‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 26 sur 38 · MAT PAS · texte numérisé non relu

MAT PAS

demment dans l’enfance, vu sa difficulté et le peu de temps depuis lequel on lui applique la méthode positive; il est même clair que je la représente dans mon ouvrage comme moins avancée que les autres par cette double raison. Mais j ai énoncé un fait que je continue à croire exact pour tous ceux qui sont au courant de cette science, qu’aujourd’hui tous les phénomènes physiologiques proprement dits (c’est-à-dire ceux qui se rapportent à l'individu ou au couple considéré isolément) sont soumis à des considérations positives qui certainement ont infiniment besoin d’être perfectionnées, mais qui n’en sont pas moins dès aujourd’hui positives, c’està-dire entièrement dégagées de théologie et de métaphysique. |

Je t’avoue franchement, mon cher ami, qu’il ne m'est pas possible d'entrer dans ta colère et ton indignation au sujet de la doctrine de Gail. Je la regarde, au contraire, comme ayant complété la révolution qui a rendu positive la physiologie, en soumettant l’ordre de phénomènes vulgairement appelés moraux à la méthode positive. Crois bien que tu te trompes à l’égard de cette théorie, dont on a commencé, suivant l’usage, par rire il y a vingt ans, mais dont, je puis te le garantir de visu et auditu, 1l n’est pas aujourd’hui un physiologiste éclairé et vraiment au courant qui n’admette les idées fondamentales, quoique aucun pour ainsi dire n'en regarde l’application immédiate telle que Gall la tentée que comme tout à fait hasardée. C’est là une de ces idées mères dont on trouve le germe et l’aperçu partiel dans tous les penseurs qui se sont occupés précédemment de ce sujet avec quelque force. Voici à cet

égard ma manière de voir. Cabanis {pour ne pas remonter plus haut, ce qui est inutile en ce moment) a concu nettement le premier que l’époque était arrivée de soumettre les phénomènes moraux aux mêmes lois, considérations et méthodes que les phénomènes physiques, ou, pour mieux dire, de faire cesser la différence fondamentale de nature qu’on supposait entre eux, malgré les nombreux et importants rapports qui les liaient évidemment et dont il a donné de si frappants résumés partiels. En un mot, Cabanis a concu que les phénomènes dits moraux devaient dorénavant s'appeler cérébraux et nerveux, et s’étudier en conséquence: il a fortement insisté sur l'importance et la nécessité de cette grande réformation. Mais son opération était incomplète; ses travaux, tout en prouvant qu'il fallait faire ainsi, ne renfermaient pas une conception fondamentale propre à mettre en activité et à établir comme étude courante ce qui, dans son ouvrage, ne se présentaiten définitive quecomme un simple conseil dépourvu de mode d’exécution : il a fait ce qu'il a pu, on n’a pas de reproche à lui adresser; mais il n’en restait pas moins une grande lacune à remplir. Les travaux de Gall me semblent avoir pour tendance et pour résultat de la combler, après les avoir bien étudiés et médités. Au lieu de se borner à concevoir, en thèse générale, et même péniblement, comme l’a fait Cabanis, les phénomènes moraux comme dépendant de l’organisation, Gall a dit : «En vertude l’axiome fondamental de la physiologie, il n'y a point de fonction sans organe, je considère, d’après les expériences incontestables faites de tout temps, le système nerveux cérébral comme le siége

des fonctions intellectuelles et affectives, en général; et, en second lieu (ce qui était absolument indispensable pour compléter la conception), l'expérience et la discussion immédiate de ces fonctions nous les montrant distinctes et indépendantes quoique ayant entre elles de nombreuses et importantes relations, je considère le système nerveux cérébral, et le cerveau en particulier, non comme un seul organe, mais comme un ensemble d'organes {ce qui d’ailleurs est confirmé par l'anatomie humaine ou comparée) dont chacun est le siége d’une fonction morale particulière, sauf à trouver, par l’observation et l'expérience dirigées par une sage analyse, quels sont et les fonctions réellement distinctes et les organes correspondants. » Si Gall s’en était tenu à cette généralité, tout le monde pensant l’eût approuvé, car tout cela est courant aujourd’hui chez les physiologistes, mais peut-être n’eût-il pas fait révolution. Il y a joint une première détermination des fonctions et de leurs siéges qui est évidemment absurde sous plusieurs rapports, et hasardée sous presque tous, mais qui, à prendre la chose de mon point de vue philosophique, me semblait indispensable pour fixer les idées et bien entraîner les esprits sur ce terrain, en comptant que la discussion et la culture de cette nouvelle branche de la science rectifieraient de jour en jour la détermination primitive, ce qui effectivement arrivera à coup sûr. C'est là la partie faible de Gall, et malheureusement la seule que les hommes qui n’y ont pas beaucoup pensé en connaissent ; mais elle n’est évidemment que d’une importance secondaire. Quant aux bosses du crâne, sur lesquelles se sont jetés les gens d’esprit qui ont voulu

juger ce qu'ils ne comprenaient pas, il est très-rationnel d'admettre qu’à une fonction morale prépondérante il doit correspondre un organe cérébral plus développé, et on sait d’ailleurs très-positivement par l’anatomie que la forme du cerveau est traduite extérieurement par celle du crâne. Je sais fort bien que tu n’ignores pas cela, mais je me trouve entraîné à le rappeler, pour te faire sentir que si effectivement la liste des fonctions intellectuelles et affectives et celle des parties cérébrales qui en sont le siége étaient faites d’une manière positive (ce quise:le“répète n’est::pas: encore et:ne $sera:pas avant une ou deux générations au moins, puisque ce doit être l’œuvre du temps et d’une observation variée), il serait très-naturel de juger jusqu’à un certain point par la forme du crâne des dispositions prédominantes, soit intellectuelles soit affectives. Car tu ne doutes pas, je pense, qu’il n’y ait des dispositions innées, indépendantes de l'éducation et des circonstances extérieures, sans prétendre pour cela que les actes qui en résulteront d’après telle ou telle éducation et dans telles ou telles circonstances soient rigoureusement déterminés par l’organisation, absurdité qu’on reproche vulgairement au docteur Gall, et qu'il n’a certainement jamais avancée, quoiqu'il soit loin d’être exempt de blâme sous d'autres rapports très-essentiels. Je te demande pardon de toute cette digression, qui, malgré sa longueur, est. bien loin d’être suffisante pour l’objet que je m’y proposais. J’y reviendrai si tu le désires ; mais je serai content aujourd’hui si les aperçus que je viens det'indiquer peuvent te faire envisager avec plus de sang-froid et de réflexion un ordre de travaux qui, malgré ses grandes

