ans environ. Outre les exigences passagères de ma situation personnelle qui penveot d'ailleurs être autrement satisfaites, cette accélération, qui serait si favorable à l'avènement social de la nouvelle philosophie, m'est surtout recommandée par la manière même dont elle m'est proposée ; l'idée n'en serait pas venue à un esprit aussi sage, si le projet était actuellement dépourvu de toute suffisante opportunité. L'éminent travail récent de Littré sur la valeur et l'importance duquel je sois heureux de m'accorder si pleinement

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