‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 25 sur 38 · VU · texte numérisé non relu

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très-simples, les travaux pacifiques et purement intellectuels dont je montre l’urgence et l’indispensable nécéssité (ce qui, comme tu vois, montre sous un aspect assez satisfaisant la conduite actuelle des gouvernements, soit dit en passant). En un mot, ma tendance est de ramener les esprits vers l'élaboration des doctrines, qui est aujourd’hui la grande affaire et qui doit " préparer de la besogne à la génération qui nous succédera pour l'élaboration des institutions pratiques. Mais je m'aperçois que je me laisse entraîner à des développements que je voulais éviter et qui sont très-superflus, puisque tu as sous les yeux l’ouvrage, où ils sont bien plus complétement établis. Si, après l’avoir lu avec attention, tu as à me demander quelques éclaircissements, je te les donnerai avec grand plaisir, en anticipant un peu sur mes travaux futurs. Je désire beaucoup qu’un esprit comme le tien approuve cette doctrine, qui, si j'en crois les apparences, tend à devenir celle de toutes les têtes fortes, également fatiguées du radotage des ultrà et du bavardage des libéraux, aussi bien que de la niaiserie des ventrus, qui sont cependant, pour la pratique, les moins déraisonnables de tous. Ceci est une doctrine à prêcher et à répandre partout, comme l’a été, dans son temps, l’évangile, à cela près qu’elle s'adresse uniquement aujourd’hui aux hommes éclairés, la masse ne devant y participer que plus tard. Si tu y mords bien, tu lui rendras de grands services en la propageant dans tous les esprits que tu trouveras aptes à la recevoir.

Je suis extrêmement satisfait de l'accueil fait à mon ouvrage par les personnes auxquelles je lai adressé; il

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est généralement approuvé, et de la manière la plus flatteuse, c'est-à-dire que cela ne se réduit pas à de vains compliments, mais qu’il influe profondément sur des esprits du premier ordre, Je t'en parlerai avec plus de détail la prochaine fois. Je me bornerai actuellement à te citer l'approbation très-flatteuse de l’Académie des sciences, qui me l’a manifestée officiellement, quoiqu'elle soit retenue par la crainte de se compromettre avec le gouvernement; je te citerai ensuite spécialement M. de Humboldt, M.'Poinsot, et surtout M. Guizot (encore M. Guizot en scène), qui a déclaré qu'il se rangeait sous ma bannière, etc. Enfin, il n’y a pas de jour où je ne recoive ou une lettre très-flatteuse ou une visite de félicitation de la part d'hommes marquants que je ne connaissais point du tout auparavant, outrès-peu. Dans les hommes à haute position sociale, je te citerai le respectable Ternaux, M. B. Delessert, M. de Laborde, M. de Broglie, etc., etc. J’ai des approbateurs jusque dans le gouvernement, et je compte même faire remettre un de ces jours un exemplaire à M. de Villèle par son beau-frère, que je connais, après quoi j'en iraï causer avec lui, pour lui développer certains points sur lesquels il est, je crois, possible de nous entendre, en mettant de côté ceux sur lesquels il est impossible que nous pensions de même. Je te le répète, mon cher ami, je te donnerai de plus amples détails à cet égard et, en général, sur la situation présente de mes affaires, sous tous les rapports, dans ma prochaine lettre. Quant à présent, je me bornerai à ajouter, pour t'ôter toute inquiétude, que mon existence financière, quoique toujours précaire, est très-supportable, et que je crois étre

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sur le point de la rendre plus large et plus stable à la fois ; en attendant, je donne toujours des lecons de mathématiques.

Adieu, mon cher ami; tu vois que j’ai repris sans efforts les douces habitudes de bavardage amical et de confiance intime que nous avions autrefois. J'espère que tu voudras bien, mettant de côté une rancune qui serait néanmoins légitime, je ne le sens que trop, en faire de même à mon égard. J’attends donc de grands détails sur tout ce qui te concerne, ta situation, tes travaux, tes projets, et je suis sûr que tu ne tromperas pas l'attente de celui qui se déclare de nouveau, avec un grand plaisir,

Ton ami pour la vie,

CouTE.