et nombreuses imperfections, n’en est pas moins destiné à faire époque dans l’histoire de l'esprit humain. Crois bien ce que je te dis, que c’est à peu près l'opinion commune, soit ostensible, soit secrète, de tous les physiologistes actuels de quelque valeur, et qu’une doctrine ne se soutient pas ainsi en ascendance pendant vingt ans à travers tout le ridicule et toutes les préventions même odieuses qu’on a jetés sur. elle, si elle n’a pas quelque fondement réel qui mérite qu’on y prenne garde plus que tu ne me sembles l'avoir fait. Mon opinion est, en résumé, que la physiologie est devenue aujourd’hui une science entièrement positive, non-seulement malgré la doctrine de Gall, mais en partie à cause de cette doctrine.

Après avoir ainsi discuté ta grande objection sur les sciences positives en général, il est assez inutile que insiste en particulier sur la partie de cette objection relative à la politique. Car on ne voit pas effectivement ‘pourquoi les phénomènes que présente le développement d’une espèce sociale n’auraient pas de lois tout comme les autres, et pourquoi ces lois ne seraient pas susceptibles d’être découvertes par l’observation tout comme celles des autres, à la réserve seulement que la nature de cette fraction de la physique en rend l'étude plus difficile; ni enfin pourquoi les hommes ne pourraient pas tomber d’accord sur l’existence de ces lois, une fois constatées par cette méthode, comme ils l’ont fait dans les autres cas. Du reste, je suis certain que toute la discussion que je viens d’entamer, et que je continuerai si tu veux, sera singulièrement éclaircie dans ton esprit quand tu verras ma deuxième partie, où

ni

jexamine d’un premier coup d'œil général la marche historique de l'esprit humain, et où tu trouveras l’explication des contradictions et des anomalies apparentes que cette marche présente à celui qui se borne à un apercu superficiel. Je crois que je parviendrai à faire sentir, par le fait même, qu'il y a des lois aussi déterminées pour le développement de l’espèce humaine que pour la chute d’une pierre.

Ta seconde objection est beaucoup moinsimportante, mais elle a bien plus de réalité que la première, et je crois depuis longtemps que mon ouvrage a besoin làdessus d’une rectification que j'exécuterai quand cette partie se réimprimera. Je n’ai pas prétendu et je ne prétends pas que les savants actuels doivent être mis immédiatement à la politique, ce qui, d’ailleurs, est impraticable, comme je l’ai dit en note. Il faut transporter aux choses ce que j'ai dit, dans le texte, des personnes. C’est la méthode employée par les astronomes, les physiciens, les chimistes et les physiologistes, qui doit être appliquée à la politique théorique, si on veut sortir du bavardage et desextravagances, etnonlesindividuseuxmêmes, qui y sont très-impropres dans leur état actuel. Mais je suis convaincu qu’on ne peut véritablement connaître aujourd’hui la méthode positive sous ses divers aspects, assez pour l’appliquer à de nouveaux objets (et probablement il en sera toujours ainsi), qu’en faisant une étude directe et approfondie des applications qui en ont été faites jusqu'ici. Et d’ailleurs je regarde comme indispensable la connaissance des lois générales des phénornènes pour pouvoir bien étudier la politique, car l’homme et surtout l’homme social n’est point dans

la nature un phénomène isolé qu’on puisse étudier

sans connaître les autres ordres de phénomènes. Par cette raison, je suis très-convaincu, et voici ma pensée

précise, que la politique théorique ne fera dorénavant aucun progrès réel et n’exercera sur la pratique aucune influence utile tant qu'elle ne sera point cultivée par une classe spéciale de savants, élevée tout exprès dans la connaissance générale des diverses sciences positives, mais ne cultivant que la science politique. Voilà ce que j'aurais dû dire simplement dans le texte, et ce qui s’y trouvera désormais. Je me suis exposé à être, tout naturellement, mal compris, et c'est ma faute, j'en conviens franchement. En s’attachant au sens naturel de mes expressions à ce sujet, ton objection est trèsfondée, car certainement les physiciens, chimistes, etc., actuels, sont fort impropres à cultiver la politique. Tu vois qu'il s’agit là d’une nouvelle classe de savants, dont la formation est si importante et si peu avancée. Je passe sous silence l’objection relative au mot de civilisation, à laquelle tu as, ce me semble, répondu très-suffisamment. Il est, du reste, possible que je n’aie pas employé cette expression d’une manière assez précise; j'y regarderai en revoyant mon travail pour l’impression. J'arrive à la troisième et cinquième objections, qui n’en font, à proprement parler, qu’une seule. J'ai dit, il est vrai, et j'en suistrès-profondément convaincu, que, par une suite nécessaire des lois relatives aux phénomènes sociaux, chaque nation a toujours le gouvernement qui convient à son état de civilisation, du moins sous les rapports essentiels, ou, en d’autres termes, que tout système de gouvernerhent qui a duré un peu long-

temps a été nécessairement bon pour tout le temps de sa grande vigueur, et je crois que dans la seconde partie J'établirai cela d’une manière irrécusable par les faits les plus généraux. Mais ce serait bien mal comprendre ma pensée que d’en conclure que j’interdis tout perfectionnement, puisqu’au contraire j'établis formellement que tout gouvernement doit changer par suite du progrès de la civilisation, et qu’il n’est nullement indifférent que ces changements s’opèrent par la seule force des choses ou par des plans calculés fondés sur l’observation; je dis même que, dans chaque état partiel, c’est seulement l'esprit général qui est nécessairement bon, mais que, tant que les choses ne sont pas calculées exprès, 1l arrive souvent que plusieurs détails ne sont pas en harmonie avec l'ensemble, et qu’il est très-utile de rétablir cette harmonie. Ainsi, je suis fort loin de nier la puissance des mesures politiques, soit temporelles, soit spirituelles; seulement je la circonscris, afin d’exclure les espérances chimériques, qui n’aboutissent, dans la pratique, qu’à tout bouleverser; et même j'indique la vraie manière de produire les perfectionnements efficaces. Quant à la féodalité, en particulier, jesuis très-convaincu qu’elle éfait, dans son temps, une institution non-seulement excellente, mais indispensable absolument, et qui a eu la plus grande et la plus utile influence sur le développement de notre société européenne, sans prétendre pour cela qu'elle soit bonne aujourd’hui, ce qui serait tomber dans l’absolu, avec lequel l’esprit de mon ouvrage est profondément antipathique. Du reste, ce n’est pas toi qui seras difficile à convaincre là-dessus, puisque ta première

