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lors, avec beaucoup moins de satisfaction. Je t'indiquais aussi mon itinéraire jusqu'à Bordeaux, afin que ta réponse pût me parvenir directement. Cette lettre étant de nature, entre amis d’enfance, à comporter une prochaine réponse, ton silence jusqu’à présent doit me faire craindre que ma lettre se soit égarée, quelque énormément invraisemblable que soit devenu un tel accident, avec la régularité admirable maintenant établie dans notre administration des postes. Il vaut mieux, du moins, pécher ainsi par trop de naïveté que par une défiance prématurée, aimant mieux être dupe qu’injuste, surtout quand 1l s’agit, d’une manière décisive, d'une aussi ancienne liaison. C’est pourquoi j’ai cru devoir encore risquer de nouveau ce dernier avis, avant de regarder ton silence comme une réponse très-expressive. En agissant ainsi, quand je serai descendu le 18, pour deux ou trois jours, à l'hôtel Richelieu ou ailleurs, je saurai du moins à quoi m'en tenir parfaitement, en ce qui nous concerne désormais, sans devoir me reprocher d’avoir compromis, par négligence, par précipitation ou par susceptibilité exagérée, quelque chose d’aussi respectable qu’une liaison de trente ans. Adieu, Je désire bien vivement m'être alarmé à tort. En attendant, mon cher,
Tout à toi,
Examinateur pour l'École polytechnique, Poste restante, à Angoulême.
URSS
À Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Toulouse, le mercredi soir, 25 septembre 1830.
Un loisir inespéré me permet, mon cher ami, dete donner de mes nouvelles quelques jours plus tôt que je ne l’avais compté. Mes opérations, commencées ici avant-hier matin, y ont été terminées hier soir, grâce à un nombre considérable de renonciations, en aussi grande proportion qu'à Angoulême, et à l’habitude que j'ai prise, dans cette dernière ville, pour venir plus vite à Bordeaux, d'examiner six candidats par jour. J'ai donc eu aujourd’hui une journée pleinement libre, et d’ailleurs très-belle, dont j'ai heureusement passé la majeure partie avec mon collègue (M. Bourdon), qui me joint ici pour la première et probablement la seule fois de notre tournée. Si je n’avais point, dès mon arrivée dimanche matin, arrêté ma place pour demain (4 h. soir) dans la malle de Montpellier, afin d’être plus sûr de ne pas manquer cette unique place, j'aurais pu réellement partir aujourd’hui sans embarras, Mais qu'importe? En arrivant à Montpellier après-demain matin, j’y serai encore vingt-quatre heures avant le moment officiel, qui ne peut être devancé par le premier examinateur, à cause des compositions; or, par les tristes motifs de fa-
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mille que je t’ai expliqués, tu sais que je ne dois pas chercher à y prolonger inutilement ma présence; en sorte que, quelque triste que soit Toulouse, je ne regrette point, au fond, d’y être retenu un jour de plus que la nécessité ne l’exigerait. Diverses personnes se sont d’ailleurs efforcées de me rendre ce séjour moins ennuyeux, et je suis, du reste, beaucoup mieux à l’hôtel de France que je ne l’avais présumé d’après ma tournée antérieure; je vois qu'on y tient à moi, la vogue paraissant pencher vers un autre hôtel; je sais d’ailleurs que le quart d'heure de Rabelais n’y sera pas aussi imprévu qu’à Bordeaux, Ma santé continue à être excellente, sauf le défaut ordinaire de sommeil ; ma nuit de voyage a été fort bonne, et suffisamment préservée, malgré une agréable vitesse de deux postes à l'heure, des inconvénients qui m’avaient laissé un pénible souvenir il y a deux ans. J'espère qu’il en sera de même dans la course, parfaitement équivalente, d'ici à Montpellier.
Les examens d’ici m'ont très-peu satisfait. Il est vraiment pénible de penser que, sur quatorze départements ainsi condensés cette année à Toulouse, et formant le sixième de notre France, il ne se soit finalement trouvé que douze candidats effectifs, parmi lesquels un seul est à peu près sûr d'entrer (et encore pourvu que le second examen ne le recule guère), et qui offrent cing inadmissibles. Il y aurait là de quoi justifier la mauvaise réputation scientifique de notre Midi auprès des gens du Nord, si tant d’autres cas inverses ne venaient, jusqu à un certain point, faire compensation. Je désire trouver mieux à Montpellier, où je fus content il y a deux ans.