Je demeure actuellement rue de l’Oratoire, n° 6, près le Louvre.

À Monsieur VA LA T, à Montpellier.

Paris, le 8 septembre 1824.

Je dois te demander pardon, mon cher ami, de n’avoir pas répondu plus tôt à tes deux lettres, dont la première m'est parvenue, je l’avoue à ma honte, depuis près de trois mois. Je crains que tu ne m'aies déjà soupconné, d’après cela, de mauvaise volonté, ou, tout au moins, de négligence. Mais je puis t’assurer que tu aurais grand tort. J'ai eu, depuis ce moment, tant d’occupations et même de contrariétés de plus d’un genre, que tout en projetant très-sincèrement chaque jour de t’écrire le lendemain, il m'a été impossible jusqu'à aujourd’hui de trouver quelques heures de loisir où jJ'eusse l’âme assez calme et l’esprit assez disponible pour reprendre avec toi un entretien où régnassent librement ce laisser aller et ce doux et confiant bavardage inspirés par notre longue amitié. Je serais bien tourmenté, je te le répète, si ce délai avait pu renouveler en toi, sur la persistance et la vivacité de ce sentiment, des soupçons injurieux que, je le confesse, les apparences n'avaient que trop justifiés auparavant. Les motifs de mon trop long silence n'ont pas été autres que ceux que je viens de t'indiquer. IL y en a eu cependant,

depuis un mois à peu près, un d’une nature distincte; c’est que je comptais pouvoir venir te retrouver à Montpellier vers la mi-septembre, C’est parce que je suis sûr, à présent, que ce projet ne pourra pas s’exécuter, que je prends la plume sans plus retarder. Il m'aurait été bien agréable de pouvoir, après trois ans, reprendre pendant quelques semaines nos longues et intéressantes conversations. Mais je suis forcé de renoncer à ce plaisir, qui était le plus puissant motif qui m’eût attiré à Montpellier, après le désir de revoir mes parents. La nécessité m'’oblige d’ajourner cette jouissance jusqu’à l’année prochaine. Je suis d’abord trop occupé en ce moment de la seconde partie de mon premier volume, pour que l'absence n’eût pas de trèsgrands inconvénients. En second lieu, je veux décidément m'occuper, pendant ces vacances, d’asseoir mon existence matérielle sur des bases un peu moins précaires que celles que je lui ai données jusqu’à présent. Je suis profondément ennuyé de cet ordre d’occupations ; mais je reconnais que, Jusqu’ici, J'ai donné trop peu d’importance au matériel de ma vie, si bien que j'en ai souvent souffert, et que j’en souffrirais encore plus, si cela continuait ; je reconnais qu'il est temps enfin de songer à cela un peu sérieusement et, comme me le disait un de ces jours M. Guizot, de m’en occuper fortement une bonne fois, afin d’en être débarrassé pour toujours. Je dois t'exprimer à ce sujet, mon cher ami, combien je suis reconnaissant de la touchante sollicitude et de l'offre généreuse que ta première lettre contient. Mais, quelque douce que soit la perspective que tu me fais entrevoir, elle en est d’au-

tant plus cruelle, puisqu'elle est malheureusement, et sera longtemps, sans doute, chimérique. Ne crois pas cependant que je renonce à la douce espérance de nous voir un jour réunis : peut-être même se réalisera-t-elle plus tôt que nous ne le comptons l’un et l’autre. Comme je ne crains pas de t’ennuyer en te parlant de ce qui m'intéresse, je vais te faire part, en peu de mots, de mon petit plan de conduite, et j'espère qu’il obtiendra ton approbation.