lettre montre sur ce sujet une manière de voir trèsnette et très-juste. Je veux bien, en second lieu, accepter l'exemple qu'on me propose de la Turquie. Je suis très-persuadé que le gouvernement turc est susceptible de grands perfectionnements par des mesures convenables ; mais je ne crois pas que cela pût aller aussi loin qu'on le suppose d'ordinaire avec les idées d’absolu et de toute-puissance des combinaisons politiques. Les Turcs me paraissent être à peu près dans l’état où nous nous trouvions entre le sixième siècle et le onzième, et certes celui qui alors eût tenté d’établir chez nous ce qu’on appelle une constitution libérale aurait été un grand fou. Il en serait de même en Turquie aujourd’hui si on voulait y mettre la Charte ou quelque chose d’analogue. Je crois, par exemple, que si on pouvait rendre les pachaliks héréditaires, ou, en un mot, établir chez les Turcs une véritable féodalité, on leur rendrait . un beaucoup plus grand service que par toutes les tentatives de libéralisme, qui n’aboutiraientprobablement qu'à y faire verser beaucoup de sang. Du reste, ce pays est entaché d’un vice d'organisation bien plus grand dans la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et qu'il serait bien plus essentiel de faire disparaître; mais cela est impossible, car ce serait détruire le mahométisme, ce qui ne se fera Jamais que par l’expulsion des Turcs, et non par leur conversion. Je te déclare d’ailleurs que ce ne sont là que des apercus et que je n’ai pas une connaissance assez détaillée de l’état de ces peuples pour indiquer à des hommes d’État le mode le plus convenable des améliorations qu’il comporte; et, en mon particulier, comme je crois cette na-

ha

tion destinée à disparaître, tu sens que je ne me soucie point de m'en occuper. Je ne l'ai prise que comme exemple, et je déclare, en résumé, que s’il était possible dans ce pays d’y rendre les pachaliks héréditaires et de donner au muphti et aux ulémas et mollahs un pouvoir et une indépendance semblable à celle qu’obtinrent notre pape et notre clergé dans le moyen âge (ce que je regarde comme impraticable), on aurait infiniment plus perfectionné son organisation sociale que par aucun système de mesures libérales, qui ne sont pas assurément la panacée universelle, applicable indifféremment soit aux Anglais et aux Français, soit aux Espagnols, soit aux Turcs, etc.

Quant à la sixième objection, sur la brièveté de ma réfutation des doctrines politiques précédentes, je ne prétends pas sans doute n'avoir rien à me reprocher à cet égard. Je ferai seulement observer que ce n’est pas à proprement parler une réfutation de toutes les opinions émises jusqu'icisur la politique que j'ai entreprise (Dieu me garde d’en avoir seulement l’idée!), mais un simple examen des tentatives qui ont eu pour but jusqu'ici de rendre positive la science politique, tentatives que je ne considère même que comme faits constatant la maturité de cette grande réforme, et comme cadres pour établir quelques points de philosophie politique qui s’expriment mieux sous cette forme que sous une autre. En ce sens, mon examen n’est pas aussi incomplet qu'on pourrait le croire; j'ai dû seulement m'attacher aux chefs d’école et à leurs idées principales, mais je reconnais que j'aurais dû parler (ce que je ferai en réimprimant) d’une ou deux autres écoles. Je te prierai d’ob-

server historiquement que lorsqu'une science devient positive, on ne s’amuse pas à réfuter tous les théologiens et les métaphysiciens qui s’en sont occupés jusqu'alors, mais ceux seulement qui ont tendu fortement vers la direction positive; on aime mieux cultiver la science directement, et on fait bien. Si j'entreprends jamais une histoire de la politique, alors j'examinerai tout le monde amplement; mais ici ce n’était pas le cas, c'est de la politique que je veux faire. Rappelle-toi qu’en physique on ne remonte jamais au delà de Galilée, en chimie au delà de Black et de Lavoisier, etc., et tu verras que, non pour l’histoire d'une science, mais pour sa culture, ce qui est fort différent, l'usage de regarder comme nuls et non avenus tous les travaux qui ont précédé l’époque où la science est devenue positive, est très-raisonnable; le reste ne ferait qu’entraver le savant, et ne doit être pris en considération que par l’historien de la science.

Enfin j'arrive à la dernière et à la moins importante des objections que tu me rapportes, celle relative à mon style. Je te dirai qu’à cet égard je ne puis attacher aucune valeur à aucune opinion, soit favorable, soit défavorable; car, s’il fallait écouter tout le monde, on n’aurait plus de style. Je te dirai en preuve que plusieurs littérateurs, ici, ou des gens qui ne sont très-sensibles qu'au mérite littéraire, m'ont précisément complimenté sous ce même rapport, ce qui montre combien sont vagues et arbitraires toutes ces décisions. Je crois avoir le style propre au sujet, c’est-à-dire le style scientifique, et non celui recommandé par les faiseurs de rhétorique. Si on trouve que j'écris aussi bien que les savants qui

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écrivent bien, c'est tout ce que je demande. Si, parexemple, on me disait que j'écris comme Berthollet, comme Bichat, comme Cuvier, etc. (qui ne passent pas auprès des rhétoriciens pour de très-grands écrivains), on me ferait, sous ce rapport, le compliment qui pourrait me flatterle plus. D’ailleurs, tout cela est un bavardage assez inutile, soit dans un sens, soit dans l’autre. Ne dirait-on pas qu'on peut faire son style à volonté? J'écris sous l'inspiration de ma pensée et sans aucune espèce d'art; que ce soit bien , que ce soit mal, je puis t’assurer, car J'en ai la conviction profonde, qu’il me serait impossible absolument d'écrire d’une autre manière que celle que le moment me dicte. Mon style sera-t-il plus tard plus animé, plus varié, plus chargé d’images, quand je m'occuperai de choses plus concrètes ? Jen’en sais absolument rien et ne me soucie nullement de le savoir. Tout ce dont je suis bien certain, c'est de ne pas faire le moindre effort pour cela. Comme tu le rap. peltes très à propos, le style est l'homme même, et l'un ne peut pas plus se refaire que l'autre.

