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quel je tenais beaucoup. J'ai eu tellement de peine à tenir pendant toute l’année mon budget des recettes au niveau de mon budget des dépenses, que tu penses bien qu'il m'a été impossible de songer à faire toutes Les économies qu'il m'aurait fallu pour entreprendre un tel voyage; et, d'un autre côté, je n’ai pas voulu que mes parents en fissent le sacrifice. Le plaisir de les revoiret de t'embrasser aurait été empoisonné pour moi, s’ilavait dû leur nécessiter des privations. J'ai préféré m'en sevrer pour cette année, mais j'espère que l’année prochaine je n’en serai plus réduit là. |
Ne va pas, je t'en prie, inférer de ce que jette disais tout à l'heure sur la difficulté où j'ai été de niveler mon budget des recettes et celui des dépenses que je n’ai pas strictement suivi dans mon économie domestique les maximes sages et prudentes que j'enseigne en qualité d’économiste politique. Malgré que cette inconséquence n’eût assurément rien d’extraordinaire, cependant tu sens aussi que cette difficulté peut s’expliquer de deux manières, ou en supposant mon budget des dépenses aussi enflé proportionnellement que celui de notre pauvre nation française, ou en supposant mon budget des recettes aussi maigre que celui de l’Institut, des Ponts-et-Chaussées ou de toute autre institution d'une utilité réelle et positive. Or, c'est dans ce dernier cas justement que ma maudite étoile m'a tenu cette année-ci. L’espèce humaine, que j'ai éclairée pour ma part, en me donnant beaucoup de peine, ne m'a pas rendu (lingrate!) de quoi acheter une lanterne de corne. D’un autre côté, j'ai eu le malheur de n’avoir pas autant de leçons que l’année précédente. Avec cette
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diminution dans mes deux sources pécuniaires, tu expliqueras sans doute aisément ma disette, sans avoir besoin de recourir à la supposition maligne et forcée de dépenses extravagantes. Cependant, comme il faut de la franchise entre nous, je te dirai que mes dépenses s'élèvent plus haut que tu ne l’imagines sans doute, sans que pourtant il y ait un seul centime employé comme tu pourrais le penser. Le mot de cette énigme, pour laquelle probablement tu n'aurais pas besoin de la profonde sagacité d'Œdipe ou de M. de Lignolle, est : Dépenses de ménage. J'espère que tu m’entends. Je pourrai, du reste, une autre fois, m'expliquer plus en détail à ce sujet, si tu le désires, ou bien au cas où tu m'aurais mal compris. Je te dirai, d’ailleurs, que ma petite fille se porte à merveille, qu’elle vient très-bien, et, en un mot, que j'en suis toujours enchanté. Mais sur tout cela motus, tu le sens bien, avec qui que ce soit au monde |
Je profiterai peut-être, dans quelque jours, de l’occasion que m offre le départ prochain de Langlade, pour t'envoyer le paquet de mes œuvres politiques pendant Pannée de silence à laquelle tu m’as condamné. J'aurai soin de t'indiquer exactement ce qui est de ma façon et ce qui est de celle de Saint-Simon. Tu auras vu, sans doute, dans le temps, par les journaux, que nous avons eu un procès dont nous sommes victorieusement sortis. Messieurs lès procureurs généraux ont beau jeu à fulminer dans des réquisitoires, quand 1l ne s’agit que de brochures ayant pour objet quelque petite tracasserie de parti ou quelque événement du jour; mais avec des doctrines fortement pensées et faisant corps, ils n’ont au-
cun moyen : aussi ont-ils été pulvérisés dans notre défense. Quand je dis notre, ne va pas t’imaginer que je fusse personnellement en jugement, quoique j'aie coopéré à la défense. Grâce à la précaution que j'ai prise de ne jamais signer mes articles, la responsabilité ne porte point sur moi; c'est une chose convenue avec M. de Saint-Simon, auquel, comme tu le penses bien, cette convention ne fait aucun tort, puisqu'il est évident qu'être pendu avec lui ne le soulagerait guère. Quant à moi, je signerais avec plaisir, ne fût-ce que pour faire connaître à un plus grand nombre de personnes qu à celles auxquelles nous l’apprenons, ma petite capacité (car l’amour-propre est franchement indestructible); les procès ne me feraient pas peur pour moi personnellement, d’autant plus que, comme disait le bon La Fontaine de bien d’autres sujets, de loin c’est quelque chose et de près ce n'est rien. Mais la peine extrême que je causerais à mes parents s’ils venaient seulement à savoir que j'écris sur la politique retiendra toujours ma petite vanité, jusqu'à l’époque, qui ne me paraît pas très-prochaine, où 1l n'y aura plus à cet égard la moindre crainte de danger.