Ne crains pas, mon cher ami, que le commencement de succès moral obtenu par mes premiers travaux me fasse illusion sur la confiance que je dois leur accorder sous le rapport secondaire de mon existence matérielle. Non; je suis trop convaincu que le nombre d'hommes qu’ils peuvent intéresser est trop restreint, et que l’intérêt même qu'ils inspirent à la plupart d’entre eux n'est pas assez vif pour que, de très-longtemps et peutêtre même de toute ma vie, il m'en revienne autre chose que de l'estime et de la gloire. C’est là, et tout ce que j'espère, et tout ce que j’ambitionne : je travaillerai toute ma vie, et de toutes mes forces, à l'établissement de la philosophie positive, mais je le ferai parce que telle est ma vocation irrésistible, parce que là est la source de mon principal bonheur, et sans prétendre jamais à aucune autre récompense qu’à l'estime des têtes pensantes d'Europe. Sous le rapport pécuniaire, si je puis retirer de mes publications de quoi suffire aux frais d’impression (et j'en suis sûr, même dès à présent), je serai parfaitement content, et ne m’attends pas à davantage. Tu vois donc, mon cher Valat, qu'il est difficile que je sois attrapé et que mes espérances soient

déçues, car elles ne sont pas fort étendues. Mais il faut vivre, et pour cela je vais chercher tout bonnement à régulariser le moyen d'existence qui m’a suffi jusqu'ici, et que j'ai eu le tort de trop négliger, c'est-à-dire l'enseignement. En un mot, je vais faire tous mes efforts pour me placer à Paris dans l'instruction publique, soit à l’École polytechnique, soit au collége de France, soit à la Faculté des sciences, soit même dans un des colléges royaux ; si je n y puis parvenir, ou du moins jusqu’à ce que j'y parvienne, je vais m'occuper de donner plus d’étendue et de solidité à mon enseignement privé, ce qui, je pense, me sera facile, par les nombreuses et importantes relations que je me trouve avoir ; enfin, pour prévoir tous les cas, si, d'ici à deux ou trois ans, je ne suis pas arrivé à un point qui me satisfasse, j'irai m'établir à Londres dans le même but, et j'ai déjà la certitude (qui vraisemblablement ne fera que s’accroître pendant ce temps-là) d'y obtenir un succès beaucoup plus important et plus fixe. T'els sont, mon cher ami, mes petits projets, et voici maintenant les moyens d'exécution les plus essentiels. La semi-publication de la première partie de mon premier volume m'a déjà procuré beaucoup de relations honorables avec la tête des savants, et en général des penseurs français et même européens : leur nombre et leur intensité ne peuvent qu'augmenter par la publication réelle que je ferai, dans deux ou trois mois au plus tard, de mon premier volume, et, ensuite, par mes travaux ultérieurs; du moins, telle est mon espérance que j’ai tout lieu de croire fondée : j’ai même déjà formé, et je formerai tout naturellement de plus en

plus des relations, par le même moyen, avec des hommes à pouvoir ou à éminente position sociale. Je ne crois pas me tromper en voyant là une ressource étendue et assurée, pour le succès de mon enseignement privé, surtout si j'ajoute que, dans l'intervalle de mes grands travaux philosophiques, j’ai le projet de publier quelques ouvrages plus spéciaux sur les points fondamentaux des mathématiques, que j'ai conçus depuis longtemps, et que je suis enfin parvenu à rattacher à mes idées générales de philosophie positive, de sorte que je pourrai m'y livrer sans rompre l'unité de ma pensée, ce qui est la grande condition pour la vie d’un penseur. Ce genre de travaux étant plus couramment apprécié, j'espère qu'il contribuera encore plus à la solidité de mon existence, et, peut-être même, (soit dit en passant) au succès de mes travaux principaux. En un mot, pour te dire naïvement toute ma pensée, sans modestie comme sans orgueil, je viserai à entrer le plus promptement possible à l’Académie des sciences, et, dès lors, ma carrière sera assurée. Tout ce que j'indique là, comme moyen de succès pour l’enseignement privé, est, en grande partie, applicable, quoiqu’à un degré moindre, à l’enseignement public. Je sais bien que dans l’état immédiat des choses il est diffcile d’entrer dans l'instruction publique sans se faire, ou sans paraître se faire capucin ; mais, néanmoins, cela n’est pas impossible, et j'espère y réussir. Dans tous les cas, je suis très-décidé à ne pas accepter de conditions inconvenantes pour moi, et à me rejeter sur l'instruction privée, si cela est nécessaire, Mais, jai à ma disposition un moyen qui, jespère, m’en dispen-