Adieu, mon cher ami; tu vois que j’use amplement de ton invitation au bavardage. Je souhaite que cette discussion te fasse, comme à moi, passer quelques heures très-agréables, et je te prie de me rendre la pareille dans ta prochaine lettre, que j'espère recevoir bientôt, et à laquelle je répondrai plus promptement que je n’ai pu le faire aux deux premières.

Ton ami, ATE COTE.

A Monsieur VALAT, à KRhodez.

Paris, le 3 novembre 1824.

Pour cette fois, mon cher ami, j'espère que ce n'est pas toi qui as à te plaindre de la lenteur de notre correspondance. Je t'ai écrit à Montpellier le 9 septembre, sans que tu puisses l’attribuer à l'effet de la petite lettre stimulante que tu m’as envoyée par un de tes collègues, puisqu’elle ne m’a été remise que quelques jours après le départ de la mienne. Et, néanmoins, je n’ai pas encore recu de réponse, et cela au milieu du loisir que t'ont laissé les vacances ! Tandis que moi, fort occupé, j'avais cependant pu t'écrire une longue et très-longue lettre. Et, pour comble, il faut encore que ce soit moi qui prenne la plume le premier. J'aurais bien l’envie et quelque peu le droit de te sermonner; mais je t’en tiens quitte et t’admets à récipiscence. Cependant, pour te punir un peu et réveiller ta nonchalance, je ne donnerai pas, comme à l'ordinaire, à mon amical bavardage une libre carrière, et je souhaite que tu puisses regarder la brièveté de mon épître comme un petit châtiment de ton inexactitude.

Dans le fait, j'aurais beaucoup de choses à te dire, soit sur mes travaux, soit sur d'autres sujets. Mais précisément, vu la quantité de communications que je vou-

drais te faire et qui ne peuvent toutes être expédiées dans une même lettre, j'ai besoin que tes indications viennent me tirer de l'embarras du choix, et préciser les points sur lesquels je puis m’étendre. Ainsi, ne t'en prends qu’à toi si, soit aujourd'hui, soit dans toute autre occasion semblable, ta négligence t’expose à ne recevoir qu’une lettre maigre et mal remplie. J’aurais, par exemple, beaucoup de développements à ajouter aux discussions contenues dans ma dernière lettre sur l'esprit de ma doctrine; mais, dans l’ignorance de l’effet qu'elles ont produit sur toi, je ne sais sur quels points je devrais spécialement insister, et, de peur de frapper faux, je me tiendrai tranquille aujourd’hui. Je te dirai seulement un mot sur la dernière phrase de ta petite lettre du 25 août, qui m’annonce que tu trouves une remarquable analogie entre ma philosophie politique et celle de M. Cousin, ou, plus exactement, la partie de la philosophie de Kant que M. Cousin a propagée en France. Ton observation n’est pas assez précisée pour que je puisse te dire avec certitude si je la trouve juste; car il est possible, en effet, que pour certains points de détail je me trouve arriver aux mêmes résultats que le kantisme, dans lequel il y a certainement de fort bonnes choses, au milieu d’une foule d’extravagances. Mais quant à l'esprit général de mes travaux, et surtout quant à la méthode, il y a opposition absolue entre ma doctrine et celle du kantisme, et surtout avec cette partie du kantisme professée par Cousin, et qui n’est certainement pas ce qu’il y a de mieux, il s’en faut. Il ya entre ces deux manières de procéder et entre les résultats auxquels elles conduisent, la même différence

qu'entre la physique péripatéticienne et celle qui se fait depuis Galilée; en un mot, l’une est de la métaphysique pure, l’autre de la physique positive. Mais, je le répète, je ne disconviens pas qu’il n'y ait, à quelques égards, une certaine analogie entre la tendance de mes travaux et celle des idées les plus générales de Kant. Quant à M. Cousin, c’est fort différent; il est bien loin de comprendre la portée des idées mères du philosophe de Kœnigsberg. Il s’est fait ici une sorte de réputation, surtout parmi les jeunes gens étrangers aux connaissances positives, en délayant et exagérant quelques-unes des vues les moins importantes de la philosophie allemande, et ses succès sont dus principalement à ce qu’il possède bien une des parties essentielles de l’orateur de Cicéron, la mimique. Mais, hors de sa chaire, il n’est plus rien, et depuis qu'on a fait fermer son cours il a singulièrement baissé, même dans l’opinion des jeunes esprits qu'il était parvenu à fanatiser, au grand détriment du bon sens, et même, si l’on eût laissé faire, de la tranquillité publique. Toute son influence n’aboutissait qu’à former des énergumènes et des déclamateurs, persuadés que, sans jamais avoir rien étudié sérieusement, ils étaient placés par son cours à la source de toutes les connaissances humaines. Comme cette espèce d’esprits n’est bonne qu’à employer révolutionnairement, et qu'une telle action n'est plus de saison, je crois qu’on a sagement fait de faire fermer son cours. Je n’en dirai pas autant de celui de Guizot, qui fut fermé en même temps, et qui était si propre à contre-balancer par une direction sage et une instruction positive l'influence délirante et métaphysique de son collègue. Je crois que,

si tu tiens absolument à me comparer à quelque penseur français vivant, c'est avec Guizot que tu me trouverais les points de contact les plus importants et les plus multipliés, quoiqu'il s’en faille de beaucoup que nous ayons la même doctrine. Je ne puis douter, quant à moi, de cette concordance, dont j'ai une preuve irrécusable par la liaison qui s’est établie entre nos deux individus depuis que nous avons réciproquement connu notre manière devoir. -Duireste, jéuteLlewrépète, Je ne puis répondre que très-imparfaitement à ton observation, tant que tu ne l’auras pas précisée davantage.

