‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 33 sur 38 · ST SAT · texte numérisé non relu

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soirées par semaine mon interrogation à l’École, il faut Pintensité de travail la plus soutenue et la plus énergique, malgré l’extrême rapidité d'exécution que j'ai heureusement conservée jusqu'ici, quand une fois je suis én verve, ce qui est d’abord lent à obtenir. La date de cette lettre doit te faire remarquer que je n'ai de suspension que le dimanche, et encore à mon grand regret, par un devoir scrupuleux, à cause de mon cours d'astronomie, à midi, toujours fort suivi, comme il l’a été depuis dix ans, et que je me ferais conscience de négliger, précisément parce que j’en suis l’arbitre et qu'il est gratuit. Peut-être ce repos forcé ne m’est-il pas d’ailleurs physiquement inutile; du moins, c'est ainsi que je tâche de l’envisager. Le reste de cette journée, ainsi coupée et par suite perdue pour le travail, se trouve alors naturellement consacré non aux affaires, car heureusement je n’en veux pas avoir, mais au petit nombre de visites que je me décide à faire sur le trèsgrand nombre qui m'est recommandé. Pendant la semaine, je suis à l’ouvrage depuis quatre heures du matin jusqu’au dîner, en me couchant de très-bonne heure, avec les seuls intervalles qu’exigent strictement mes devoirs quotidiens, et qui malheureusement nécessitent des efforts périodiques de réinstallation mentale. Quelque intense que soit mon activité de composition, je mesuis remis trop tard à l’ouvrage pour espérer sa terminaison à l’époque de mes examens, c’est-à-dire dans deux mois presque, puisque la corvée de Paris commence le 20 juillet; du moins, je commence à le craindre, depuis que je vois s'étendre sous ma plume, au delà de ce que j'avais prévu, cette dernière partie,

qui, bien décidément désormais, quoique annoncée comme seconde moitié du quatrième volume, devra former réellement un cinquième volume très-distinct et aussi compacte que ses aînés. Je vois maintenant que d’ici aux examens je terminerai seulement la portion historique de ce cinquième volume, relative à l’appréciation philosophique de l’ensemble du passé humain, et qui doit former les trois quarts environ du volume. Quant au dernier quart, destiné aux conclusions générales de tout l'ouvrage, il faudra, je Le crois bien déjà, le réserver pour le retour de ma tournée ; avec d'autant plus de raison que, quoique assez court, ce couronnement final exige, par sa nature, un intervalle spécial, à cause de son caractère très-différent du reste, et qui oblige à se replacer à un point de vue plus général. Mais, comme je ferai commencer l'impression dès la fin de ce mois, et que je compte, avant d’aller en tournée, avoir corrigé les épreuves de ces trois premiers quarts, jé crois cependant que, malgré ce retard involontaire, ma grande publication sera enfin complétée en novembre prochain, ou au plus tard en décembre, onze ans après avoir été commencée.

L'intérêt que tu prends à ce travail doit m'empêcher d’oublier ici de te faire connaître une circonstance qui fera plaisir à ton amitié, et qui s’est réalisée peu de temps après ma dernière lettre. Un membre de la Chambre des Communes d'Angleterre, et qui, je crois, est un des chefs actuels du parti radical, s’est fait présenter à moi, en janvier, par M. Arago, désirant connaître l'auteur d’un ouvrage qu’il avait fort goûté en Angleterre, où il semble faire plus de sensation qu’en France.

Je m'y suis, comme tu le sens, convenablement prêté; et après son retour à Londres, ce personnage m'a envoyé le numéro de la Revue d'Édimbourg contenant un long article sur les deux premiers volumes de mon ouvrage. Je savais l’existence de cet article depuis longtemps, et je crois t'en avoir parlé à Bordeaux ou à Angoulême, mais je n’avais pas eu la curiosité de le lire, par suite de mon rigoureux principe d’abstinence de lecture sérieuse relative à mes sujets actuels de méditation. Cependant, ainsi poussé, la bienséance ne me permettait pas de m’en dispenser, et je suis récompensé de l’avoir lu, par la satisfaction que m'a causée cette appréciation vraiment consciencieuse, quoique l'auteur en soit au point de vuereligieux. L'article est, je crois, de l'illustre physicien Brewster, toutefois sans signature ; d’autres l’attribuent à Herschell le fils. Je serais heureux que le reste de mon traité pût donner lieu à un examen aussi sérieux et aussi élevé. Comme je crois que tu lis l'anglais, jet'avertirai enfin que cet article commence le cahier de July 1838, Edinburgh Review. Si tu désires en prendre connaissance, Je présume que tu le trouveras aisément à Bordeaux.

