‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 29 sur 38 · X XIV · texte numérisé non relu

X XIV

À Monsieur VALAT, à Rhodez Paris, le 27 novembre 1825.

Mon cher ami, l'empressement vraiment aimable avec lequel tu as répondu à ma dernière lettre, malgré les heureuses distractions dont tu es sans cesse entouré , t’excuse complétement à mes yeux du long silence que je t'avais reproché. Tu vois que je ne serai pas en reste, puisque c'est ce matin même que j'ai recu ta lettre. Je n’espère pas que nous soyons assez heureux pour que l’activité de notre correspondance se soutienne toujours au même degré; mais faisons en sorte du moins, je t'en supplie, qu’elle n’éprouve plus la langueur dont nous avons souffert trop souvent; pour moi, J'en prends trèsvolontiers l'engagement : je te promets qu'il ne s’écouléra jamais plus de dix jours (à moins d'événement tout à fait majeur) sans que je te réponde ; et si tu t’imposes la même habitude, il ne se passera jamais plus

d'un mois sans que nous ayons échangé deux lettres. C'est le régime que je t'avais déjà proposé il y a longtemps, et que, ce me semble, tu avais accepté; je ne doute pas que ce ne soit très-involontairement que nous y avons manqué, mais j'espère bien que nous allons le reprendre pour ne plus l’abandonner désormais. Faisons du moins que ce soit là la règle, qui, comme toute autre, pourra comporter quelques exceptions sans cesser d’être habituelle. Ne m'en veuille pas de te précher ainsi, dans un moment où j'ai tant à me féliciter de ton exactitude; plus j’en sens le prix, plus il m'importe de la rendre durable.

Je crains, mon cher ami, de ne m'être pas bien expliqué dans ma dernière lettre au sujet de mes chagrins intérieurs. Je me doute bien que tu en as deviné la cause; mais si je m'étais fait entendre complétement, je n’éprouverais pas la peine de ne pouvoir céder à tes instances amicales pour t'en développer les détails. Il était bien inutile de te justifier d’avance d’une froide curiosité dont jamais je ne t’ai cru capable, surtout entre nous. Mais sois bien persuadé, mon cher ami, que ce n'est pas manque d'assez de confiance si mon épanchement n’a pas été plus complet. Il ya entre nous, je l’espère, comme entre tous vrais amis, un abandon franc et absolu ; mais tu sens, néanmoins, qu'il y a temps et forme convenable à chaque genre de communication. Je t’assure que, quant à celle-ci, le moment n'est pas encore venu. Dans les choses de cette nature, le sentiment du mal éprouvé a nécessairement des intervalles sans lesquels la vie ne serait pas supportable. J’étais, en écrivant ma dernière lettre, dans une des

mauvaises veines, et je me suis abandonné dans ce sens. Aujourd’hui il n’en est plus de même, et je pourrais, si je voulais faire le charlatan ou le poëte, te tracer un tableau des plus séduisants. Ces intervalles de beau temps ne me font, sans doute, aucune illusion sur le fond du caractère de mon climat intérieur, parce que l'expérience m'a appris à ne pas compter sur leur durée. Mais tu comprends que, du moins, ils ne disposent pas mon cœur à la plainte. Que sais-je, même? Dans ces éclairs de bonheur, je ne puis complétement me soustraire à l’espoir agréable d’une meilleure situation permanente, bien que mon cruel jugement m'en démontre la vanité. Je veux attendre que cette position soit plus caractérisée et qu’elle s’annonce comme irrévocable, d’une manière qui interdise définitivement toute illusion; et alors je m’expliquerai. Jusque-là, si je ne le fais pas encore positivement, crois bien, mon cher ami, que c'est uniquement dans la crainte que cette confidence détaillée ne réagisse sur moi de façon à m'ôter toute possibilité de retour; car, je me connais, c'est là l'effet qu’elle produirait. Je ne sais si tu me comprends, mais j'espère que ton cœur entendra le mien. Je dois d’ailleurs t’avouer que, pour rendre cet épanchement vraiment complet et satisfaisant, pour te bien expliquer l'origine et le caractère de cette position bizarre et fatale, enfin pour te faire bien comprendre comment et pourquoi il m'est à peu près impossible d'y remédier, il faudrait absolument une entrevue directe, non-seulement à cause de la longueur de la conférence, mais aussi et surtout parce que j'aurais alors à te dire des choses que je ne me déciderai jamais à confier au pa-

