‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 31 sur 38 · ML OO · texte numérisé non relu

ML OO

ne doute pas que je ne parvienne à perfectionner sensiblement le système général de notre éducation mathématique. Cette position m’offre, pour ce but important, plus de moyens d'action que la chaire de l’École polytechnique elle-même, dont l'influence est bien moins étendue, quoiqu'une telle chaire, qui probablement me viendra, me fût d’ailleurs personnellement plus agréable à d’autres égards. Du reste, à en juger par cette année, mes fonctions, quoique pénibles, ne me déplaisent nullement en elles-mêmes : malgré les sept cents lieues environ que je viens de faire, je pense déjà presque avec satisfaction à l'obligation d'en faire autant l’année prochaine, car cette course, loin de nuire à ma santé, l’a notablement améliorée; il est vrai que j'avais depuis longtemps un besoin réel d’une forte diversion qui ne me sera plus aussi nécessaire l’an prochain. Si la place était assez rétribuée pour me dispenser de toute autre fonction, sauf mes fonctions de répétiteur à l’École, je la préférerais, même à toute autre position, à cause des huit à neuf mois de loisir presque complet qu’elle me laisserait pour mes grands travaux philosophiques, qui, jusqu’à présent, se sont si péniblement intercalés dans un temps si déplorablement absorbé par un enseignement quotidien presque continu; or, cet espoir finira probablement par se réaliser. En attendant, je continue à travailler malgré tous les obstacles, mais mes accès de travail sont nécessairement beaucoup moins fréquents; J'espère cependant publier très-prochainement mon troisième volume, qui est presque achevé, et avancer beaucoup le quatrième et dernier avant les prochains examens. Quand l'ensemble de cet ouvrage sera enfin

lancé, j'aurai beaucoup plus de tranquillité pour ceux qui doivent suivre, puisque le système général de ma philosophie sera dès lors jugeable.

J'ai fait comme toi, mon cher ami, par la mort récente de ma pauvre mère, une de ces pertes cruelles qui, outre qu’elles sont profondément irréparables, nous font tristement réfléchir que notre tour avance aussi vers la fin d’une vie si absurdement courte. Mon père, que j’ai eu du moins la consolation de voir dans ma tournée pendant cinq à six jours, est dans un si déplorable état d’infirmité, que je crains d’avoir aussi à le pleurer plus prochainement qu’il ne croit, quoique son âge soit encore bien peu avancé.

Si j'avais pu te voir à Bordeaux, je comptais te faire mes remercîiments sincères pour l'envoi de ton Traité d'arithmétique, que j'avais lu avec beaucoup d'intérêt, en faisant même abstraction de notre vieille amitié; il m'a paru concu de manière à faire réellement penser les élèves, tandis que tant d’autres ouvrages didactiques tendent s1 fortement à les hébéter.

Adieu, mon cher ami; j'espère que ce préambule te prouvera ma franche disposition à reprendre notre vieux commerce épistolaire, quoique peut-être mes occupations doivent m'empêcher de le maintenir aussi actif qu’autrefois, mais non moins persévérant.

Tout à toi, ATE COMTE.

Je regrette beaucoup d’avoir été forcé d’ajourner à l'an prochain l’occasion de faire connaissance avec ta

NLOR

femme et d'embrasser ton fils, sans envie, quoique je sente avec une amertume de plus en plus profonde le chagrin de ne pouvoir me prolonger ainsi.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le mardi soir, 15 mai 18358.

Je réponds bien tardivement, mon cher Valat, à ta lettre du 14 février, par suite de divers obstacles qui ont successivement contrarié jusqu'ici mon désir trèsprononcé à ce sujet. La publication du troisième volume de ma Philosophie positive, qui a eu lieu depuis deux mois, et qui était imminente au moment où j'ai recu ta lettre, a d’abord été la principale cause d’un tel délai; ensuite une indisposition plus intense et plus prolongée que d’ordinaire à l’ouverture de notre printemps (si on peut appeler ainsi l'instant où je suis obligé de me réchauffer pour t’écrire) ; et enfin pour m’achever, un déménagement aussi ennuyeux qu'indispensable, et dont les suites ne sont pas encore dissipées : le tout sans préjudice de plusieurs incidents que je ne pourrais récapituler. Cette suite de contre-temps, survenue au moment même où je venais, s'il m’en souvient

bien, de te rassurer sur ma scrupuleuse exactitude à ne pas laisser languir le renouvellement de notre vieux commerce épistolaire, avait sans doute grand besoin d'explication.