La mort de Poisson donne lieu, tu le sens, à de grands mouvements, ici, dans le monde scientifique, à cause des nombreuses places qu’il avait si scandaleusement absorbées, et qui donnent lieu à une sorte de succession d'Alexandre. Par caractère, je dois être peu touché de cette agitation, qui d’ailleurs me trouve en ce moment cuirassé d’une manière invincible par l'état d’abstraction cérébrale où me place heureusement mon travail, en sorte que je ne veux pas même entendre

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parler de tout cela, à plus forte raison me méler d’aucune de ces intrigues, surtout pour mon compte. Je vois donc le drame d’un coin fort isolé, et cependant jy suis réellement intéressé; car il est probable que, par suite des mutations qui vont avoir lieu, je vais enfin obtenir une chaire de l’École polytechnique. Toutefois, quelque instance qu'on me fasse, je n’entends entreprendre à ce sujet d'autre démarche réelle qu’une simple lettre de déclaration motivée de ma candidature directe, quand le jour de l'élection viendra au Conseil de l’École et ensuite à l’Académie des sciences ; et si cela arrive pendant mon abscence, j'en serai fort aise, afin de n’être pas même tenté de m'en mêler d’aucune autre manière. Outre que je ne dois pas laisser entamer ma verve actuelle par ces sots tripotages, je suis d’ailleurs convaincu que les nombreuses visites qu’on me prêche me seraient essentiellement inutiles, même en cas d’échec. Du reste, j’ai la satisfaction d’apprendre qu’on s’attend presque universellement, dans le monde, à me voir arriver, surtout parmi les élèves, qui sembleraient disposés à goûter fort peu tout autre choix. L'affaire paraît plus certaine que l’an dernier, car le temps a travaillé pour moi en permettant une plus saine appréciation de chacun, malgré l’'académicité. Mon concurrent paraît d’ailleurs sur le point d’en prendre son parti, s'étant désormais presque désintéressé, par la perspective à peu près certaîine d’une autre place qui lui va mieux. Toutefois, même en cas de succès, je crois que je ferai encore ma tournée cette fois, à moins que ces élections ne procédassent avec une rapidité inusitée, que rien n’exige ; et je t’avoue franchement que puisque mon cours ne com-

mencerait en tout cas à l’École qu’à la rentrée de novembre, étant déjà terminé, je ne serais pas fâché, pour plusieurs motifs aisés à deviner, de faire cette dernière tournée, que je tâcherais de rendre la plus agréable possible, surtout si j’ai l'avantage de t'y pouvoir embrasser, ce que nous ne saurons qu'au commencement de juillet, où nous ferons le tirage des tournées. Je puis seulement t'assurer, à cet égard, que j’ai bonne envie de revenir à Bordeaux, et qu’il faudra, si je n’y viens pas, que ma ligne m'en ait fort écarté.

Adieu, mon cher ami, je me vois avec peine forcé de quitter ce cordial entretien, dont le temps vient d’expirer trop vite. Tout à toi,

Ne m’oublie point, je te prie, auprès de Mr Valat, dont les aimables bontés me sont encore vivement présentes.

Je te remercie de ta gracieuse approbation de mon programme, et je suis fort aise qu’il te soit utile, sans m’étonner qu'une aussi succincte indication t'ait pu suffire. La singulière méprise de ton recteur sur le titre de mon ouvrage m'a paru infiniment divertissante. En tout cas, je lui sais bon gré de son injuste indignation.

À Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le vendredi soir, 10 juillet 1840.