pier, à moins que tu ne brûlasses ma lettre sur-lechamp, et encore même craindrais-je les curieux dans le trajet. Ainsi, mon cher ami, crois m’en sur parole, puisque je n’ai pas de moyen positif de démonstration. Ce n’est ni par une puérile affectation de mystère, dont tu me sais incapable, et encore moins par la crainte d’un défaut de sympathie et de discrétion, que je sais si bien indigne de toi, que j'ajourne cette grave communication; c’est uniquement parce qu’elle est à la fois encore intempestive dans l’état où sont les choses, et impossible par notre éloignement. Je ne me repens point de t'en avoir parlé vaguement, puisque cela m'a soulagé ; mais il me serait cruel d’être obligé de résister à tes instances pour un épanchement plus positif. Sois d’ailleurs bien assuré que tu n’as absolument aucun moyen, ni qui que ce soit, de remédier au mal le moins du monde, et que dans cette explication, quand je te la donnerai, je ne chercherai ni n’espérerai d’autre bénéfice que celui du soulagement qui résultera de cet épanchement même. Ainsi, si tu m’en crois, tu n'insisteras pas davantage.

Je suis bien fâché que le ton de ma lettre t’ait détourné de me tracer le tableau de ton bonheur. Où astu pu croire que je le trouverais intempestif? Bien au contraire; moins je l’éprouve, plus j’ai besoin de me consoler un peu en le contemplant dans un ami. Heureusement que, par une inconséquence dont je te sais un gré infini, tu n'as pas entièrement tenu cette promesse. J’ai vu avec le plus grand plaisir ce que tu me dis de ton intérieur, et je t'engage à n'être plus aussi concis sur ce sujet. Tu as rencontré, à ce que je vois,

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la compagne que je t'ai toujours souhaitée, et qui peut le plus faire ton bonheur réel, en étant elle-même fort heureuse. Je crois que je n’ai guère besoin d’insister pour te faire sentir le prix inestimable d’un tel trésor, ni pour t’engager à le soigner de toute ta sollicitude. Je n’aime pas, mon cher, que tu te plaignes de ta position, comme ne pouvant pas y être aussi utile que tu le désirerais. Crois bien que cela n’est pas, et qu’en déployant dans ta sphère toute ton activité, tu n’auras pas à en regretter une autre. Sois bien sûr que contribuer autant qu'il est en soi à répandre la connaissance et le goût des sciences positives est aujourd’hui une excellente manière d’être utile. Je suis peut-être destiné à une action plus étendue et plus éclatante; mais je donnerais beaucoup pour être convaincu qu’elle sera aussi réelle que la tienne. Si je manque mon coup, soit par ma faute, soit par celle de mes contemporains, tout est dit; J'aurai employé ma vie d’une manière brillante peut-être pour moi, mais je n'aurai à peu près été bon à rien. Tandis que toi, tu es certain de l’utilité de tes efforts , dans une proportion quelconque et quand même tu n’en retirerais pas de gloire personnelle, parce que tout ce que tu feras dans ta sphère portera nécessairement. Tu te plains de l'influence capucine qui te contrarie dans ton développement ; mais sois bien sûr que le fait seul de ton enseignement la combat plus fortement que tout ce quetu pourrais faire directement. Je crois avoir démontré dans mes travaux qu’il y a incompatibilité entre la théologie et la physique. Ainsi, en poussant celle-ci, tu fais crouler l’autre radicalement, et sans courir les risques personnels d’une lutte immé-

