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doctrines religieuses sont désormais incapables de remplir. Nous sommes, à cet égard, dans une situation trèsanalogue à celle des derniers temps du paganisme, où l’ancienne doctrine avait cessé de régir les esprits sans que la nouvelle eût encore acquis la consistance suffsante pour la remplacer avec avantage dans cette fonction capitale; il n’y a d'autre différence que celle qui résulte aujourd’hui d’un état de civilisation plus avancé, qui, par lui-même et indépendamment de toute doctrine, tend à placer l’homme dans la route du bien. L'esprit d'individualité a pénétré dans toutes les classes; nul ne rougit d’avouer qu’il ne pense qu’à lui, et, au contraire, on s'en fait gloire. Il n’y a un peu de généralité de sentiments que dans le clergé, et ces sentiments ont une direction finalement immorale. La noblesse elle-même a perdu tous ses préjugés de classe et d'honneur, qui, tant bien que mal, formaient une espèce de frein aux sentiments purement personnels; depuis qu’on voit des nobles de race inspecteurs des jeux et commis aux droits réunis, on peut dire que cette classe est devenue aussi philosophe que tout le reste, ce qui, soit dit en passant, rend encore plus ridicules ses prétentions au retour de son ancienne considération. Malheureusement, une opération comme celle de cette réorganisation morale est, par sa nature, infiniment lente. J’y travaille en conscience, et le plus directement possible, puisque tous mes travaux ont pour but de reformer des doctrines sociales, de rétablir dans la société quelque chose de spirituel capable de contre-balancer l’influence du matériel dans lequel nous sommes aujourd'hui si ignoblement plongés. Mais, quoique j’es-
père quelque utilité de mes efforts, je ne me dissimule pas qu'ils ne sauraient produire de mon vivant aucun résultat sensible, même quand ils détermineraient une impulsion générale dans tous les esprits capables de participer efficacement à ce grand œuvre, ce que l'avenir seul m'apprendra. Du moins, c’est, en attendant, une douce consolation que la conviction de s’être conduit le plus moralement possible dans un siècle profondément immoral, et c’est là, avec la gloire, ma principale récompense,
Je ne saurais trop t’exprimer, mon cher ami, ma vive gratitude de l'offre amicale que tu me fais avec tant de loyauté, Tu me connaîtrais bien peu si tu craignaïis que je puisse m’en offenser {le moins du monde. Tu m'as proposé ce que je t’aurais proposé moi-même, si je t’avais cru dans un pareil état. Mais, tout en acceptant ce don de l’amitié, il m'aurait été bien pénible, je te l’avoue, si ma position m'y eût contraint, de penser que par là je te privais pour un temps des ressources trop peu considérables dont ta position ne te permet guère de disposer sans un grave préjudice. Heureusement je n'en suis pas réduit là. Je te dirai même avec le plus grand plaisir que depuis ma dernière lettre ma position a pris une tournure un peu plus favorable. J'ai été forcé de contracter quelques dettes, mais j'espère que cela est terminé entièrement; et comme c'est envers des gens très-riches qui ne s’attendent pas à être remboursés promptement, cela ne me tourmente pas. Je suis sûr de m'en tirer à ma satisfaction, maintenant que j'ai la certitude presque entière de n’avoir plus besoin d’une telle ressource. Je crois même que je refuserai décidément la
place qu'on m'offre à Sorèze. Tes observations à cet égard sont des plus judicieuses. Il me serait profondément pénible de m'’aller ensevelir là, ne fût-ce que pour trois ou quatre ans, et Je crois pouvoir l’éviter sans inconvénient. Je vois maintenant que je puis, à la rigueur, rester encore à attendre deux ou trois ans ici dans l’état où je me trouve, en ayant seulement une plus grande quantité de lecons, ce qui ne me sera pas difficile, j'espère, à partir de la prochaine rentrée des classes, car j'avoue que jusqu'ici je ne m'en étais pas occupé sérieusement. Or, dans un tel intervalle, il serait bien étrange que je ne pusse pas parvenir à consolider mon existence par une place fixe sans quitter Paris, ce qui, comme tu l'observes si justement, est aujourd'hui une condition indispensable pour pouvoir supporter une place dans l’enseignement public. Je crois donc que je prendrai ce parti-là, qui n’est pas imprudent, ce me semble, et qui est, d’ailleurs, si conforme à mes goûts. Du reste, dans cet intervalle, je crois que la direction actuelle de l’Université sera modifiée, quoique je n’espère pas qu’elle soit changée essentiellement, et cela suffira pour m’en faciliter l’accès à des conditions supportables. Ensuite, en restant à Paris, il peut, d’un jour à l’autre, se présenter à moi des occasions favorables d’une autre nature, surtout ma réputation commencant à se former, ce qui, je l’espère, aura lieu dans cet intervalle. Je suis bien de ton avis sur la nécessité de plier jusqu’à un certain point mon caractère au maudit siècle dans lequel nous vivons, mais le difficile est de mettre ces conseils en pratique; je m’efforcerai cependant de le faire, car j'en sens la nécessité.
Je vois bien qu'il est impossible de se conduire aujourd'hui d'une manière aussi noble et aussi élevée qu’on pourra le faire dans un siècle ou deux, et je tâcherai d’en prendre mon parti, en tâchant toutefois d’altérer le moins possible la dignité de mon caractère.
Je me suis peu occupé dans ces derniers mois de la suite de mon travail, à cause de mes inquiétudes horribles. Mais maintenant que j'ai un peu de tranquillité assurée pour quelque temps, je vais m’y mettre avec ardeur et persévérance, et dans deux ou trois mois je suis sûr que je pourrai publier mon volume.
Pardonne-moi, mon cher ami, si cette fois je ne t’écris pas une lettre aussi étendue que je le désirerais. J'espère bien prendre, dans la prochaine, ma revanche de la précipitation que je suis aujourd’hui obligé de mettre dans notre correspondance. Adieu.
Ton ami pour la vie, ATE COMTE.
Ma femme te remercie beaucoup de ta bienveillance à son égard; peut-être la verras-tu cet été, si nous allons à Montpellier, ce qui serait possible, quoique je ne puisse pas t'en répondre.