Ce n’est pas seulement, mon cher ami, pour le plaisir
de te donner plus promptement de mes nouvelles que je m'empresse d’utiliser aussi doucement la fin de cette journée d’un loisir imprévu. Mais c’est aussi, et surtout, pour satisfaire Le plus prochainement possible au besoin de cœur que j'éprouve de te remercier, ainsi que l’excellente Mme Valat, de l’accueil si plein d’une touchante amitié que j'ai eu le bonheur de recevoir chez vous, et que des liaisons d'enfance peuvent seules, ravivées en temps opportun, aussi complétement procurer. Depuis le jour où tu es venu, si affectueusement, me joindre à Angoulême, jusqu'au moment où tu m'as embarqué dans le courrier de Toulouse, je puis dire que mon voyage a présenté un tout autre caractère, malheureusement trop passager, mais dont j'ai néanmoins bien goûté la douce cordialité. Précédée et suivie ailleurs d’un isolement glacial, ce contraste me l’a sans doute rendue encore plus précieuse; mais je n’en avais pas besoin, je t'assure, pour apprécier toute la valeur morale d’un accueil dont j'espère bien ne jamais perdre le doux souvenir,etqui me fera toujours une sorte d'époque intime des cinq jours de délassement que j'ai si heureusement passés à Bordeaux, au delà même de ce que j’avais espéré. Je n’oublierai jamais surtout la touchante et gracieuse aménité de M° Valat pour celui qu'elle ne connaissait encore qu'à titre d’ancien ami de son mari ; je voudrais bien que tu me fournisses plus tard l’occation de lui en témoigner ma reconnaissance autrement que par mes vœux bien sincères pour votre bonheur commun, et par les félicitations profondément senties que je t'ai adressées sur l’excellent choix que tu as eu le bonheur de faire en liant ta vie à une telle compagne,
dont les aimables qualités, aussi solides que modestes, garantissent votre avenir domestique. Je suis convaincu que ma femme aurait beaucoup de satisfaction à la connaître, et saurait, comme moi, l’apprécier.
Il serait injuste de ma part que le souvenir trop vif de cet excellent accueil me fit dédaigner d'avance celui qui m'attend à Montpellier chez un autre ami, moins ancien (que tu ne connais pas), mais qui me recevra avec une cordialité non moins entière. Néanmoins, outre que rien ne peut, ce me semble, équivaloir pleinement aux liaisons qui datent de l’enfance, tu connais, ainsi que M"° Valat, les pénibles raisons spéciales qui, malgré le meilleur accueil possible, répandront toujours une profonde amertume sur le séjour d’une ville où, à quelques pas de mon père, je devrai m'abstenir de le voir! Et, cependant, au point où les choses en sont venues, cette triste attitude est réellement, et depuis longtemps peut-être, devenue un devoir, et un devoir impérieux que je saurai remplir; mais il est singulièrement pénible. Aussi, arrivant à Montpellier après-demain matin vendredi, je compte en partir lundi matin, pour m'acheminer vers Moulins, soit par Marseille, soit plus raisonnablement et plus probablement par Lyon. J'aurai là peu de besogne; mais je compte en trouver ensuite une assez notable à Orléans, ma dernière ville, où vont se trouver condensés, outre les candidats propres, les divers résidus de tous les autres centres. Néanmoins, je compte bien rentrer à Paris le 14 octobre au plus tard. Il est vraisemblable que je ne t'écrirai plus auparavant, à moins de motifs imprévus, car j’aurai fort à faire jusque-là,
Adieu, mon cher ami; n'oublie pas de présenter à ta femme, avec mes respectueux hommages, les affectueux remercîments de
Ton ami dévoué, ATE COMTE.
A Monsieur VA LAT', à Bordeaux.
Paris, le mardi matin, 22 octobre 1830.
Mon cher Valat,
Quoique rentré depuis le 14, j'ai été jusqu'ici tellement occupé, d’abord par l'élaboration de mon classement général, et ensuite par les opérations définitives du jury d’admission, qu’il ne m'a pas été possible de répondre aussi promptement que je l’eusse désiré à ta lettre du 28 septembre, que j’ai eu le plaisir de recevoir le 6 à Moulins, où elle m’attendait. Je dois cependant me hâter de t'écrire pendant le court loisir qui me reste jusqu’à la fin de ce mois, avant que la reprise simultanée de toutes mes occupations, y compris même mes travaux personnels, qui recommenceront peut-être dès la semaine prochaine, ne vienne m’enlever ou du moins me disputer une telle satisfaction.