Je profite avec empressement, mon cher Valat, d’un moment de relâche à l’intense continuité de mes travaux, pour me procurer la douce satisfaction de répondre à ton aimable lettre du 21 juin, dont le commencement m'a rappelé de la manière la plus vive les heureuses émotions qui se rattachent au souvenir ineffaçable de nos anciennes relations d'enfance et de jeunesse, si agréablement ravivées dans l’âge mûr par notre délicieuse entrevue de l’an dernier, où j’ai tant confirmé que rien ne saurait remplacer l'abandon et la confiance inspirés par une amitié de collége entre des natures qui, au fond, suivant ta juste appréciation, sympathisent aussi pleinement, soit d'esprit ou de cœur, que la tienne et la mienne. Pour te rassurer d’abord sur ma santé, je te dirai que, malgré l’activité presque fabuleuse avec laquelle, depuis deux mois, je fais marcher mon cinquième volume, je continue à me porter fort bien, saufquelques légères perturbations peu durables, tenant surtout à l'extrême irrégularité du singulier été que nous avons cette année. Je te remercie,

ainsi que ma femme, de ta sollicitude et de celle de la bonne Me Valat à son égard. Quoique rétablie de sa maladie, elle est loin d'être réellement en heureuse santé ; j'espère qu’elle passera à la campagne la majeure partie du temps de ma tournée, et qu’elle s’en trouvera bien; mais il n’y a pas à penser à lui faire partager, pour aucune portion quelconque, les fatigues inhérentes à mon voyage forcé.

Jusqu’à avant-hier, où nous avons tiré les tournées de 1840, j'avais espéré que le sort me ménagerait encore une heureuse reproduction de notre entrevue de Van dernier. Mais maintenant il n’y a plus d’illusion possible, et je suis contraint de renoncer à cette douce perspective, que j'avais choyÿée, pour ainsi dire, pendant toute l’année, quoique, du reste, ma tournée soit, à cela près, aussi agréable que je puisse le désirer.

L’itinéraire étant maintenant fixé d’une manière invariable, je vais t’indiquer, comme l’an dernier, le jour de mon arrivée à chaque centre d'examen, quoique j'espère bien que nous échangerons encore une lettre avant mon départ, à la fin d'août; mais c’est pour plus de sûreté, et afin que, une fois parti, je puisse directement recevoirtes lettres (adressées alors, suivant usage, poste restante, avec indication de ma qualité officielle, pour éviter tout embarras). Je suis toujours avec M. Bourdon; mais, cette fois, je ferai le second examen, ainsi le sort l’a voulu. À un jour près, en plus ou en moins, selon la règle adoptée, je dois commencer à Reims le 5 septembre, à Metz le 0, à Nancy le 18, à Strasbourg le 22, à Besancon le 26, à Lyon le 30, à Marseille le 6 octobre, et enfin à Montpellier, der.

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nier centre, le 10, d’où je retournerai directement à Paris. Le nombre des candidats surpasse de quarante, pour toute la France, celui de l’an dernier, et Paris seul fournit, comme de coutume, cent candidats de plus que tout le reste de la France, en tout cinq cent soixante-douze. En tant que second examinateur, j'aurai sans doute des examens de moins que mon collègue, et un peu plus de marge pour mes arrivées, mais tout cela bien compensé par l’ennui de présider à Paris toutes les compositions, et en province celle du latin. Enfin, il faut bien accepter la corvée telle quelle, et avec toute la grâce possible, puisque c’est peut-être ma dernière tournée. Tu vois, du reste, que c’est six cents lieues à faire en très-beau pays, presque partout, et qui,/j'espère, me reposeront bien des fatigues mentales. Mais il est malheureusement évident , d’après cet itinéraire forcé, que je n'ai pas de chance de toucher à Bordeaux, à moins que de prendre ce chemin pour revenir à Paris, ce qui ne serait peutêtre n1 bien raisonnable, ni même praticable, en allongeant ainsi volontairement un voyage aussi étendu, à la fin duquel je me trouverai peut-être un peu las. Quoi qu'il en soit, j’aime à penser, au moins provisoirement, et pour calmer mon désappointement, à cette singulière issue, qui me permettrait de passer à Bordeaux les journées des 17 et 18 octobre, pourvu que je fusse assuré d’une place dans la malle, afin d'être à Paris le 20, jour que je ne peux, en conscience, dépasser qu’en cas de maladie réelle, à cause des besoins du service, qui souffrirait certainement d’un plus long retard. Cette combinaison me plairait d’autant plus