Nous venons de faire paraître hier une brochure d’environ 100 pages, intitulée : Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la Révolution. Je te l’enverrai aussi par Langlade.
Je m’occupe, en outre, avec beaucoup d’ardeur, sinon sous le rapport de la rédaction , au moins sous celui de la pensée, de travaux mathématiques. Tu sais peutêtre que l’Institut a proposé cette année pour le concours de mathématiques un grand prix très-raisonnable,
ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps. Ils ont eu le bon esprit de ne fixer aucun sujet précis et de se borner à déclarer qu'il y aura un prix pour le meilleur ouvrage ou mémoire sur les mathématiques qui aura été publié d’iciau 1° janvier 1822, époquede la clôture du concours. Un champ aussi large m’a déterminé à concourir. Je destine à cet effet : 1° un ouvrage sur la Philosophie des mathématiques, dont je t'ai dit quelque chose dans ma lettre du 23 septembre 1819, et sur lequel j'ai beaucoup amassé de matériaux dans ma tête depuis cette époque ; 2° un mémoire sur le Calcul des variations, dans lequel je ferai connaître un moyen que je crois avoir trouvé, et qui, si je ne me trompe, fera faire un pas important à ce calcul, dernier effort de l'esprit humain en mathématiques. Si javais le bonheur, auquel je n’ose aspirer, de réussir dans ce concours, auquel la latitude du sujet donne un caractère très-marquant, je pourrais regarder mon existence comme assurée (tu vois que, malgré ma vanité, je vise au solide), car une bonne chaire dans l’instruction mathématique, et la perspective du premier fauteuil géométrique vacant à l’Académie des sciences, seraient la suite presque infaillible d’un tel succès. Mais, comme je te le disais, je n’ose espérer. La seule chose qui soutienne en moi le faible espoir que me donne un certain sentiment (bien ou mal fondé) de ma valeur, c’est la faiblesse que j’aperçois dans tous ceux qui pourraient concourir; car tu sais que les académiciens ne peuvent point entrer dans cette lice. Enfin, dans tous les cas, je crois que j'aurai bien fait de tenter la fortune; cela servira du moins à me faire un peu connaître.