Je suis revenu aussi pleinement bien portant que tu m'as vu à Bordeaux, malgré les fatigues de cette longue tournée, dont la seconde partie n’a pas été plus agréable que la première, sauf mon séjour à Bordeaux, qui sera toujours exceptionnellement placé dans mes plus heureux souvenirs.
Les trois jours que j'ai dû passer à Montpellier m'ont été encore plus pénibles que je ne l'avais prévu, malgré l’excellent accueil de l’ami chez lequel je suis descendu. Mais enfin tout cela est maintenant passé, et ma position est désormais établie de manière à me causer ultérieurement moins de chagrins. J’ai d’ailleurs la satisfaction envers moi-même de n’avoir rempli qu à la dernière extrémité un devoir rigoureux, dès longtemps imposé par la mauvaise volonté de ma famille à mon égard, et surtout par ses indignes procédés vis-àvis de ma femme. Mon seul tort à ce sujet n’a pu être que d’avoir attendu à prendre un tel parti, aussi évidemment obligatoire. Du reste, je n’ai eu à essuyer, pendant ce court séjour à Montpellier, aucune tentative, directe ni indirecte, de mon père ou de ma sœur; ce qui prouve que cette nouvelle position ne leur est pas, au fond, très-pénible ; et néanmoins, sur trois jours, j'en ai eu deux de plein loisir, étant parvenu, par un vrai tour de force que je ne renouvellerai plus, à exécuter convenablement mes huit examens en une seule journée, comme je te l’avais, ce me semble, annoncé. Je n'ai pu voir Pouzin qu’un moment, mais ce moment a été bien doux, après douze ans de séparation. Je l’ai trouvé dans un état de santé parfaitement ferme, que je ne lui avais encore jamais connu.
Les explications amicales que contient ta dernière lettre étaient, je t'assure, mon cher Valat, parfaitement inutiles, après l’aimable et touchant accueil que j'avais recu de toi si récemment. Cette cordialité vraiment fraternelle a tout à coup si pleinement renoué tous nos liens d'enfance, qu'il devient superflu de s’occuper davantage des intermittences. antérieures, dont les plus graves ont d’ailleurs tenu, ce me semble, à ma grande maladie de 1826 et à la longue convalescence dont elle fut suivie; d’où résulta forcément une perturbation plus ou moins profonde dans toutes mes relations, même les plus anciennes et les plus intimes. C’est maintenant à l'avenir que nous devons essentiellement penser, en ne nous rappelant du passé que ce qui peut fortifier notre liaison d'enfance et nous faire mieux goûter des affections dont le prix est d’autant mieux senti qu’on a plus vécu
J’ai été en masse assez content de l’ensemble de ma tournée : la promotion actuelle vaudra mieux que la précédente, quoique inférieure à celle de 1837. Nous venons d'admettre 140 candidats, sauf la ratification du ministre, qui, je crois, prendra cette fois toute la liste, quoiqu’on n'ait d’abord parlé que de 130. Comme 368 candidats seulement avaient participé à toutes les épreuves (sur 532 inscrits), tu vois que la proportion de cette année se trouve très-favorable aux candidats. Cinq candidats d'Angoulême sont admis, ainsi que tu l'avais présumé. Je désire bien avoir à y examiner l’an prochain quelques-uns de tes vrais élèves, car le jeune Bureau ne pouvait proprement passer pour tel. Il y a, en effet, tout lieu de penser, d’après ce qui s’est passé
cette année, que les choses resteront en même état pour quelque temps, à moins que M. Poisson ne se retire spontanément ou forcément, ce qui n’est pas prochainement vraisemblable. Je dois donc encore ajourner de un ou deux ans mes espérances relativement à ma position définitive. Toutefois, si cela me procure, l’an prochain, le plaisir de te voir, comme cette année, je serai tout consolé de cette quatrième tournée; mais si elle m’oblige à parcourir l’autre moitié de notre France, je le regretterai beaucoup.