J'aurais beaucoup de choses à te dire relativement à moi personnellement. Maïs je les réserve pour une autre fois, afin de m’assurer d’une réponse en tenant ta curiosité un peu éveillée. Je te dirai seulement en gros, et sans aucune explication, que je suis sur le point de me marier avec une jeune Parisienne fort spirituelle, fort aimable et jolie, enfin qui convient parfaitement à mon organisation, et dont les capitaux sont exactement équivalents aux miens. Cette nouvelle, je le présume, ne t’'étonnera pas médiocrement; je te prie de m'en garder le secret le plus profond jusqu’à nouvel avis. Je pense que dans ma prochaine lettre je pourrai t’'annoncer la consommation de cette grande affaire, qui fixe ma vie sous ce rapport, ce dont j'avais grand besoin.

Adieu, mon cher ami; je souhaite que ta curiosité soit assez stimulée pour pousser ton amitié à ne pas laisser languir plus longtemps une correspondance que tu devrais savoir être si nécessaire à

Ton ami pour la vie,

A Monsieur VALAT, à Rhodez.

Paris, le 28 novembre 1824.

Pour cette fois, mon cher ami, c’est à moi, j'espère, à me plaindre de ta nonchalance. Je t'ai écrit le 3 une lettre qui avait pour objet de te forcer à rompre le silence que tu as gardé avec moi depuis plus de trois mois, et je vois avec peine qu’elle n’a encore produit aucun effet. En vain tu te rejetteras sur tes occupations. Moi aussi j'en ai, je t'assure, et bien aussi nombreuses et aussi pressantes que les tiennes ; tu vois cependant qu'elles ne m'empéchent pas de t’écrire. Je t’admets encore cette fois à résipiscence; mais si tu refuses d’obtempérer à la sommation que je te fais de m'envoyer une bonne lettre de quatre pages au moins, je croirai que tu n’attaches plus aucun prix à la continuation de notre correspondance. Sérieusement, je t’assure que tu me fais beaucoup de peine en y mettant tant de langueur; car elle est pour moi d’un bien grand prix. Je m'étais bercé de la douce idée qu’après l’avoir trop longtemps interrompue, nous aurions soin, en la reprenant, de lui imprimer une activité soutenue, dont cette interruption avait dû à tous deux nous faire sentir la valeur. Il me serait bien pénible d’être obligé de renoncer à cette espérance.

ÆHHÔE

Ne t'attends pas, mon cher paresseux, que pour cette fois, m’accommodant à ta nonchalance, je me livre de moi-même au bavardage amical que tu dois provoquer. Non, cette lettre ne renfermera que des remontrances. J'ai beaucoup de choses à te dire capables de t'intéresser, et j'aurais bien envie de te les apprendre, mais j'aurai la fermeté de tenir bon et d'attendre que tu me les demandes. Je souhaite que cette petite punition te fasse regretter ta négligence. Ainsi, sans plus ample discours, je finis en te témoignant l’impatience que j'éprouve de recevoir une de tes lettres, et l'espérance que je conserve encore d’en avoir promptement.

Ton ami pour la vie, ATE COMTE.

P. S. — Je te serais bien obligé si tu veux te charger pour moi d’une petite commission. Je me suis lié ici avec Émile Tabarié, que tu as connu, je crois, comme moi, au collége. Depuis qu'il est retourné à Montpellier, il y a un an, il avait l’habitude de m'écrire assez régulièrement. Voilà cependant quatre mois que je n'ai reçu de ses nouvelles, quoique je lui aie écrit plusieurs fois. Comme je le connais pour exact, et que je sais d’ailleurs qu’il a une très-mauvaise poitrine, je crains qu’il ne soit malade, et peut-être même pis. Tu me ferais plaisir si tu pouvais t’en informer, et me dire au juste ce qu’il enest. Il habitait, l'été, à Saint-André; maïs je crois qu’à présent il doit être à Montpellier. J'aurais bien pu écrire pour cela à Pouzin ou à Guillaume, mais comme je ne suis pas en correspondance avec eux, J'ai préféré t’en

charger. Que cette commission ne soit cependant pas pour toi un motif d’ajourner ta lettre; tu m’en parlerais une autre fois, si tu ne pouvais le faire de suite. Je serais fâché que cela retardât la missive que j'attends de toi avec tant d’impatience.

A Monsieur VALAT, à Rhodez.

Paris, le 25 décembre 1824.

Enfin, mon cher ami, j'ai maintenant, au lieu de pathétiques remontrances aussi ennuyeuses à faire qu’à recevoir, des éloges à te donner, des remercîments à t'adresser ! Tu viens de réparer par ton exactitude le mal que m'avait fait ton long silence; j'ai recu presque à la fois deux de tes lettres. Je souhaite et même j'espère que ce zèle se maintiendra, etque tu prendras le dessus franchement sur ta nonchalance. Je te promets d'y contribuer de tout mon pouvoir par ma ponctualité. L’amitié qui nous unit depuis si longtemps déjà, et le besoin que nous éprouvons tous deux de cette correspondance comme compensation de la distance qui nous sépare et des ennuis respectifs de notre situation, m'en sont, je le crois fermement, une sûre garantie. Ainsi,

sans prolonger davantage un préambule maintenant inutile, j'entre en matière directement.

