X VI
A Monsieur VALAT, professeur de mathématiques au collége de Rhodez.
Paris, le 21 mai 1824.
Tu seras sans doute bien étonné, mon cher Valat, en recevant cette lettre. Il y a longtemps, je le crains bien, que tu ne t'attendais plus à en recevoir de moi, et ma conduite, je le confesse humblement, ne tendait que trop à faire naître ce soupcon, à le convertir presque en une certitude complète.
J'ai, mon cher Valat, de grands reproches de négligence à me faire à ton égard; je l’avoue franchement, et cette lettre a pour objet de réparer, s’il est encore temps, fous mes torts avec toi, et d'en obtenir le pardon de ton indulgente amitié. Mais je puis t’assurer, du moins, que je n’ai point à me reprocher d’avoir renoncé à l'amitié que nous nous sommes vouée depuis si longtemps, et qui m'a procuré, je ne l’oublierai jamais, tant de douces sensations. Oui, mon ami, quelque paradoxale que puisse sembler ma proposition, je n'ai avec toi que des torts de négligence trèsgrande, il est vrai, mais qui n’a jamais tenu à l’oubli de mon amitié. C’est ce dont j’espère te convaincre, si tu veux bien suivre attentivement l’exposé suivant.
Lorsque je reçus ta dernière lettre, au mois de janvier 1822, Je commençais à être dans le moment de la
composition directe de l'ouvrage même dont je t'envoie aujourd’hui la première partie. Tu me demandais une exposition rationnelle de ma doctrine politique, et moimême, depuis longtemps, je désirais te communiquer mes idées d’une manière régulière et suivie. J'avais la certitude que l'ouvrage dont je m'occupais au moment où j'ai recu ta lettre satisferait entièrement à ta curiosité et à mon désir, d’une manière beaucoup plus complète et beaucoup plus sûre que je ne pourrais jamais le faire par une ou même plusieurs lettres. J'étais même convaincu que toute discussion philosophique serait peu fructueuse entre nous avant que tu eusses lu et médité cet ouvrage, le premier auquel j'aie mis mon nom et le premier qui contienne une exposition satisfaisante et méthodique de l’ensemble de mes idées. J’espérais d’ailleurs avoir bientôt terminé ce travail. Par tous ces motifs réunis, je me trouvai conduit à ajourner ma réponse au moment où je pourrais t’envoyer mon travail. Teile est la cause, et la cause unique, de mes torts avec toi, car ce n’est effectivement qu’aujourd’hui que je puis remplir cette condition que je m'étais imposée, et t'adresser le commencement de mon ouvrage. Tu vas concevoir clairement cela par ce Aes me reste à te dire.
Je croyais d’abord, comme je viens de te le dire, que ce travail serait fini beaucoup plus promptement qu’il ne l’a été; car, commencé en janvier 1822, il ne fut terminé qu’au mois de mai de la même année. Première cause d’ajournement de ma lettre. Mais ce n’est pas là la plus grande, comme tu le vois, puisqu'il y a deux ans aujourd'hui qu’elle n’existe plus. La prin-
cipale est relative à la publication de ce ....... (1) Aussitôt que mon travail fut terminé, je ne doutai pas, comme tu penses qu'il était naturel de le faire, que la publication n’en fût immédiate, ainsi que cela était convenu avec M.de Saint-Simon, qui était, si tu t’en souviens bien, le directeur de notre association pour toute la partie d'impression, de publication, enfin pour tous les arrangements financiers quelconques, dont je ne me mélais en aucune manière, m’en reposant entièrement sur lui. En effet, l'ouvrage fut composé typographiquement presque sur-le-champ, et naturellement tu sens qu'ayant été amené à attendre jusqu’alors pour te faire réponse, je devais encore l’ajourner jusqu’au moment de t’envoyer l’ouvrage, moment que je devais croire très-prochain, puisqu'il ne restait plus qu’à tirer les épreuves. Or, c'est ici que la chose se complique : attention! Un autre personnage va entrer en scène; c’est mon ci-devant collaborateur Saint-Simon qui est la cause de tout le reste de l’ajournement. Le voici qui va commencer ; écoute bien.