Je vais apporter à la poste, en même temps que cette lettre, un exemplaire du programme complet de mon cours annuel chez M. Laville , divisé en ses quatre parties : 1° Géométrie analytique plane ; 2° Géométrie analytique élémentaire à trois dimensions; 3° Algèbre supérieure ; 4° Calcul différentiel, plus complet même qu’à l’École polytechnique. Tout est disposé dans l’ordre effectif de lenseignement. Je désire que ce travail puisse t’'être de quelque utilité, et je te l'aurais envoyé depuis longtemps si jeusse pensé que cela te fût agréable, car il est rédigé et lithographié depuis trois ans accomplis. Cet envoi m'oblige à te quitter plus promptement que je ne le voudrais, pour ne pas manquer l’heure spéciale où la poste recoit ici de tels paquets. Il faut d’ailleurs que je réponde encore un mot à M. Encontre, qui m afaitapporter par M. Brandenburg une fort aimable lettre. Comme je ne sais s’il est encore à Bordeaux ou bien à Montauban, je te prie de te charger de la remise de cette réponse. Sa lettre avait d’ailleurs pour objet de me recommander M. Brandenburg et de me demander des conseils pour son fils, Il ignorait sans doute l’entrevue de Bordeaux,
Mais M. Brandenburg, qui paraît un homme fort accessible à des conseils quelconques, ne m'a pas vu ici une seule fois et s’est borné à m’annoncer, sur le dos de la lettre d’Encontre, qu’il venait de placer son fils dans l’une des plus mauvaises institutions de Paris, sans avoir aucunement suivi les avis spéciaux que je lui avais donnés à sa prière, et dont je serai désormais moins prodigue.
Adieu, mon cher Valat; j’espère que tu n’oublieras point d'offrir de nouveau à ta digne et aimable femme l'hommage bien sincère de la profonde gratitude de ton dévoué,
AU
À Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le dimanche 5 janvier 1840.
Je saisis avec empressement, mon cher Valat, un instant de loisir imprévu pour répondre à ton aimable lettre du 25 décembre. C’est aujourd’hui mon seul jour de relâche pour mes occupations professionnelles, et je -vais même le perdre, du moins l’entamer gravement dès dimanche prochain, où je reprendrai mon cours d’astronomie, suivant mon usage depuis neuf ans ; en sorte
que si je ne profitais pas aujourd’hui de cette liberté momentanée, je craindrais de voir trop ajourner la possibilité de causer un peu commodément avec toi. Toutefois, tu mériterais peut-être bien que, occupé comme je le suis, j'employasse autrement cette matinée, en me décidant à mettre dans ma réponse un aussi long intervalle que tu en as laissé écouler pour la tienne. Mais le vif souvenir de l'accueil si cordial que j'ai recu cet automne à Bordeaux, au moment même où, d’après un silence intempestif, je venais de te faire presque le tort de douter temporairement de ton amitié, m’empêchera toujours d’attribuer à l’indifférence la part de la préoccupation ou tout au plus de la nonchalance. D'ailleurs, je n’ai nullement l'intention de faire la guerre, et surtout ainsi à mes propres dépens, en me privant systématiquement d’un échange aussi doux de pensées et de sentiments.
Pour commencer, à ton exemple, par l'affaire d'Euler, je dois te dire, au sujet de l’éclaircissement que tu me demandes, que je suis au fond très persuadé, comme toi, que Pextension analytique dont il s’agit n’a nullement besoin, non plus qu'aucune autre, de la moindre démonstration spéciale, et qu’elle rentre pleinement, à mon gré, dans le droit général des analystes à étendre autant que possible leurs transformations quelconques, pour si bornées même qu'elles se soient d’abord présentées ; les distinctions de fractionnaire et d’entier, de négatif etde positif, d’incommensurable et commensurable, et même de réel et d'imaginaire, me semblent des considérations essentiellement arithmétiques qui doivent toujours être écartées par l’analyse, aussi bien quand elles portent
sur des exposants que lorsqu'elles affectent seulement des coëfficients ; les généralisations vraiment analytiques n'ont pas plus besoin de preuves formelles, à mes yeux, pour ceux-là que pour ceux-ci. Toute autre manière de voir, quoique trop commune encore, me semble n'être qu'un reste transitoire de l’état primitif des idées analytiques qui, nées d'abord des idées numériques, n’ont tendu que depuis environ un siècle à s’en séparer radicalement. C’est ainsi que j’ai toujours envisagé et expliqué l'esprit de l'analyse mathématique, esprit qui se montre à ceux dignes de le sentir, mais qui ne saurait se démontrer, comme le demanderaient naïvement tant d'étroits géomètres. Tu comprends donc que mon premier et principal reproche à la démonstration d’'Euler, c'est précisément d’avoir voulu prouver ce qui, à mon sens, n’en a nul besoin, et ce qui, en effet, avait été admis immédiatement par Newton et tous les autres géomètres, aussitôt que Wallis a eu l’idée distincte des exposants fractionnaires, sans qu'aucun d’eux se soit avisé, jusqu’à Euler, de se croire ainsi coupable d'hétérodoxie mathématique. Mais je dois ajouter qu'il y a plus d’ailleurs, comme je l’explique dans mes leçons. La prétendue démonstration d’Euler est, sans doute, comme tu le dis, fort élégante et fort nette, quand on a une fois admis le point de départ f(m) f (n) =f (m+n) ; mais la manière de l’établir est fort peu satisfaisante, et présente, du point de vue de l’auteur, une sorte de cercle vicieux, puisque, après avoir démontré cette propriété caractéristique pour les seuls cas de m et n entiers, par la considération même des puissances, il croit dès lors avoir le droit de l’étendre spontanément à tout autre cas : or, c’est là qu'est le so-