diate. Regarde, mon ami, comment au milieu de tous ces vains efforts du capucinisme le domaine et l’influence des sciences croissent de jour en jour, et tu ne désespéreras pas de la raison humaine. Il est vrai que ce n'est pas dans l’Université qu'il faut regarder principalement, c’est en dehors. Le monachisme envahit l'Université; qu’en résultera-t-il, si cela dure? On désertera l’Université, on cherchera l'instruction ailleurs; et, comme elle y existe, on finira par l'y trouver, en dépit de toutes les entraves. Tu peux même voir qu’on ne met pas des entraves bien fortes à cette tendance. L'esprit du siècle est chassé par une issue, il ressort par une autre; voilà ce qui arrive, et ce qui arrivera, quoi qu'on veuille et qu’on fasse. N'est-ce pas une chose bien remarquable que ce même ministère qui subit si ridiculement l'influence jésuitique soit aussi celui qui a imposé aux étudiants légistes l'obligation d’apprendre les sciences, et qui tous les jours étend et favorise l’instruction scientifique des artisans? Ces gens-là ne savent certainement pas ce qu'ils font, mais ils obéissent au génie du temps. Que ce soit à leur insu ou avec conscience, que nous importe ? Si tu regardes bien, tu verras que d'ici à deux ans il n’y aura peut-être pas un seul chef-lieu d'arrondissement qui n’ait un cours de géométrie, de mécanique, ou de chimie pour les ouvriers ; il y en a déjà dans presque toutes les préfectures, et tout cela au vu et au su de l’autorité, et propagé ou protégé par elle. Crois bien que par là on ruine bien plus les jésuites qu’on ne les sert par d’autres mesures. Si tu veux dans ce grand mouvement un rôle digne de toi, établis à Rhodez un cours pareil pour les artisans, et le

préfet, j'en suis sûr, te secondera, bien loin de te contrarier. Je t’y engage fortement, comme moyen d'utilité publique d’abord, et ensuite comme issue pour déverser le trop-plein d'activité qui te tourmente. Je serais bien heureux d'apprendre que tu suis ce conseil et que cela s'exécute. Mais ne te laisse pas décourager si tu rencontres d’abord quelque opposition. Tu peux t’armer d'une circulaire que vient d’adresser à tous les préfets le ministre de l’intérieur (oui, mon ami, le vandale Corbière lui-même) pour les engager à établir de tels enseignements dans les principales places de leur juridiction. Pour peu que tu sentes la portée de cette importante série de faits, tu dois apercevoir dans un avenir prochain, et que nous autres jeunes hommes verrons certainement, des cours pareils et plus étendus s'établir pour les classes supérieures des industriels, qui ne voudront ni ne pourront se trouver moins instruits que leurs ouvriers, et de proche en proche, si le jésuitisme continue à gouverner une Université décrépite dont il est inutile de lui disputer le somnifère empire, il pourra bien se réveiller un jour tout étonné de trouver autour de lui et de tous les côtés un système d'éducation scientifique fort et actif, étendu à toutes les classes, et le seul dont personne, gouvernants ou gouvernés, fasse cas. Voilà, j'espère, une perspective capable de te consoler et de te ranimer. Peut-être la trouveras-tu d’abord chimérique, maïs je ne doute pas que si tu te places bien au point de vue que je t'indique, tu ne finisses par en reconnaître la réalité. Voilà, mon cher ami, ce que tu dois faire pour étre content de toi et des autres. Partout les anciens élèves de l’École po-

lytechnique prennent cette direction, et je me glorifie de penser que c’est à cette noble école que la France devra les germes d’une éducation régénérée. Les Anglais ont pris avant nous cette direction, mais sois bien sûr que nous les y devancerons.