Pour ce qui est de mon ouvrage, j'avoue que je crains de n'avoir pas parfaitement compris ton objection principale, malgré les développements que tu lui a donnés, Si je ne me trompe, elle consiste à partir du fait de la divergence d'opinion ou plutôt de la divagation politique totale qu’on observe aujourd'hui dans les différentes classes de la société, pour en conclure l’impossibilité d’établir jamais des principes fixes, positifs et unanimes sur cette matière. Cet exposé me fait croire que je ne t’ai pas bien saisi, car, autrement, l’argument me semble peu solide. Cette anarchie morale, dont j’admets tout comme toi l'existence actuelle, et qui me paraît le grand fléau caractéristique de notre siècle, prouve clairement la nécessité de rétablir l’harmonie par la formation d’une doctrine convenable, mais nullement l'impossibilité d’y parvenir. Ce serait vouloir conclure par le seul fait de la maladie l’impossibilité de la santé. L'état dans lequel nous voyons aujourd’hui la société n’est point, il s’en faut de beaucoup, un état normal, par lequel nous puissions juger des con-» ditions naturelles de son existence régulière; c’est, au contraire, un état de crise très-violent, qui, pour avoir cessé d’être physiquement anarchique depuis quelques années (et j'espère pour toujours), n'en est pas moins extrêmement critique sous le rapport moral. C’est un état qui doit nécessairement changer, ou bien il faudrait admettre que la société périra d’ici à un siècle au plus, ce que je ne crois pas; car il est impossible qu’une société, surtout aussi vaste que la société euro-

S'ita —

péenne, subsiste longtemps sans opinions fixes, généralement reçues; c’est là la condition spirituelle de existence prolongée des sociétés humaines. L’Europe ne vit politiquement aujourd’hui que par artifice et par violence; dans le désordre où les esprits ont été jetés par tout ce qui s’est fait depuis trois cents ans, il n’y a plus d'autre moyen de gouvernement que la force (ouverte ou virtuelle, celle-ci valant mieux que l’autre) et la corruption, en un mot, des moyens purement matériels. Or ces moyens peuvent bien maintenir l’association pendant quelque temps; mais sil ne devait pas s’y joindre bientôt une force morale, une puissance d’opinion, l’égoïsme finirait par tout dissoudre. C’est une vérité qui a été mise en évidence complète par les hommes d’État rétrogrades, de Maistre, Lamennais, etc., quoiqu’ils en aient faituneapplication absolument fausse. Ainsi, ce n’est point par l’état actuel des choses, nécessairement violent et passager, qu'on peut juger de l'existence régulière d’une société. Mais reporte-toi par la pensée à quatre ou cinq cents ans d’aujourd’hui, et dis-moi si alors il n’y avait pas dans toutes les classes d'Européens des principes fixes et partout admis sans contestation, en un mot, un ordre spirituel régulier.

Ce fait incontestable prouve donc la possibilité de faire tomber d'accord tous les hommes sur certains points de doctrine, même en politique ; mais 1l est bien entendu que cela n’est pas et ne peut pas être en laissant tous les individus raisonner magistralement, comme aujourd’hui, leur croyance, et trancher en dernierappel, chacun pour leur compte, sur les questions les plus compliquées qui puissent s'offrir à l'intelligence hu-

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maine, sans distinction de classes, d'éducation, d’organisation, d'âge, ni même desexe, Cette organisation spirituelle de la société est donc possible, quels qu’en puissent être les moyens, et tout prouve qu’elle est aujourd’hui notre premier besoin. La discussion ne peut donc porter, ce me semble, que sur sa nature actuelle et sur la manière de procéder pour l’établir. Or, l’expérience ayant pleinement démontré qu'au point où l’espèce humaine est maintenant parvenue, la méthode théologique et la méthode métaphysique sont tout à fait usées en politique comme elles l’étaient déjà pour tous nos autres ordres d’idées, qu’elles ne peuvent plus exercer sur la société une influence directrice, il ne reste donc que la méthode positive, qui est celle dont je conseille et commence l'emploi. En deux mots, je suis convaincu que la société tombera en dissolution si d’ici à deux ou trois générations on ne parvient pas à y former un code d’opinions politiques et morales admis sans contestation par toutes les classes; et en second lieu, je suis tout aussi fermement persuadé que si on ne parvient pas à former une doctrine remplissant toutes les conditions nécessaires en traitant la politique comme une science physique, on n’y arrivera par aucun autre moyen. Ces deux points me paraissent évidents, et ils sont la base de tous mes travaux.

Je crois aussi devoir te prémunir contre une tendance qui me paraît régner dans ta lettre, et qui te porterait à mal comprendre mon travail. Tu demandes quelles institutions je veux qu’on établisse? Ce n’est pas là la question du tout, car je ne parle pas d’en établir au- : cune. Il ne s’agit pour moi que de la réorganisation

spirituelle de la société, et nullement de sa réorganisation temporelle; c’est-à-dire que je tends à l’établissement de doctrines et non d'institutions. Quand les premières seront formées, c’est-à-dire dans soixante ans environ, on pensera aux secondes, qui seront refondues d’après les premières. Mais jusque-là je conseille aux gouvernés le respect des institutions existantes comme ce qu'ils ont de mieux à faire, et j'engage les gouvernants à persister avec fermeté dans leur système défensif. C’est pour moi une idée préliminaire tout à fait importante. Je crains même de n'avoir pas assez insisté sur ce point, que je me propose de rendre plus saillant quand je publierai mon volume en entier. Je regarde toutes les discussions sur les institutions comme de pures niaiseries fort oiseuses et qui ne sont fondées sur rien, jusqu à ce que la réorganisation spirituelle de la société soit effectuée, ou du moins très-avancée; et c’est un des points capitaux sur lesquels je suis absolument opposé à Saint-Simon, par exemple, qui voudrait commencer par la réorganisation temporelle (entendue à sa manière), ce qui est le monde renversé et littéralement la charrue avant les bœufs. Cette erreur est, du reste, très-répandue. Je pense donc que, d'ici à deux ou trois générations au moins, il est impossible de gouverner autrement que comme on fait, au jour le jour, d’une manière purement provisoire. Sous ce rapport, les hommes d’État me semblent montrer plus de perspicacité et plus de véritable connaissance politique que les publicistes qui parlent sans cesse de constitution, d'institutions définitives à établir à la session prochaine, etc., ce qui est d'une absurdité qui va jusqu’au ridi-

cule. Ainsi, ne perds pas de vue que je suis et veux être purement et simplement un théoricien (mais non pas un rêveur), et nullement praticien, même praticien consultant. En un mot, ce que je me propose par-dessus tout, c'est de fonder une science politique. Quand elle sera avancée à un certain degré, on en fera application à la pratique, comme on applique la chimie aux arts; mais jusque-là je ne vise à d'autre résultat pratique que celui de réunir les esprits par certaines idées politiques. En d’autres termes, tout ceci a beaucoup de rapport avec la formation du christianisme, afin de mieux rendre mon idée par une analogie; je ne dis pas tout à fait : mon royaume n’est pas de ce monde, mais l'équivalent accommodé à notre époque. La doctrine chrétienne, concue pendant très-longtemps comme tout à fait extérieure à l'ordre social, avait en elle-même la puissance cachée d’agir sur lui à un très-haut degré, et elle a fini par la développer singulièrement. [Il en est de même, en ce sens, de la doctrine propre à notre régénération actuelle, à cela près que l’état intellectuel de notre siècle permet de concevoir clairement d’avance l’action politique future de ce qui sera d’abord simplement moral, et que d’ailleurs la période sera infiniment plus courte.