Par un motif peu important et dont je ne me souviens plus (à moins qu'il ne fût un prétexte, comme je soupconne aujourd’hui que cela pouvait bien étre), Saint-Simon suspendit le travail des imprimeurs pour un temps qui devait être fort court, un mois tout au plus. I se borna à faire tirer quelques épreuves, afin de pouvoir communiquer l’ouvrage à différentes personnes que cette communication anticipée devait intéresser ; mais la publication devait, je le répète, être
(1) Mot manquant dans l'original. (Note de l'Éditeur..)
presque immédiate. J’y eus confiance et je fus cruellement trompé. Voici comme :
Pour prendre les choses à priori (ce qui abrége beaucoup une exposition), je dois te dire que jusqu'alors je n'avais pas mis mon nom à ce que J'avais fait, en partie pour ne pas contrarier mes parents, en partie par l'influence de mon cher collaborateur, qui ne s'en souciait guère, préférant, par un calcul fort simple, une gloire entière à une demi-gloire tout au plus qui lui serait revenue sans cela. Du reste, soit dit en passant, je ne suis pas fâché aujourd’hui qu'il en ait été ainsi ; car les écrits précédents ne méritaient pas que j'y misse mon nom; je ne les considère aujourd’hui que comme des études qui m'ont été fort utiles, mais seulement préliminaires ; je préfère beaucoup que mon entrée dans la carrière, aux yeux du public, se fasse par un ouvrage capital, qui m'est beaucoup plus propre, étant entièrement pur de l'influence exercée précédemment sur moi par Saint-Simon, influence, du reste, qui a puissamment servi à mon éducation philosophique. Je reviens à mon sujet. Je te disais donc que, jusqu’à cet ouvrage, mes travaux n'avaient pas porté mon nom, et quelques personnes seulement, en trèspetit nombre, auxquelles j'en avais fait confidence, savaient que je m’occupais d'idées de ce genre. Mais en faisant cet ouvrage, je sentis que le moment était venu de secouer et la tutelle de mes parents à cet égard, laquelle ne pouvait toujours durer, et celle non moins fâcheuse de Saint-Simon, qui devait également finir. Par une espèce d’instinct de moi-même, dont je me trouve aujourd’hui bien heureux d’avoir suivi l'inspi-
ration, je compris que l'ouvrage était trop important pour que je dusse laisser échapper cette occasion; et effectivement, si J'avais eu la bêtise de le faire, je me serais fait un tort presque irréparable, et Saint-Simon m'aurait mis définitivement le pied sur la gorge. Tu le sentiras facilement, si tu considères que tous mes travaux subséquents devant être la suite stricte de celuilà. il serait devenu très-difficile d'y mettre mon nom, si j'avais laissé passer le premier sous le nom d’un autre ; le public n'aurait su que penser de cette disparate, dont Saint-Simon se serait d’ailleurs fait une arme contre moi. Je lui signifiai donc mon intention formellement arrêtée de mettre désormais mon nom à tous mes écrits, à commencer par celui-ci. Îl sentait, sans doute, pour son compte, autant que moi pour le mien, l’importance décisive de cet acte, car il me parut en être profondément contrarié. Néanmoiris, ne pouvant s’y opposer, il fallut bien qu’il me laissât faire. Mais, à partir de ce moment, il eut une très-vive ré— pugnance, en son for intérieur, à laisser publier mon livre, et il chercha à ajourner le plus possible cette publication, en profitant, pour cela, de tous les moyens dont il put s’aviser, et surtout de ceux que ma confiance lui laissait comme directeur administratif de notre association. C’est là, je le crois aujourd’hui, ce qui le détermina d’abord à suspendre le tirage, et à se borner à faire tirer quelques épreuves, pour la communication anticipée dont je te parlais tout à l’heure. Mais sa répugnance s’accrut à un degré infiniment plus grand par l'effet de cette communication. Car, toutes les personnes auxquelles il communiqua ce tra-
mt à Ÿ —