Tu comprends, par un tel retard, que je ne me donnerai pas la vainesatisfaction de répondre en temps aussi inopportun à tes obligeantes demandes relatives à ta thèse de docteur, qui, d’après ta lettre, doit être déjà presque ancienne; ce serait une gasconnade ridicule. Mais je le regrette d'autant moins que, sur le double sujet que tu avais en vue, je ne pouvais réellement te donner, comme indications neuves, que des conseils en quelque sorte négatifs, qu'il eût peut-être été, dans ta situation, dangereux de suivre. Car, à mon avis, soit sur la théorie des marées, soit sur l'analyse des oscillations des corps flottants, le seul travail mathématique qui pût aujourd’hui offrir quelque attrait et une utilité notable serait une opération de haute critique philosophique, destinée à préciser entre quelles étroites limites l'analyse peut aborder réellement un tel ordre de questions en offrant autre chose que de simples jeux de calcul, et à montrer à quelles illusions on s’est déjà exposé en tentant vainement d’aller au delà : mais une telle appréciation serait probablement fort peu goûtée des juges ordinaires, qui en sont encore à l’extase envers Laplace, Poisson, etc. Tu as donc lieu de regretter fort peu que je n’aie pu, à cet égard, te donner mon avis en temps utile.

Je commence, mon cher ami, à m’apercevoir avec satisfaction que l’année s’écoule assez rapidement, et que dans trois mois environ je me mettrai en route pour ma tour-

née, qui, si j'ai, lors de notre tirage de tournée, la main aussi heureuse que l’an dernier, me permettra de me rapprocher momentanément de mes plus anciens amis, et surtout de toi. Quoique tout ne soit pas encore officiellement décidé, il est cependant presque certain déjà que les examens se feront cette année suivant le mode essayé, quoique si malheureusement, en 1837; et, en vérité, d'après les innovations saugrenues que nous avons eu à discuter en conseil, Je suis quasi forcé de m'en réjouir comparativement. Du moins on aura, par de légers amendements, respecté davantage notre temps, en nous Ôtant la ridicule présidence de compositions que nous n'avions plus à juger, et en réduisant nos fonctions effectives aux seuls examens mathématiques. Cette petite amélioration a permis d’augmenter de moitié le nombre des villes d'examen, qui avait été si démesurément diminué l’an dernier. Tout en me félicitant de cette mesure dans l’intérêt général de la stimulation des études mathématiques en province, je remarque aussi avec satisfaction les nouvelles chances qu’elle m’offre d’un petit séjour à Bordeaux, qui sera, sans doute, l’un des nouveaux chefs-lieux d'examen ajoutés. Mais aussi quel désappointement si le sort m’assignait la tournée Nord-Est, et qu'aucun de mes collègues ne me proposât d'échange ; car je ne pourrais moimême en demander, à cause de la plus-value de l’autre tournée ! |

Le cordial intérêt que tu prends depuis si longtemps à ce qui me touche profondément me fait un devoir de t’annoncer l'excellent effet que produit la publication ce mon troisième volume, et dont j'ai tout lieu de me

féliciter. Je ne me suis jamais proposé, dans mes travaux, d'autre récompense immédiate que le suffrage consciencieux d’une douzaine environ de penseurs éminents en Europe; et je m'aperçois que je puis y compter, puisque, à mesure que mon ouvrage se développe, je recueille l'approbation spontanée et profonde des esprits les plus distingués dans chaque spécialité de la philosophie naturelle. Mon deuxième volume avait, il y a trois ans, produit plus d’effet que le premier, et je vois maintenant, de divers côtés, le troisième provoquer déjà des adhésions encore plus complètes et plus éclatantes que le second. Dans l’ordre des doctrines relatives aux corps vivants, J'ai la satisfaction de voir l’homme le plus remarquable, à cet égard, des temps modernes, par l'étendue et la rationnalité de ses conceptions (M. de Blainville), sanctionner ma manière de voir au point de recommander publiquement et avec force à son nombreux auditoire la lecture de ce volume comme moyen d'apprécier la vraie philosophie de cette grande et difficile étude; et le suffrage a d’autant plus de valeur que la circonspection et l’impartialité du juge sont encore plus connues que sa haute compétence. La partie de ce volume consacrée à la philosophie chimique a reçu une sanction à peu près analogue, quoique d’une moins éminente valeur. J'espère que mon quatrième et dernier volume, qui paraîtra dans un an, et dont je vais ces jours-ci commencer la rédaction, ne rompra pas cette heureuse progression et viendra compléter cet ensemble d’effets philosophiques. Adieu, mon cher Valat; je ne saurais t'exprimer combien il me tarde de pouvoir enfin m'épancher avec

toi pendant quelques trop courts instants, autrement que par ces froides et imparfaites communications que nos préoccupations réciproques rendent encore si écartées. J’aurai un bien grand plaisir aussi à être présenté à ta femme et à embrasser ton jeune fils.

Adieu, ton dévoué ami, ATE CoMTE.

5, rue d’Ulm, près le Panthéon.

A Monsieur VALAT', à Bordeaux.

Paris, le lundi matin, 11 août 1830.