Adieu, mon cher ami. Je me suis laissé entraîner de sorte que je n'ai pas encore le temps de te parler de mes affaires. Je m’en occuperai en première ligne dans ma prochaine lettre, que, j'espère, tu me forceras à écrire promptement. Adieu ; excuse mon décousu, présente à ton Adeline la nouvelle assurance de ma cordiale et respectueuse amitié, et crois-moi bien pour la vie, ton ami,

ATE COMTE

À Monsieur VALAT, à Rhodez.

Paris, le 18 janvier 1826.

J’ai recu, il y a une dizaine de jours , mon cher ami, ta lettre du 25 décembre. Elle m’a fait un grand plaisir, car il y a longtemps que je l’attendais, et je commençais à m'inquiéter de ce retard, qui est heureusement déjà inaccoutumé, et qui, j'espère, le sera de plus en plus.

L'individu qui m'a apporté cette lettre ne m’a pas trouvé chez moi, et il n’est pas revenu depuis ; peut-être est-1l déjà entré dans son séminaire.

J’ai lu avec le plus vif intérêt les détails que tu me donnes sur ton intérieur, et je t’'engage à continuer à me décrire une situation que je t’envierais, si l’amitié ne m'y faisait plutôt participer. Quant à moi, je suis actuellement dans une période de calme sous le grand rapport dont je t’ai parlé, et je prévois que peut-être je finirai par prendre le dessus ; mais ce sera vraisemblablement avec la condition de perdre la plus chère partie du bonheur que je m'étais promis dans ma vie, car si j'espère de la tranquillité, c’est uniquement parce que je crois que je finirai par devenir, sous ce rapport, tout à fait indifférent, ce qui est, certes, une triste perspective, quoique la moins fâcheuse, à tout prendre, dans la bizarre situation où je me trouve enchaîné.

Je t'ai fait adresser, il y a environ six semaines, les numéros d’un recueil hebdomadaire quise publie ici depuis le mois d'octobre sous le titre du Producteur, et dans lequel j’insère de temps à autre quelques articles. Je suis étonné que tu ne m'en accuses pas la réception ; cela me fait craindre que le journal ne te soit pas parvenu. Si cependant c'est seulement par oubli ou par distraction que tu ne m’en as pas parlé, je te prie de me le dire dans ta prochaine lettre ; car, autrement, je passerais chez le libraire pour le prier de réparer immédiatement sa négligence. Si tu as recu ce journal, tu dois avoir reconnu qu'il est réellement très-vicieux, par le défaut absolu de plan qui s’y fait sentir, et par l’extrême disparate d’articles qui en résulte. Mes articles,

qui ont là pour objet de propager les principes exposés dans mon ouvrage, s'y trouvent certainement fort mal encadrés; mais on m'a tant pressé d’y écrire, pour faire une réputation au journal, que je n’ai pu m’y refuser ; et d’ailleurs, il y avait pour moi un autre motif terrible qui m'y a engagé : la nécessité. C’est une chose bien diabolique, dans ce siècle tout matériel, que l'existence essentiellement spéculative et théorique pour les gens qui n'ont pas dix mille livres de rente! Pour te prouver à quel point cela est pour moi, figure-toi que, dans ce moment du moins, mon travail à ce journal est mon seul moyen d'existence. Le métier de professeur ambulant est gâté maintenant, du moins pour moi, qui ne sais pas intriguer et me démener partout pour faire venir des élèves : les colléges royaux et les pensions absorbent tout, et, sur un assez grand nombre de nos anciens camarades qui avaient pris cette carrière, trois ou quatre seulement y réussissent comme il faut. Le tripotage de Reynaud et compagnie et des gens de même farine, qui sont malheureusement fort en crédit, est tel qu’on ne peut avoir beaucoup de lecons sans eux, et qu'ils n’en font venir qu’à ceux qui veulent bien se faire leurs instruments et leurs prôneurs, ce à quoi tu sens qu'il n’est pas en mon pouvoir de consentir, quand même je le voudrais. Voilà le vrai à cet égard, et je t'estime de plus en plus heureux d’avoir trouvé un poste modeste, mais sûr, qui te débarrasse de tous ces soucis, et auquel je t’exhorte de tout mon cœur à tenir vivement. Quant à moi, Je me vois donc forcé, pour le moment, à renoncer à peu près à ce moyen d’existence , et je t'avoue que si ce journal n’était pas venu