nn DIN ES
phisme, qui annule toute l'argumentation. Ce n’est pas moi, sans doute, qui contesterai un tel droit d'extension; mais je demanderai alors pourquoi ne pas l’appliquer directement au développement primitif de (1+ x)” : ce qui eût rendu inutile toute la démonstration. Le vice, et on peut même dire le ridicule, du raisonnement d’'Euler consiste à prendre pour base une extension parfaitement analogue à celle qu’il se propose de démontrer. On n’y pourrait remédier, en restant dans l'esprit de cette démonstration , que si l’on établissait cette propriété initiale comme un simple fait de calcul, par la seule multiplication exécutée des deux séries 1+mx+etc., 1 + nx-—+etc.,ce qui serait long et pénible, et difficile même à établir, en général, pour un terme quelconque; en tout cas, la démonstration perdrait essentiellement ainsi toute la simplicité qui en constitue le principal mérite. Telle est mon opinion sur cette subtile inadvertance du grand Euler, qui aura sans doute été séduit par la grâce et la facilité d’une telle argumentation, sans ‘trop s'occuper d’ailleurs du point de départ. La seule démonstration vraiment satisfaisante que je connaisse de la formule générale du binome, pour ceux qui en veulent absolument une, est celle que Lagrange a donnée dans le calcul des fonctions, d'après l'équation dérivée caractéristique y” (1+x)—my. Mais le mieux est encore, je le répète, de ne se faire aucun scrupule de l’extension spontanée. C’est à quoi je ne manquerais pas de réduire mes lecons si je pouvais être entièrement le maître et s’il ne fallait pas, jusqu’à un certain point, compâtir, dans l'intérêt des élèves, aux préjugés dominants, surtout en un cas où le vrai sentiment mathé-
us DS
matique est encore si imparfaitement développé chez la plupart des géomètres. Tu conçois sans peine que, même dans ma position, je ne puis, à cet égard, me donner une pleine liberté philosophique, sous peine d’exposer mes élèves à de graves contradictions, je ne dis pas chez tant de vulgaires mathématiciens, qu'on peut et qu'on doit dédaigner, mais jusque chez des analystes très-justement admirés d’ailleurs. Voilà, j'espère, quoique sommairement, de quoi te satisfaire sur cet article; je suis tout disposé à te fournir, autant que possible, de semblables éclaircissements sur les autres points qui pourraient survenir. En tout je me félicite que mon programme fructifie chez toi, comme je l'avais bien présumé; cette énonciation rationnelle de la chaîne successive des doctrines mathématiques doit, en effet, quoique très-succincte, suffire à un bon esprit géométrique pour lui suggérer de nombreuses et utiles indications. Du reste, je compte composer bientôt, une fois achevé mon ouvrage actuel, un traité spécial de philosophie mathématique, peut-être dès l’an prochain, où l’ensemble de ma manière de concevoir la science pourra être mieux apprécié qu’il n’a pu l'être dans le trop court exposé du premier volume de mon grand ouvrage. Peut-être même me déciderai-je aussi, par un travail encore plus usuel, pour satisfaire à un vœu qu'on m'a depuis longtemps témoigné et qui se manifeste de plus en plus, à publier, non mon cours entier, dont tu as le programme, ce qui me prendrait trop d’un temps dont j’ai si peu déjà pour de plus importants ouvrages, mais au moins la partie de ce cours relative à la géométrie analytique, qui en est,à mon gré, la portion
la plus essentielle et la plus caractéristique, à cause du plan entièrement neuf et de l'esprit tout nouveau que j'y ai introduit. Mais quelque utile que pût être dès à présent une semblable publication, comme tendant à régénérer en France l’enseignement mathématique, qui en a si grand besoin, je ne puis, indépendamment même du temps, m'en occuper encore, tant que je resterai examinateur, afin de ne pas encourir à mon tour, vis-à-vis de ceux qui ne me connaissent pas, le reproche si justement mérité par d’autres examinateurs, d’user de l’ascendant de leurs fonctions pour pousser à la vente forcée de leurs traités élémentaires ; quoique ma nature et tout son passé puissent sans doute me permettre de braver impu-nément un tel risque, il est encore plus convenable peut-être de ne pas même s’exposer au moindre soupçon sur un tel article. A la vérité, comme je ne pourrais, en tout cas, entreprendre cette publication avant l’an prochain, il est fort possible qu’alors ma situation se trouve changée de manière à me débarrasser tout naturellement de pareils scrupules.