Je te demande pardon, mon cher ami, si tu trouves tout cela un peu obscur et désordonné; ce sontdesidées qui exigeraient d'être rédigées avec le calme et la lenteur de la composition, et qui ne se prêtent guère au ton épistolaire. Mais, tant bien que mal, elles pourront contribuer à éclaircir ton opinion, et je n’ai pas d’autre prétention. Je reprendrai ce sujet dans ma prochaine

lettre, et d’ici là, j'espère, tu m’auras posé des questions avec une précision et une netteté qui faciliteront singulièrement mon bavardage et rendront mes explications plus claires. Tu ne saurais croire combien, dans un ordre d’idées aussi neuf, je suis contrarié à chaque instant par la langue, par le besoin de nouvelles expressions, dégagées du caractère théologique et métaphysique, sous l'influence duquel se sont formées nos langues. Il y aurait bien la ressource du néologisme; mais, outre que je ne crois pas convenable d’y recourir, elle n’est pas aussi facile qu'on le penserait d’abord; car c’est, je crois, une des plus grandes difficultés qu’il yait au monde que celle de créer une expression neuve qui soit véritablement bonne et qui remplisse toutes les conditions voulues. Du reste, cela deviendra plus aisé quand la politique sera généralement conçue comme une science positive et dégagée de tout alliage avec le pédantisme littéraire : on s’y permettra alors sans doute les mêmes licences que dans les autres sciences, où on ne se gêne pas pour créer un mot nouveau lorsqu'il y a nécessité constatée.

Je laisse maintenant de côté le général pour arriver au personnel.

Je prends beaucoup de part à ta position; d’après ce que tu m'en dis, je me la figure aisément. Quant au travail, franchement, je ne te plains pas, car il s’en faut, à mes yeux, que ce soit un mal; et même il me semble que, dans ta situation particulière, ce qui peut t’arriver de plus heureux, ce qui peut te faire passer le plus agréablement la vie, c’est précisément d’être absorbé tout à fait par des occupations d’une nature aussi inté-

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ressante que les tiennes. Mais je déplore vivement Pisolement où je sens bien que ton âme et ton esprit doivent se trouver dans le cercle où tu es obligé de vivre, la contrainte insupportable que tu dois t'imposer et le dégoût que le spectacle de l'hypocrisie subalterne mêlée à la corruption doit t’inspirer. C’est l’inconvénient d'être attaché à la fille aînée de nos rois, surtout dans le pays où tu te trouves. Mais, malgré tout cela, je crois, comme ami et ne pensant qu’à ton véritable intérêt, devoir t'engager à rester dans cette situation, au moins pendant assez longtemps, car je doute fort qu’il te fût possible de l’échanger contre une meilleure. Il est probable que l’Université tiendra bon contre les Jésuites, et même, en cas de succès de ceux-ci, ils seront tellement obligés de se modifier que ce sera à peu près la même chose, et je ne pense pas que tu eusses à craindre pour ton sort, au moyen de la prudence que tu dois t’'imposer. Tu as une existence stable, et c’est beaucoup ; dans le pays où tu es, elle est encore plus sûre qu'ailleurs; je crois que tu devrais apprécier cet avantage plus que tu ne le fais, car aujourd’hui il n’est pas aisé à obtenir. Pour moi, je suis plus d’une fois porté à envier ta situation, car je ressens au plus haut degré les inconvénients d'une position sociale précaire. Je suis malheureusement par caractère très-peu intrigant, très-peu soigneux de mes intérêts, et J'en éprouve quelquefois, dans ce moment-ci par exemple, de bien cruels effets. Non-seulement je ne puis parvenir à une existence solide, mais même mon métier précaire de professeur ambulant ne va pas fort bien. A la fin du premier trimestre de l’année scolaire, je me trouveavoir

un grand besoin d’élèves, et je ne puis en avoir malgré les belles promesses qui me sont faites de beaucoup de côtés. Si bien que, si quelque occasion se présentait de prendre une autre profession, je la saisirais avec empressement pour peu qu’elle fût favorable. Je te dirai même que si dici à deux ou trois ans mon état ne change pas sous ce rapport,’ c'est-à-dire si je n’obtiens pas une place fixe quelconque à Paris, ou si mon enseignement privé ne prend pas une tournure solide et satisfaisante, j'irai m’établir en Angleterre, où j'ai tout lieu de croire que je trouverai plus de ressources. Il est bien cruel que, lorsqu'on a des goûts aussi modérés que les miens et qu'on s’est voué à de grands travaux intellectuels qui auraient besoin d’une situation calme, on n'y puisse pas parvenir. Je ne sais si je t'ai déjà parlé d'une démarche qui pourra peut-être améliorer ma position; en tout cas, je te prie de la tenir secrète. J’ai écrit à M. de Villèle, en lui envoyant mon ouvrage, une lettre destinée à lui indiquer les points de contact entre ma théorie et sa pratique, et qui est, je crois, de nature à agir vivement sur lui. Elle doit lui être remise par son beau-frère, que je connais et qui me porte intérêt, du moins à ce qu’il dit. Cette communication doit commencer une relation entre le ministre et moi qui devra probablement m'être utile, si, comme je l'espère, sans entrer dans mes idées {ce que je ne crois pas du tout), il s'intéresse à moi; car il a toute la sagacité, tout le tact nécessaire pour sentir d’une manière générale le mérite et même l'utilité de mes travaux, et pour chercher à me faire une carrière, ce qui ne dépend que de sa bonne volonté, attendu qu'il est et sera sans doute