à propos m'’offrir une ressource, je n’aurais su où donner de la tête. Encore cette ressource est-elle fort peu convenable pour moi, au moins dans ce moment, parce que, voulant faire en conscience des articles auxquels je mets mon nom, cela me prend nécessairement beaucoup de temps et m’absorbe presque entièrement, sinon pour penser, du moins pour écrire; il en résulte dans mes travaux essentiels des retards dont je suis horriblement tourmenté. Ainsi, depuis près de trois mois, je suis tout prêt à écrire enfin ma seconde partie, qui est désormais suffisamment méditée, et à publier enfin un ouvrage qui est pour moi et pour mon avenir d’une si grande importance sous une foule de rapports. Eh bien ! la maudite nécessité de vivre m'a obligé jusqu'ici d’ajourner, et m'obligera peut-être d’ajourner encore longtemps, pour me livrer à une besogne qui est fort loin de me plaire. Enfin, depuis quelque temps, j'ai eu la pensée d’un cours très-important et qui, sous le rapport matériel, me tirerait peut-être d’affaire, dont l’objet (que tu vas comprendre tout de suite) est la philosophie positive, c'est-à-dire l’exposition des généralités et de l’enchaînement des diverses branches des théories positives, y compris la politique positive ou la physique sociale, qui rentre à mes yeux dans le système scientifique. Si je puis trouver pour ce cours un nombre de souscripteurs suffisant, il pourra réussir, en me prétant d’abord beaucoup aux exigences tenant à la nature de l'auditoire, et alors, suspendant mon travail de journal (si même je n’y renonce absolument), je pourrai trouver le temps et surtout la disponibilité d’esprit nécessaires pour terminer convenablement et publier mon

premier volume. Si, par malheur, ce projet ne me réussit pas, au moins cette année (car je n’y renoncerais pas pour cela), je serai, à mon extrême douleur, obligé d’ajourner ; car encore faut-il vivre, surtout quand on est marié. Si javais mis dans la direction industrielle la dixième ou la vingtième partie de la force d’esprit et de la ténacité que j'ai consacrées à suivre ma vocation philosophique, je serais certainement tiré d'affaire dès à présent pour toute ma vie. Malheureusement il n’en a pas été et 1l ne pouvait en étre ainsi, car il y a, dans l’homme, des choses qui s’excluent absolument. La misère est certainement unechose utile, et peut-être même indispensable, vu notre faiblesse et notre paresse, pour nous forcer à mûrir nos talents et à développer nos forces; et quant au passé, je ne m'en plains pas, jusqu’au moment où je suis parvenu à bien marquer ma direction et à concevoir clairement le plan précis des travaux de toute ma vie; mais à présent que j’en suis à exécuter ce plan, je sens que l'incertitude (pour prendre les choses doucement) de mon existence matérielle ne peut m'être d'aucune utilité, et ne peut, au contraire, que me déranger singulièrement. Il serait bien temps que cela finît et que je pusse exécuter tranquillement ce que j'ai dû concevoir au milieu des agitations les plus profondes. Mais, malheureusement, dans le monde, rien n'est calculé sous ce rapport, et les intelligences trouvent aujourd’hui dans leur développement, ou des obstacles trop prolongés qui les arrêtent, ou des succès trop faciles et trop prématurés qui les étouffent ; il n’y a aucune mesure en cela.

J’espère néanmoins que les difficultés extérieures ne

parviendront pas à m'empêcher; mais si elles ne sauraient être assez grandes pour s'opposer à ce que je puisse produire la part d’utilité générale qui m’est dévolue, elles peuvent l’être assez (et je crains beaucoup qu’il n’en soit ainsi) pour nuire singulièrement à mon bonheur personnel. Mais quittons ce triste sujet.