sera. Je suis lié avec le beau-frère de M. de Villèle, et même un peu avec ce ministre; Je vais lui faire remettre, par son beau-frère, ma première partie, avec une lettre explicative ; et quoique je regarde comme impossible qu'il me comprenne essentiellement, cependant, comme il y a en lui réellement un peu de l’homme d’État, je ne doute pas qu’il ne saisisse, au bout de quelques conversations, du moins les points de politique pratique très-essentiels sur lesquels j’ai le bonheur de me trouver d'accord avec le gouvernement du Roi; je ne désespère même pas de lui faire sentir que l'esprit général de mes travaux, abstraction faite de la théorie, tend à seconder le système général du ministère français, par un genre d'influence sur les opinions que celui-ci ne peut trouver dans aucune des manières de voir existantes sur la politique. J'espère lui faire apercevoir cela, parce que c'est un fait que tout observateur peut juger, que mes travaux tendent directement à calmer les esprits, à les détourner de Paction pour les porter vers la spéculation; à empécher les ignorants et les brouillons de régenter le monde dans leurs écrits, à ruiner le libéralisme et l’ultracisme, sans être obligé d’emprunter à chacun d'eux, comme font les niais du centre, des arguments pour se défendre de l’autre, et par conséquent à seconder, d'une manière neuve, le système du gouvernement français, et même celui de tous les gouvernements européens, qui, malgré les formes, est à peu près le même au fond, dans la pratique. Dans tous les cas, comme je compte faire la même communication à M. Canning, auprès duquel j'ai quelques aboutissants, je suis sûr

que celui-ci me comprendra, sous ce rapport, et, par ricochet, fera entendre la chose à M. de Villèle, quand même ce dernier ne la sentirait pas un peu, ce qui n'est point probable. En un mot, j'ai lieu d’espérer que j'obtiendrai, à un certain point, l'estime et la protection de notre premier ministre. Dès lors, s'il reste en place, ce qui est très-vraisemblable, même en cas de la prochaine mort du Roi, je serai assuré : 1° de n'être point tracassé par le procureur du Roi dans l'exercice de mes fonctions philosophiques ; 2° d’avoir un puissant appui pour contre-balancer l'influence Jésuitique qui pourrait s'opposer à mon entrée dans l'Université, surtout si je vise à l’École polytechnique, ce que je ferai d’abord, et comme plus satisfaisant, et parce que les jésuites s’en mêlent moins.

Voilà, mon cher ami, quel est mon petit plan de conduite. Je t'avais promis de l’exposer en raccourci, et tu vois que je n’ai guère tenu parole. Mais je dois encore ajouter une dernière considération. Si mon plan réussit, tu sens qu’il me procurera nécessairement assez d’influence, non-seulement pour me tirer d'affaire, mais aussi pour pouvoir servir mes amis. Dans ce cas, je serai bien heureux si tu peux te décider à venir t’établir ici, en pouvant t'en faciliter les moyens. C'est là ce qui me faisait te dire plus haut que le moment de notre réunion n'était peut-être pas aussi éloigné que nous le craignons tous deux.

Après t'avoir aussi longuement entretenu de mes affaires, j'espère que tu me rendras la pareille en me donnant sur ce qui t'intéresse des détails plus étendus que ceux que renferme ta première lettre. Je dois, à présent,

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consacrer le reste de notre entretien à répondre sommairement aux diverses objections que tu me transmets sur le système général de mes idées. Quoique tu ne te donnes là que comme un simple interprète, je crains bien que ce ne soit, au fond, ta propre manière de voir. Mais j'espère qu'avec de la méditation de part et d’autre, des éclaircissements, et les développements que mes travaux ne tarderont pas à prendre, nous arriverons à nous entendre complétement.

Je dois commencer par te remercier beaucoup, mon cher Valat, du jugement favorable contenu dans ta première lettre; il m’a fait un bien grand plaisir, et a confirmé l4 confiance que beaucoup d’autres approbations honorables et distinguées m’'avaient déjà donnée dans la route que je me suis tracée. Mais comme les compliments n’avancent guère les discussions, j'aime mieux, au lieu de m’étendre à ce sujet, me livrer à un premier examen de tes objections.