pour quelques années tout-puissant, malgré les apparences. Malheureusement, quoique ma lettre soit écrite depuis près de deux mois et qu’on en soit très-content, elle n’a pas encore été remise, parce que, m'a-t-on dit, toutes les capacités ministérielles sont en ce moment absorbées par la manipulation des députés et des pairs, ce que je conçois fort aisément. Si cette démarche a quelques suites, comme je l'espère, je te tiendrai au courant. Pour moi, je voudrais bien que cela fût décidé d'une manière quelconque; car cette incertitude m’empêche, vu mon caractère indolent pour mes affaires, de mettre aucune activité à d’autres démarches; je ne pense qu'à vivre provisoirement de mes leçons. Quant à mes écrits, je suis heureusement parvenu enfin à ce degré de bon sens de ne les compter pour rien dans mes moyens d'existence. Je voudrais bien avoir pensé ainsi plus tôt; je ne me trouverais pas dans les cruels embarras que j'éprouve aujourd’hui. Je suis à peu près sûr que l’impression et la publication ne me coûteront rien, mais voilà tout : je ne compte nullement sur le profit. S'il en vient, tant mieux; cela m'étonnera fort agréablement.

Cet état de vives inquiétudes doit, tu le présumes bien, ralentir singulièrement mes travaux. Pendant longtemps j'ai surmonté cette influence délétère, ne me souciant pas de mon avenir à plus d’un mois de distance sous ce rapport; mais aujourd’hui le mal est venu au point (et, d’ailleurs, maintenant il ne m'est plus permis sans égoïsme d’être aussi insouciant) que cela m’absorbe presque tout entier. Des travaux tels que les miens, surtout qui exigent de longues et opi-

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niâtres méditations presque continues, ont plus que d’autres besoin de calme ; il est cruel que je ne puisse l’obtenir. Dans ce siècle égoïste et matériel, il faut, quand on est né sans fortune, avoir été doué par la nature d’une certaine médiocrité et d’une cupidité soutenue pour arriver à un état satisfaisant sous ce rapport, et on est à peu près sûr de parvenir avec ces deux conditions. Malheureusement il n’est pas plus en mon pouvoir de les acquérir que de m'en passer. Je ne crois pas, à te dire le vrai, que ma seconde partie soit terminée et mon volume publié avant trois mois, quoique jy travaille au milieu de tous ces chagrins. Je dois être marié dans quelques jours, et tu sens que cela, quoique fort heureux sous les rapports les plus importants pour moi, doit beaucoup ajouter à la gravité de mes inquiétudes , car j'épouse une femme de vingt-deux ans, qui n’a d'autre dot que celle qui inspire à Harpagon de si comiques remontrances, son bon cœur, ses grâces, son esprit d’une trempe peu commune, son amabilité, son heureux caractère et ses bonnes habitudes : je t'en parlerai plus amplement une autre fois. Enfin, j'espère cependant venir à bout de tous ces obstacles. Je sais que le plus difficile est de percer, et il se trouve, quoique cela te puisse sembler étrange, que je suis aujourd’hui au véritable commencement de ma carrière de fortune, les années précédentes ayant toutes été perdues sous ce rapport, en partie par ma faute, et en plus grande partie par la funeste influence que Saint-Simon exerçait sur moi, et qui me détournait et m'empéchait même positivement de faire aucun effort pour asseoir mon existence sur une base solide, ce dont j'aurais eu dix occasions favorables sans cela.

Adieu, mon cher ami, excuse mon bavardage et mes jérémiades : c’est le libre épanchement de l'esprit et du cœur de

Ton ami pour la vie,

Rappelle-toi que j'attends une prompte réponse.

La commission que je t'avais donnée relativement à Tabarié est maintenant sans objet, car j'en ai recu dernièrement une lettre. Je souhaite que cela ne t'ait encore occasionné aucun soin; s'il en est autrement, recois-en mes excuses et mes remercîments. Adieu. Je voudrais prolonger encore cette délicieuse conversation, mais 1l faut se borner. Procure-moi promptement Île plaisir de la reprendre.

À Monsieur VALAT, à Rhodez.

Paris, le 30 mars 1825.

J'étais bien sûr d’avance, mon cher ami, que tu accepterais ma proposition avec le même plaisir que jai eu àte la faire, et tu as, en effet, très-bien commencé à la réaliser. Ainsi donc, voilà qui est convenu: nous ré-

pondrons dans un délai de dix jours au plus, et par ce moyen notre chère correspondance est désormais régularisée ; plus de lenteurs, plus d’inquiétudes.

Je dois d’abord t’exprimer, mon cher ami, le vif plaisir que j'ai ressenti à te voir, sur mon mariage, une manière de sentir aussi parfaitement conforme à la mienne. Je savais bien, sans cela, qu’en fait de sentiments élevés et généreux tu ne pouvais rester en arrière; mais je n'en ai pas moins savouré l’expression détaillée de ton opinion. À une époque où, comme tu l’observes si justement, on est entouré de toutes parts des conseils et des inspirations de l’égoïsme, on a besoin d’être appuyé dans une conduite généreuse et large de l’approbation d’un noble et véritable ami; mais aussi ce simple suffrage dispense amplement de l’acquiescement des esprits rétrécis et des âmes vulgaires. Il est malheureusement certain que dans ce siècle il faut du courage pour oser se laisser diriger par autre chose qu’un grossier égoïsme. Nous sommes, sous ce rapport, dans une période de transition extrêmement fâcheuse; la décadence inévitable des doctrines religieuses a laissé sans appui la partie généreuse du cœur humain, et tout s’est réduit à la plus abjecte individualité. Les rétrogrades ont parfaitement raison sous ce rapport; aujourd’hui les considérations d'égoïsme sont sans aucun frein, etil en résulte l’absolue nécessité, quoique bien déplorable, de la corruption pour régir des individus inaccessibles à toute idée morale dans leur conduite. Ce triste état durera nécessairement jusqu’à ce que de nouvelles doctrines sociales aient rétabli un moyen de ralliement propre à subjuguer les esprits actuels, condition que les

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