Je te remercie bien sincèrement du favorable jugement que tu as porté sur mon quatrième volume; j'espère que la fin, qui paraîtra ce printemps, continuera à t’en sembler digne. Ton opinion sur la valeur comparative de ce volume à l’égard des précédents ne m'étonne pas, car elle est non-seulement la mienne, mais celle aussi, à ce qu'il me semble, de la plupart des juges compétents. C’est en effet dans ce volume qu'il y a eu le plus création, non-seulement dans les détails, mais dans l'ensemble, au lieu d’une large appréciation ou d’un simple perfectionnement de coordination. En tout j'ai
lieu de me féliciter de la progression des suffrages à l'égard de ce grand travail, qui, bientôt terminé, aura finalement exigé dix ans de: publication, à la vérité à cause de beaucoup d'obstacles accidentels. Le second volume a été généralement préféré au premier ; le troisième a aussi paru supérieur au second ; et enfin je vois que le quatrième est encore plus goûté que le troisième.
Cette gradation est pour moi l’une des confirmations les plus décisives et l’un des plus efficaces encouragements que je puisse désirer. La discontinuité de publication aura du moins eu l'avantage de mettre une telle progression dans ‘un plus grand jour. Aussi j'augure assez bien dr: succès d’une seconde édition, qui, cette fois, serait intégralement publiée, et par suite jugée. Quoique cet ouvrage nait pas eu les honneurs du moindre compte rendu, ni même d'aucune simple annonce de. journal, Je m'aperçois cependant qu’il commence à percer par son propre poids. Mon libraire m'a récemment déclaré que, à peine le quatrième volume sera-t-il complété, qu’il faudra songer à une réimpression totale, la première édition étant déjà presque ‘épuisée. En. un temps où presque tous les succès tiennent au charlatanisme des coteries et des journaux, un tel résultat me semble aussi étrange qu’encourageant ; il indique peut-être que la partie du public qui tend à se dégager du tourbillon de la presse vul-
gaire, prend maintenant plus d'importance et plus d'originalité que je ne l'avais d’abord espéré, et cet effet a lieu tout aussi bien en Angleterre et en Allemagne que dans notre France. [l est fâcheux de ne pouvoir compter sur une vie séculaire, qui permettrait de jouir un peu
d'un tel progrès, qui, à peine entreru échappe à jamais à notre individualité. |
Je te remercie d’avoir attaché assez d'importance à mon travail pour en faire le sujet d'un examen critique, qui, de ta part, serait, j'en suis sûr, aussi scrupuleusement consciencieux que spontanément bienveillant, et par suite pourrait devenir fort utile, non-seulement à moi, mais au public lui-même. Quoique, comme tu me l’indiques, quelques objections prématurées aient été naturellement dissipées par la suite du travail, cela n'empêche pas qu’une telle opération, quand elle pourra reposer sur l’ensemble de l’ouvrage, ne pût avoir un grand intérêt. Si jamais mon livre est réellement soumis à un jugement public, ce ne pourra, sans doute, être que de cette manière, qui malheureusement n'est pas trop à la portée de nos juges de profession. Aussf avait-on naïvement osé me demander plusieurs fois de faire moimême, dans tel ou tel journal, une semblable appréciation de mon ouvrage, suivant la honteuse pratique de nos industriels littéraires et scientifiques ; des hommes même fort éminents m'ont donné lieu de repousser avec indignation cette singulière marque d’amitié et de confiance, uniquement sans doute pour se dispenser d’un travail d'appréciation dont ils sentaient peut-être la difficulté. Je crois même que le désir d’esquiver le jugement raisonné de mon ouvrage n’est pas étranger à la bizarre résolution prise l’an dernier par l'Académie des sciences de ne plus admettre de rapport quelconque sur des livres imprimés, en vertu de je ne sais quel vieux règlement, longtemps oublié, qu’on s’est alors avisé de faire inopinément revivre. Mais en tout cas il s’ensuit