Celle qui porte sur l'incertitude des connaissances humaines, et qui est la plus essentielle, me paraît, je te l'avoue franchement, porter tout à fait à faux. On peut dire certainement de fort belles choses qui seront même vraies en grande partie, sur l'incertitude de nos connaissances, et depuis Pascal, et avant, on n’y a pas manqué. Mais tout cela n’est pas la question. Il ne s’agit pas de savoir, en général, si les méthodes d’investigation de l'homme ne sont pas nécessairement entachées d’une très-grande imperfection; on sait bien que nous ne pouvons jamais raisonner avec la sûreté et la netteté que nous donnerait sans doute une meilleure organisation, pour laquelle 1l y aurait même encore de nou-

velles choses à désirer, car tout être est fait nécessairement de manière à concevoir au delà de ce qu'il peut exécuter, et cela est même indispensable pour assurer les progrès de l'espèce. En un mot, l’absolu, dans quelque sens que ce soit, non-seulement n’existe pas, mais ne peut pas même être imaginé par nous, et tel a été jusqu'ici le vice fondamental de la philosophie. Mais en rentrant dans la condition réelle des choses et des hommes, il est question, lorsqu’on parle de méthode, non de savoir si la meilleure que les hommes puissent employer n’est pas nécessairement très-imparfaite, mais uniquement de décider laquelle de toutes celles que l’esprit humain peut concevoir est la plus avantageuse à ses recherches, ou, si l’on veut, la moins mauvaise. Toute discussion qui ne porte pas là-dessus est nulle et chimérique de sa nature. Pour préciser mon idée, on pourra crier tant qu’on voudra contre la méthode employée dans les sciences positives, on pourra faire un tableau très-sombre (ou exagéré, ou même vrai) de leur faiblesse; mais quand on aura fini, il restera toujours à examiner sila méthode positive n’est pas, à tout prendre, préférable encore à la méthode théologique et à la méthode métaphysique, les seules que l’esprit humain puisse employer nécessairement dans ses investigations quand il ne se sert pas de la première. Or, posée ainsi, la question ne peut pas être d’une bien longue discussion; et la prédominance relative de la méthode positive sur les méthodes théologique et métaphysique est aujourd’hui un fait que personne ne peut contester ni ne conteste. Voilà ma réponse essentielle à ta grande objection. Je te dirai d’ailleurs, quoique cela ne soit

pas indispensable pour ma justification, que tu as, à ce qu'il me semble, singulièrement exagéré l’imperfection actuelle des connaissances positives. Pour moi, je t’avoue que je suis beaucoup plus en admiration des pas immenses qui ont été faits dans toutes les directions spéciales depuis moins de deux siècles que le germe de la philosophie positive a commencé à se développer, qu'étonné de ce qu’il n’a pas été fait encore de plus grands progrès. Je vois, en chimie par exemple {qui ne date réellement que de cinquante ans), un beaucoup plus grand nombre de résultats positifs et hors de toute contestation que tu n'en trouves; le reste me paraît tenir à l'enfance de la science. Les incertitudes qui te tourmentent en physique me paraissent beaucoup plutôt porter sur les formes que sur le fond, car les systèmes sur la lumière, la chaleur, etc.,ne doivent être envisagés que comme des méthodes d'investigation, et jamais, même quand ils seront plus perfectionnés, comme ayant aucune réalité intrinsèque; et de ce point de vue il est évident que les changements de système dans les sciences physiques n'empêchent pas et même servent puissamment le développement réel de la connaissance, car on ne quitte un système pour un autre que lorsque celuici permet de concevoir d’une manière plus étendue les faits généraux qui sont l’essentiel de la science, et dont il est très-clair qu’à travers toutes les incertitudes dont tu te plains, le nombre a considérablement augmenté dans ces derniers temps, et augmente de jour en jour. Je comprends beaucoup moins encore ce que tu me dis relativement à la physiologie. Je ne dis pas et n’ai point dit que cette science fût très-avancée, car elle est évi-

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