Tu sens qu'avec ces travaux et ceux politiques, ma tête doit être occupée; et, en effet, je te réponds que je ne m'ennuie pas. Encore même, outre cela, j’ai en projet plusieurs ouvrages importants, que j'exécuterai plus tard. Enfin, je puis dire que j'ai de la besogne taillée pour la vie, quand je vivrais autant que Fontenelle, ce qui, j'espère, n'aura pas lieu. Je serais aussi heureux que je conçois qu’on puisse l’être si j'étais délivré de toute inquiétude sur mon sort et sur la possibilité de soulager la vieillesse de mes chers parents, qui s'approche. Mais cette incertitude empoisonne tout, même le plaisir du travail intellectuel. Mon métier de professeur ambulant est diablement précaire, et j'en perdrais la tête, si je n'étais heureusement assez philosophe pour être un peu insouciant, et surtout si le travail ne distrayait pas mon inquiétude, Pour réussir dans ce métier, il ne suffit pas d’avoir de la capacité, il faut de plus être un peu intrigant, ou, du moins, assez répandu dans le monde et assez actif pour ses intérêts pécuniaires, pour tenir toujours le nombre d'élèves au complet. Or, c’est une chose à laquelle, comme tu sais, je ne suis nullement propre, pour laquelle j'ai une aversion insurmontable. J’aimerais mieux passer une nuit à résoudre une question difficile que faire une démarche auprès de quelque sot et important richard pour me procurer un écolier. On ne fait pas fortune dans ce monde avec ces manières-là. Aussi n'est-ce pas mon ambition. Je demanderais seulement une existence de savant, et non une existence de banquier ou de ministre. Enfin, mon ami, je ne sais pas encore si j'aurai, au renouvellement de l’année scolaire, assez de lecons
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pour subsister , et je vois nombre de nos anciens camarades, qui assurément ne passaient point pour des aigles, se faire, sans interruption , depuis deux ou trois ans, vingt à vingt-cinq francs par jour! Il y aurait là de quoi se brûler la cervelle. Mais ne t'effraye pas, je suis revenu de ces folies, et je saurai prendre mon mal en patience.
Du reste, la nomination de Poisson à la place de membre de la Commission d'instruction publique me donne quelque espoir d’amélioration prochaine dans mon existence. Malgré sa ténébreuse opinion politique, il est mathématicien très-distingué; et il y a toujours des ressources avec les hommes de mérite. Il est trèsdécidé à soutenir et à fortifñier l’enseignement des mathématiques, à tâcher de faire remplacer les mazettes par des gens capables, et il poussera très-fortement dans ce sens. On peut d'autant plus compter là-dessus, que son amour-propre y est éminemment intéressé, attendu qu’il ne peut point se méler de l'instruction littéraire, à laquelle il n’entend pas grand’chose, comme tu sais ; ce qui, du reste, est, à mon avis, un avantage bien plus qu'un inconvénient. Je crois donc qu’il mettra toute sa ténacité à perfectionner l'instruction mathématique, ce qui donne aux jeunes gens capables la perspective d’être avantageusement placés; malheureusement, il est très-probable qu'il sera contrecarré fortement par ses collègues de la commission, qui ont, pour ne pas s’occuper de l'instruction scientifique, le même motif que lui pour ne point se mêler de l’instruction littéraire, et qui, outre qu'ils sont plus nombreux, sont soutenus dans ce sens par le gouvernement, ou, au moins, par
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les dirigeants actuels. Sur sept membres de la commission, Poisson et Cuvier sont les seuls savants; il est fort à craindre qu’ils succombent dans leurs efforts contre les cinq autres,-qui sont la perle des obscurants. Mais enfin, comme les savants ont pour eux la tendance actuelle de la civilisation, qui place la science avant les lettres, 1ls n’est pas douteux qu'ils réussiront tôt ou tard, malgré tous les obstacles, et il se peut même qu’ils réussissent bientôt. Cela dépendra essentiellement de la marche des événements politiques.
Une chose qui me flatte beaucoup dans cette agréable perspective, c'est la possibilité de te tirer de ton qui, quæ, quod, pour te mettre à ta place naturelle. Si nous pouvions un jour être réunis ici comme collègues! Oh! mon ami, nous serions trop heureux!
Je t'avais promis une courte épître, et je m'aperçois que, sans le vouloir, je t'ai fait une niche. J'espère que tu me la rendras en même monnaie. Adieu, mon cher ami ; je te le répète pour la troisième fois , tâche de réparer par ton exactitude future ta nonchalance passée.
Ton ami pour la vie,
CoMTE.
Fais mes amitiés, je t'en prie, à Pouzin et à Emile Guillaume; dis-moi si je puis espérer de les voir à Paris.
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