que cet'ouvrage n’a été encore Le sujet d’aucune critique raisonnée, et cela est certainement regrettable à plus d'un titre. Un de mes illustres amis (M. de Blainville) d commencé, je crois, une semblable opération sur le quatrième volume ; mais je ne sais en quoi elle consiste, et je doute d’ailleurs qu'il la termine, et surtout qu’il la publie. Personne, que je sache? n’y a ae jusqu'ici pour l’ensemble dé POUVrARES 2 EEE os
Comme tu ne me dis absolument rien de ta santé et de celle de Mr Valat, j'en conclus qu’elles sont l’une et l’autre en bon état, ainsi que celle de ton jeune fils. La mienne continue à étre excellente, à la charge toutefois de ne point m’écarter de mon régime, rationnel à tous égards. Quant à ma femme, qui est très-sensible à tes compliments, elle est toujours un peu valétudinaire, quoique sans aucune indisposition caractérisée.
Je regrette que tu ne me dises rien de la lettre que je l'avais envoyée, en t’écrivant le 22 octobre, pour Encontre fils, mais je présume qu'il l’aura exactement recue. Je n'ai plus eu aucune nouvelle directe ni indirecte de cet étrange M.Brandenburg, qui m'aura un peu guéri, pour lavenir, de ma trop grande facilité à accueillir les consultations qu'on vient me demander. |
Adieu, mon cher Valat; n'oublie pas de présenter spé-
cialement à M Valat l’expression de mon affectueuse estime, et recois les vœux sincères de ton ami dévoué,
ATE ConTE.
La naïveté de ton recteur m'a beaucoup amusé: il n’est pas le seul qui m’ait offert, à propos de mon ou-
vrage, des méprises aussi étranges, par suite du titre que j'ai été forcé d'adopter, faute d’une meilleure désignation, et que toutefois je parviendrai peut-être à réhabiliter convenablement auprès des bons esprits.
A Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le dimanche 10 mai 1840.
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Je saisis avec empressement, mon cher Valat, un instant disponible, au milieu de travaux excessifs et continus, pour répondre à la lettre que j'ai reçue de toi le 12 avril. Tu mériterais bien, en retour de ton trop long silence, que je te fisse systématiquement attendre davantage, en m’excusant ensuite sur un état d’absorption mentale qui certes serait jugé suffisant. Mais, sans tant de malencontreuse finesse, bonne seulement à gâter la vie (qui n’en a pas besoin), il vaut mieux que chacun de nous suive librement son naturel, pourvu qu’il subsiste une certitude suffisante de sympathie réelle, dont les témoignages ne doivent point, par conséquent, devenir démesurément rares. Ce serait d’ailleurs me punir ainsi moi-même beaucoup plus sûrement, en me privant de la douce satisfaction de m'entretenir un moment, quoique bien court et très-
imparfait, avec un véritable ami d’enfance, au milieu du monde radicalement indifférent dont je suis entouré, Je t'assure, enfin, que je concois pleinement les motifs que tu m’expliques de ce délai exceptionnel ,«t que j'entre réellement dans le juste chagrin qu'a dû te causer une telle perte de temps, en espérant toutefois qu’elle se réparera plus tard. Personne plus que moi, je présume, n’a observé et apprécié dans son ensemble la lutte sourde et spontanée qui existe aujourd’hui, dans notre enseignement scientifique, entre les Normaliens et les Polytechniciens, lutte qui n’est à mes yeux qu’une manifestation spéciale de l’antagonisme général entre l'École métaphysique et l’École positive. Au moins avons-nous, à cet égard, la consolation que le temps agit visiblement pour nous, cequi n’empêche pas toutefois, en attendant, de graves perturbations individuelles.