vail en ayant été enchantées, et des félicitations trèsflatteuses m'en étant revenues, quoique je ne fusse nullement en rapport avec elles, puisque lui seul les voyait, 1l vit qu’il devait, à tout prix, empêcher une publication qui devait, suivant de telles apparences, éclipser ses travaux, ou, du moins, arranger les choses de manière que, profitant de nos relations antécédentes, 1l pût me présenter au public comme une sorte de manœuvre littéraire à ses ordres et à ses gages, dont toutes les idées n’étaient qu’une émanation et un simple développement des siennes. Quoique je n’aie su que beaucoup plus tard, et tout récemment même, les choses que je t'explique 1là, cependant, sans m’en douter alors, et m’en tenant simplement à mon intention arrêtée, je suis parvenu heureusement à éviter ce piége, au moins à peu près. C’est ainsi que pendant deux ans il m'a, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, fait ajourner la publication de ce travail, qui, dans tout cet intervalle, m'était constamment représentée comme devant avoir lieu presque immédiatement. C’est ainsi, mon cher ami, que j'ai été conduit à ajourner de mois en mois jusqu’à ce moment une réponse que j'ai toujours désiré pouvoir te faire le plus promptement possible. Enfin, il n’a pas été possible à Saint-Simon de remettre davantage cette publication, ni de me faire consentir à la subalternisation qu’il projetait ; mais il en est résulté une rupture complète et irrévocable entre nous depuis deux mois. J'en suis, du reste, très-content sous beaucoup de rapports, principalement à cause de l'influence directrice qu’il voulait toujours exercer sur moi, et dont il était fort pénible d’a-
ie DS
voir constamment à se défendre, et à cause de l’approbation apparente que je paraissais donner à une foule d'idées et de démarches extravagantes d’un homme généralement déconsidéré, etc., etc. Enfin, pour couper court, voilà un mois seulement que mon ouvrage s'imprime et que je puis te l'envoyer. Je m'empresse de le faire et de réparer, s’il est possible, les torts que tu as à me reprocher. Tu vois, mon cher ami, par ce que je te viens de dire, qu’ils se réduisent à bien peu de chose. Car si, au lieu d'attendre de jour en jour, je t’avais seulement écrit pour te mettre au courant de ce qui se passait, et te prévenir des raisons qui me forçaient à cet ajournement, je n'aurais pas fait naître en toi les impressions pénibles qui, je le crains bien, se sont élevées dans ton cœur, et dont je te demande profondément un pardon bien sincère d’avoir été la cause. J’espère, mon cher ami, que tu voudras bien me l’accorder, et que nous reprendrons dorénavant, sans interruption aucune, les douces habitudes auxquelles j’ai dû autrefois de si heureux moments. Une amitié comme la nôtre est trop fortement enracinée pour ne pouvoir pas supporter une telle épreuve. C’est, du moins, ce que j'éprouve bien franchement pour mon compte, et ce que, j'espère, tu ressens aussi de ton côté. Néanmoins, je serai dans l’inquiétude à ce sujet jusqu’au moment où je recevrai ta réponse. Tu as cruellement acquis, mon cher ami, le droit de me la faire attendre; mais J'espère que ton indulgence te fera renoncer à en user.
L'histoire de ma réponse à ta lettre ayant été liée à celle de ma vie sous le rapport le plus important, il ne
me reste plus grand’chose à te raconter sur le passé à cet égard, puisque mes travaux sont la grande affaire de ma vie. Néanmoins, dans ma prochaine lettre, je te rendrai compte de mon existence pendant ces deux ans de silence sous quelques autres rapports moins essentiels. Je terminerai celle-ci en te mettant un peu au courant de mon état présent.
L'ouvrage que je t'envoie contient encore quelques traces de ma liaison avec Saint-Simon, parce que larupture a suivi le commencement de l'impression. Elles consistent dans le mot élève et dans le développement de ce mot qui se trouve au préambule. Ces traces disparaîtront dans la prochaine édition, car elles n'étaient que de complaisance. Je dois certainement beaucoup intellectuellement à Saint-Simon, c’est-à-dire qu'il a puissamment contribué à me lancer dans la direction philosophique que je me suis créée nettement aujourd'hui, et que je suivrai sans hésitation toute ma vie; mais les expressions dont je me suis servi pour rendre ce service vont très au delà de la réalité, et je ne l’ai fait que, en partie par influence, et en partie pour que, dans notre querelle, je n’eusse pas le moindre tort de mon côté, même aux yeux les plus prévenus en faveur de Saint-Simon. Dans la préface de la prochaine édition, je mettrai quelques mots qui exprimeront tout cela à la nuance exacte de la vérité.
Par un tour perfide que m’a joué Saint-Simon, il se trouve que cecine peut pas encore compter pour une publication réelle de mon livre, car tout se réduit de fait à cent exemplaires que j’ai adressés en totalité aux personnes que je savais y prendre le plus d'intérêt, de