X XVII
A Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le mardi soir, 21 novembre 1835.
J'ai lu avec un bien grand plaisir, mon cher ami, ta lettre du 4 novembre, qui ne m’est parvenue que le 15. Elle a du moins compensé, quoique très-imparfaitement, le chagrin que j’ai éprouvé de ne pas te rencontrer à Bordeaux lors de mon passage, où j'avais bien compté me dédommager momentanément de notre longue séparation. Quelque occupé ou même préoccupé que je puisse être, comme tu le conjectures aisément, je saurai toujours trouver un moment pour causer un peu avec un vieil ami d'enfance. Des circonstances fatales et impérieuses, ou même la divergence des développements, ont beau nous séparer : ces liens des premières années de la jeunesse finissent toujours, au bout d’un temps quelconque, par reprendre leur doux ascendant; et leur empire devient même, ce me semble, d’autant plus irrésistible que la raison et l'expérience de la vie nous mûrissent davantage, en nous dévoilant, hélas! la triste fragilité de la plupart des autres liaisons, dont l’origine ne saurait remonter à une confiance aussi pure et aussi naïve. J'espère bien, puisque d'ordinaire tes vacances se passent à Bordeaux, que je serai plus heu-
reux l’an prochain, si toutefois j’ai le bonheur d'avoir la même tournée. Je suis bien examinateur titulaire, ne suppléant pas M. Reynaud comme l'avait fait Liouville, mais lui succédant, puisque enfin il est irrévocablement écarté ; seulement, d’après l'ordonnance de réorganisation de l’École polytechnique, de 1832, qui se trouve ici appliquée pour la première fois en ma personne, la place n'est plus désormais à vie (du moins jusqu’à ce qu’une nouvelle constitution éternelle aussi vienne succéder à celle-là, ce qui pourrait bien être fort prochain); elle est assujettie à une réélection annuelle par le Conseil d'instruction de l’École polytechnique, comme quand j'ai été nommé au mois de juillet. Quoique cette formalité soit, à mon gré, peu agréable, il y a tout lieu de penser, du moins quant à moi, que ce ne sera qu’une simple formalité, comme pour mon autre place de répétiteur d’analyse et de mécanique, où je suis invariablement renommé chaque année depuis cinq ans, sans que cela exige de moi la moindre démarche, et sans même qu'on prenne la peine de m’en informer. Ma position comme examinateur est donc, je crois, fort assurée; mais tu sens qu’il n'en est malheureusement point de même quant à la tournée, puisque la distribution s'en fait entre nous par le sort et que je ne fraie pas assez avec mes chers collègues pour être en mesure de ménager un échange qui serait d’ailleurs peut - être impossible. Si le double examen est maintenu, et que par suite il n’y ait encore que deux tournées, j'ai chance égale pour et contre; mais si on en revient aux quatre tournées, mon passage à Bordeaux devient plus incertain. Ce dont, en tout cas, Je puis répondre, c'est qu’il faudrait que Bor-
deaux se trouvât bien éloigné de ma tournée effective pour que je ne fisse point un crochet sur toi.
Quoique cet échange de lettres ne soit, je l'espère, qu'une sorte de préface à la reprise de notre ancienne et chère correspondance, je ne puis m'empêcher de bien augurer de la persistance fondamentale de nos sympathies primitives en voyant, dans ton énergique et intéressant post-scriptum, la parfaite concordance de nos vues spontanées sur l’importante affaire des examens ; j'en aurais causé avec toi, que je n’aurais pu trouver de termes plus précis et plus exacts pour caractériser mon opinion, formée depuis longtemps et souvent exprimée ici à diverses personnes, sur ce sujet ; elle se trouve en tout point conforme à la tienne. Ton analyse sommaire des abus réels est aussi frappante par son admirable justesse que par sa laconique simplicité. Le fond du mal tient certainement aux personnes; mais, n'ayant pas la fermeté de s'attaquer ainsi à la source, on s'en est pris mollement au mode d'examen, qui n’en pouvait mais et qui eût été excellent en d’autres mains, et on a inventé l’irrationnel expédient du double examen, dont l'expérience vient toutefois de confirmer a posteriori le vice radical par les nombreuses et profondes divergences auxquelles il a donné lieu, et qu'on avait eu la simplicité de croire impossibles. Mais, quoique tout le monde, ici, ou à peu près, soit maintenant d'accord làdessus, on cherche encore à résoudre, par quelque autre constitution, le beau problème des bons examens avec de mauvais examinateurs; et, si cette complication absurde est réellement supprimée l’an prochain, on pourrait bien essayer de quelque autre biais de même valeur.
Tu vois, d’ailleurs, que tout cela rentre pleinement dans l'esprit général de nos institutions : la défiance organisée par la pondération des pouvoirs ; ainsi, ce mode étant très-parlementaire, suivant le jargon du jour, il pourrait même être finalement conservé, quoique ce soit assez difficile à concilier avec l’éclatante expérience de cette année. Il n’y a dans tout ce mouvement, comme tu le dis fort bien, de vraiment progressif que l’aveu formel des abus; mais la constatation d’une maladie ne suffit pas pour la guérison, surtout lorsque, comme en ce cas, on a reconnu la cause essentielle du mal et qu’on est décidé {si un acte de faiblesse peut, en bon français, s'appeler une décision) à ne point y toucher. Enfin, quoi qu’il en soit, je fais et ferai toujours à cet égard, comme à tout autre, mon devoir en conscience et avec le zèle que tu me connais, sans m’enquérir de ce que font mes collègues, et sans m’inquiéter, dans l’exécution du moins, du vice radical du système où je suis enchâssé. Quel que soit ou que devienne le mode, j’ai accepté avec plaisir ces nouvelles fonctions, par la cer- titude d’ÿy pouvoir faire un bien réel; mon influence pourrait sans doute être plus salutaire si elle était plus libre ou mieux accouplée, mais je m'aperçois déjà qu’elle n’est pas nulle, même dès ce moment, pour réparer le mal profond qu’a causé la déplorable direction donnée à l’enseignement mathématique. Mes examens de Paris surtout, où j'ai pu agir sur une grande échelle, commencent à modifier heureusement les habitudes misérablement subtiles et étroites de la routine scolastique ; et, en persistant pendant quelques années avec l'énergie et la persévérance que tu me connais, je