Comme tu ne me dis rien de ta santé ni de celle de ta femme et de ton fils, j'en conclus que tout va fort bien. Quant à nous, ma femme a beaucoup souffert et souffre encore de la poitrine, quoique la saison commence à la remettre en état ; pour moi, j'ai été aussi bien portant que de coutume depuis ma lettre de janvier. Toutefois le repos mental dont javais besoin, et que je croyais alors prêt à cesser, a dû se prolonger fort au delà de mon espérance, puisque c’est seulement depuis trois semaines que je suis vraiment en verve continue de composition de mon dernier volume. Mon accès de travail de l’an dernier m’a valu ce long intervalle, qui, du reste, quoique me paraissant chaque fois exceptionnel, rentre, au fond, je le vois bien, dans mon mode fondamental de production, puisqu'il se repro-
duit constamment plus ou moins. J’ai du moins utilisé pour mon plaisir cette prudente et indispensable intermittence en me livrant cet hiver avec délices, le plus fréquemment possible, à mes chers opéras italiens, qui heureusement sont en ce moment à ma portée (à l’Odéon). J’y suis allé beaucoup plus souvent que l’an dernier; et maintenant que les chants ont, hélas! cessé jusqu’à l’automne, pour aller trouver ces froids Anglais qui ne savent que les payer, je ne regrette au fond que de n’y être pas allé plus souvent encore. Je suis fort heureux que ce goût se soit enfin développé chez moi, quoiqu’un peu tard, d’une manière aussi franche et aussi vive, qui m’inspire à cet égard toute l’ardeur d’un jeune novice, avec la réflexion, qui heureusement la consolide sans Paltérer. Tu croiras difficilement peutêtre que des chants entendus seulement deux ou trois fois au plus, il y a maintenant deux mois au moins, me reviennent involontairement au cerveau avec une netteté parfaite, pendant mes intervalles de travail, tandis que je les croyais oubliés. Rien n’est plus vrai pourtant, et ne me charme davantage aujourd’hui; car j'ai du moins le bon esprit, à cet égard, de me laisser faire, sans gâter mon plaisir par aucune vaine escrime critique, et je profite le plus possible de cette heureuse disposition. Pour la saison prochaine {six mois à partir du 1°" octobre), je suis déjà décidé à m’abonner de manière à y aller régulièrement une ou deux fois la semaine sur les trois représentations qu'ils nous donnent, et qui portent presque toujours sur le même ouvrage, afin de s’adapter à cesconvenances d'abonnés; j’ai même retenu d'avance la stalle que je préfère. Tu vois que rien ne
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manque à mon singulier enthousiasme, si ce n’est d’être une affaire de ton et de mode, ce dont tu me sais incapable. Ilest vrai, puisqu'il faut tout dire, que c’est là mon unique distraction, que je n’ai pas été une seule fois à aucun autre théâtre (même aux Français), et que surtout je ne vais pas uneseule fois dans le monde, n'ayant pas même dîné, je crois, un seul jour hors de chez moi depuis mon retour de ma tournée. Du reste, ce goût esthétique n’est pas borné à la musique, quoique actuellement dominante ; il s'étend aussi à la peinture, et surtout à la poésie, pour laquelle tu connais mon ancienne prédilection, qui, après m'avoir momentanément quitté, m'est depuis longtemps pleinement revenue, et j'espère à jamais, du moins pour la vraie poésie, sans parler de la versification. Tu sais que par régime philosophique je m’abstiens soigneusement de lecture, afin de mieux préserver de toute altération mon originalité caractéristique. Or, sauf le compte rendu hebdomadaire de lAcadémie des sciences, que je ne lis pas même toujours à temps, je ne souffre d'exception que pour les grands poëtes, de tout âge et de toute nation, qui me servent de délassement habituel quand j’ai un moment de relâche, ce qui d’ailleurs est devenu fort rare depuis que je me suis remis en pleine activité de travail, qui me laisse à peine la faculté de prendre l’exercice convenable à la conservation de ma santé.
Tu dois aisément concevoir, en effet, que pour faire un gros volume en quatre mois, comme j'ai fait l’an dernier, etcomme je referai sans doute essentiellement cette année, sans cesser cependant de faire consciencieusement chaque jour ma lecon chez M. Laville, et trois