Je ne puis te donner, du moins en ce moment, aucun conseil positif sur le cours que je t’ai engagé à faire. Mais je t'exhorte toujours très-vivement à l’exécuter, soit pour toi, soit pour le public. A te dire le fond de ma pensée, je ne pense pas que les cours de ce genre puissent être faits convenablement aujourd’hui, car les conceptions spéciales qui se rapportent à ce genre d’enseignement manquent encore absolument ; c’est un milieu entre la théorie pure et la pratique pure, quin est pas encore nettement déterminé. Je ne connais que la pensée de notre grand Monge sur la géométrie descriptive qui puisse être regardée comme un rudiment réel de ce système intermédiaire, qui en exigerait bien d’autres encore. Je ne suis donc pas étonné de l'espèce d’hésitation que tu éprouves: mais je te conseille fort de passer outre, en pensant que la cause réelle de cet embarras ne tient pas à toi, mais essentiellement à Pétat présent de l'esprit humain, qui n’est vraiment pas encore mûr pour un enseignement méthodique en ce genre. En attendant, considère que tout ce qui pourra entrer d’idées positives dans la tête du peuple sera, dès ce moment et pour l'avenir, politiquement très-utile, n'importe pour ainsi dire la manière qu'elles y entrent, et cela suffit ; ne t'embarrasse pas du reste. Prends hardiment en géométrie eten mécanique (et même, sion te

dr

laisse faire, en physique et en chimie) tout ce que tu croiras pouvoir être compris de ton auditoire, et net'inquiète pas si tout cela forme un véritable ensemble qui puisse satisfaire un esprit méthodique, car cela n’est pas possible actuellement. Le cours de Dupin, ici, est excessivement mauvais, et je ne doute pas que tu ne fasses mieux; ainsi, sois tranquille sur ce point et va ton train.

L'essentiel, c’est que les ouvriers se frottent assez à la science pour prendre en dégoût toute théologie et toute métaphysique , et qu'en même temps ils contractent l’habitude de voir dans les savants leurs pères spirituels ; le temps fera le reste, et mettra de l’ordre dans une chose où aujourd'hui il ne peut guère y en avoir, et qui n’en est pas moins, à mes yeux, d'une importance majeure. Fonde ton opinion là-dessus et conduistoi en conséquence. Le gouvernement ne sait pas ce qu’il fait en tolérant, et, à plus forte raison, en encourageant de pareils cours; tu as pu remarquer, comme chose curieuse, que M. d'H lui-même donne dans le piége et se mêle aussi de protéger ces cours; heureusement il n’y a aucun inconvénient à faire de telles remarques, car la force des choses est telle que le ministère ne pourrait se conduire autrement, quand même il le voudrait.

Adieu, mon cher; j’attends avec confiance une trèsprompte réponse, et je te prie de présenter mes sincères et respectueux hommages à Me Valat.

Ton ami pour la vie, ATE ComrE.

A Monsieur VALAT, professeur de mathématiques au collége royal de Bordeaux.

Angoulême, jeudi matin, 28 septembre 1837 (1).

Mon cher Valat,

En me rendant d'Angoulême à Toulouse, dans ma tournée d’examinateur pour l’École polytechnique, je passerai par Bordeaux, où je compte arriver dimanche vers midi et rester jusqu’à lundi soir; je descendrai sans doute à l’hôtel Marin, rue Esprit-des-Lois, qui m’a été signalé à Paris, à moins que je ne demeure peut-être à celui où descendra la diligence. Je ne voudrais pas laisser passer une occasion aussi rare sans avoir enfin le plaisir de te revoir un moment, et j'espère, en effet, t’y rencontrer presque certainement, puisque c’est, je crois, l’époque de la rentrée des colléges. Toutefois, j'ai cru te faire plaisir en t'en prévenant dès aujourd’hui. Adieu. Je vais continuer ici mes examens, commencés seulement hier.

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