Mon cher ami,

Devant bientôt finir la fatigante série de mes examens de Paris, que je poursuis sans le moindre relâche depuis vingt-trois jours, afin de les terminer plus tôt, je crois devoir te prévenir, dès à présent, avant mon prochain départ, que ma tournée étant cette année la même à peu près qu’il y a deux ans, j'aurai la faculté de passer par Bordeaux, où j'espère être plus heureux qu'alors en te rendant visite. Quoique Bordeaux ne

soit point, malheureusement, une ville d'examen, j'espère néanmoins pouvoir m'y ménager, en allant d’Angoulême à Toulouse, la satisfaction de passer deux ou trois Jours de loisir dans une ville dont un séjour de vingt-quatre heures n’a fait que m'inspirer plus vivement le désir de prendre une plus exacte connaissance, surtout en ayant l'espoir d’y causer librement avec un aussi ancien ami, que je n'ai pu voir depuis si longtemps. Malgré qu’Angoulême m'offre plus de candidats qu'aucune autre ville de la tournée de l’Ouest, j'espère cependant, en n’y prenant pas de repos, y rester assez peu pour être à Bordeaux le 17 ou le 18 du mois pro-. chain, sans que ce séjour m’empêche d'arriver à Toulouse en temps légal, en m’y rendant par la malle, qui m'y a, en 1837, si rapidement secoué. Comme j'ignore l’époque où commencent les vacances de Bordeaux, je crois devoir, pour plus de sûreté, t’annoncer dès à présent ce projet. Mais je serais bien contrarié que ma franchise, dès lors indiscrète, pût aucunement déranger tes intentions quelconques et te retenir à Bordeaux, si à ce moment tu avais compté ny pas étre. Pour te mettre, à cet égard, plus complétement à l'aise, je te dirai, avec la même naïveté, seule digne d’aussi vieux amis, que je serais décidé à venir pareillement à Bordeaux quand même je saurais ne t’y pas devoir trouver, quoique ce séjour, seul délassement que me promette une tournée aussi pénible, dût m'être alors infiniment moins agréable. Je n’ai donc d’autre objet en vue, en te donnant aujourd’hui cet avis, que de ne point mériter ultérieurement le reproche d’avoir ainsi laissé échapper, par une négligence que lamitié ne saurait

excuser, une occasion précieuse, qui pourrait bien désormais ne plus se reproduire, au moins de longtemps. Mais tout cela est sous la réserve de ne troubler aucunement tes vacances,

Quoique je ne doive commencer à Rennes, ma première ville de province, que le 31 de ce mois, je compte toutefois partir de Paris lundi prochain 19, afin de mieux goûter, par les distractions d’un voyage préalable, un court repos, que l’ensemble de cette année m'a certes largement acquis. Je pense que tu as déjà connaissance de la publication de mon quatrième volume, puisqu'il a paru ici le 25 juillet. Si tu avais à m'écrire, il suffirait de m'adresser la lettre poste restante, avec le titre d’examinateur pour l'École polytechnique, dans celui de mes chefs-lieux d'examen où je devrai me trouver alors, suivant cet itinéraire d’arrivée légale : Rennes, le 3r août; La Flèche, 7 septembre; Angoulême, 13 :d., etc. ; la lettre m'y attendrait, ou m’y serait renvoyée, sans que j'aie jamais rien perdu, d'après mon expérience antérieure.

Adieu, mon cher ami; n'oublie pas de présenter mes respectueux hommages à Me Valat, en attendant que j'aie la satisfaction de les lui offrir personnellement, et d’embrasser aussi ton fils à mon intention.

Ton ami dévoué, ATE COMTE.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

La Flèche, le samedi matin, 7 septembre 1830.

Mon cher Valat,

Je t'ai écrit de Paris, le lundi 12 août, huit jours avant de le quitter, pour t’annoncer que j'aurais le plaisir, cette année, de venir passer deux ou trois jours à Bordeaux, pendant ma tournée, quoique ce ne soit pas un centre d'examen, en me rendant d'Angoulême, où je serai le 13 septembre, à Toulouse, où je dois être le 2r. Cette occasion de nous voir librement, après si longtemps, toi te trouvant alors en vacances, et moi en une courte relâche, m’a paru si précieuse, que je me serais reproché de manquer, faute de t’en avoir averti, une telle bonne fortune, qui peut-être ne se reproduira pas aussi pleinement pendant tout le temps qui nous reste à vivre à tous deux. Néanmoins, afin de te mettre entièrement à l'aise, et, sachant par moi-même, depuis que je n’ai plus de vacances réelles, de quel prix est la parfaite disponibilité d’un temps pareil, je te prévenais, avec la même franchise, que je resterais à peu près le même temps à Bordeaux, quand même je t’en saurais absent, uniquement alors pour me reposer un peu des fatigues et des ennuis de la tournée, et seulement, dès

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