ES MO
A Monsieur VALAT, à Montpellier.
Paris, le 6 septembre 1620.
J’espère bien que pour cette fois, mon paresseux ami, tu mériterais d'être condamné, pour crime de lèse-correspondance, à réciter tout au moins les sept psaumes de la Pénitence. Sais-tu que le 23 de ce mois, c'est-à-dire dans dix-sept jours, il y aura un an que je t’ai écrit une très-longue lettre, à laquelle tu n’as pas daigné faire la plus petite réponse? Si je n'étais convaincu de ton extrême nonchalance, j'aurais assurément beau jeu à t’accuser d’indifférence. Ne viens pas me parler d’excuses : il ne peut y en avoir pour un an de silence. Passe bonnement condamnation sur ta paresse, et, à ce prix-là, n’en parlons plus, pourvu que tu répondes sur-le-champ à cette missive, et que tu ne te fasses pas tirer l’oreille plus tard pour activer notre correspondance.
J’aurais bien envie, pour te punir, de te faire avaler une très-volumineuse épître ; mais,par générosité, je n’en ferai rien. J'espère que pour ne pas être en reste à cet égard tu me détailleras très-amplement tous tes gestes, faits, dits, pensées, etc., depuis un au. Il doit y avoir là matière pour une brochure, tout au moins. A te parler
très-sérieusement, je t’assure que nous aurions grand tort l’un et l’autre de négliger notre correspondance, car elle est, pour moi du moins, un grand soulagement, une grande consolation; et, sans présomption, je pense que cela est réciproque. Ainsi, je t'en prie, mon cher Valat, à l'avenir plus de pareils délais ; je te promets que de mon côté tu n'auras pas lieu de te plaindre. Malgré qu'il y ait ici deux ou trois excellentes personnes qui me sont et auxquelles je suis très-attaché, et qui me conviennent mêmé beaucoup sous le rapport de l'esprit et sous celui du cœur, il n’en est aucune qui m'’inspire autant d'intimité, de sympathie, de confiance et d'abandon que toi. Je suis persuadé, mon cher, qu’en fait d'amitié, toutes choses d’ailleurs égales, rien ne peut remplacer la circonstance d’avoir commencé la liaison dans l’enfance de la vie. Il n’y avait que mon pauvre malheureux Cabanes qui eût pu me faire éprouver, sans cette circonstance, la même sympathie; encore, y avait-il même à cet égard quelques légères nuances entre vous deux. Mais, depuis que je l’ai perdu, tu vois bien que tu mes encore bien plus nécessaire. Ainsi, je te le répète, mon cher Valat, si cette amitié est bien réciproque, comme je n’en doute pas, ce serait à nous deux une grande duperie, ce serait nous priver gratuitement d’un plaisir très-vif et très-facile à obtenir, que de ne pas suppléer par une correspondance très-active à ennui de l'absence.
Tu pensais peut-être, mon cher ami, que je pourrais venir cette année passer à Montpellier le mois de septembre, ainsi que je l’avais promis à ma famille. Mes finances ne m'ont pas permis d’exécuter ce projet, au-