que Jaurais ainsi le plaisir de voir aussi, à Agen, l'ami chez lequel je logeai l’an dernier à Montpellier, et qui est maintenant l’un des deux entrepreneurs {avec notre camarade Mellet) du superbe pont-aqueduc qu’on va construire à Agen. Mais, quoique je n’hésite point à tindiquer franchement cette extrême ressource, afin de compenser ton désappointement aussi bien que le mien, je te prie de ne pas me presser, à ce sujet, vers une résolution qui ne me tente déjà que trop, tandis que réellement elle serait peut-être déraisonnable. Du reste, nous avons, comme tu vois, le temps d'y penser tous deux avant l'exécution éventuelle. Si, ce qui sera alors décidé, cette tournée doit être la dernière, cette circonstance méritera d'être également prise en considération.

L'affaire de la chaire polytechnique ne se décidera à l'École que dans quinze jours au plus tôt, et ensuite à l'Académie. Envers celle-ci, je n'aurais aucune chance sérieuse, vu l'académicité de mon concurrent, si je n'étais pas nommé par l'École; mais aussi il paraît que si l'École me choisit, l'Académie confirmera. En sorte que tout dépend du Conseil d’Instruction de l’École. Quoique jy aie certes de nombreux partisans, le jeu des coteries académiques est assez efficace pour que, en ce moment, les gens bien informés ne sachent pas encore en quel sens l'élection tournera finalement, malgré que tout le monde convienne, même ceux qui voteront contre moi, que je serais beaucoup meilleur professeur que mon concurrent ! Du reste, je me félicite tous les jours du parti que je t'ai annoncé dans ma dernière lettre, de m'être abstenu, dès l’origine, de toute démarche

oficieuse, sauf la seule déclaration officielle de candidature motivée. Au lieu de faire des visites, j’ai énormément avancé, pendant ces deux mois, mon cinquième volume: ce qui vaut beaucoup mieux, à tous égards, ne fût-ce d’ailleurs qu’à maintenir ma philosophique sérénité, que je sais ainsi faire passer de Pabstrait au concret, au grand profit de mon bonheur réel, qui, après tout, ne tient pas tant à un tel succès. Je suis, d’ailleurs, de plus en plus convaincu que mes visites n'auraient rien changé d'essentiel aux dispositions qui me sont contraires, et qui viennent de gens sachant fort bien ce qu'ils vontfaireetcommettantuneinjusticeavec pleineconnaissance de cause, sans que de vains salamelecs eussent pu modifier des antipathies ou des jalousies fortement enracinées, ni même les simples préventions. Je t’avoue, d’ailleurs, que je me plais à l’idée que, si je réussis, j'aurai puissamment aidé, à mes risques et périls, à abolir, au moins pour tous ceux qui voudront se respecter convenablèment, cette humiliante sujétion des visites à des gens malveillants ou prévenus, que l’aplatissement de nos caractères scientifiques a introduite de nos jours, depuis que la science est surtout devenue une industrie au lieu d’une vocation. Sans doute les intrigants, malgré cet exemple, ne se dispenseront pas de tripoter; mais les honnétes gens pourront désormais s’en abstenir quand leurs titres seront assez réels et assez connus, ce qui est, au fait, mon cas dans cette affaire. Ma résolution, d’ailleurs, a déjà trouvé sa plus douce récompense; car, au défaut de mes sollicitations personnelles, il vient d'en surgir spontanément d’infiniment honorables,

de la nature la plus exceptionnelle, et auxquelles per-

sonne ne s'attendait. En effet, la noble jeunesse qui est maintenant à l’École, et qui pourtant ne profiterait pas de mes lecons sije suis nommé (puisque je me trouverais avoir les nouveaux que va fournir le prochain concours), s’est portée héritière des traditions relatives aux lecons que je fis, 1l y a quatre ans, au grand contentement de tous, élèves et fonctionnaires Par puramour de la justice et simple aversion de l'intrigue, cette généreuse jeunesse, à laquelle je ne pourrai plus penser sans une douce et profonde émotion, s’est unanimement décidée, il ya quinze jours, à faire elle-même les démarches de candidature dont j’ai cru devoir m’abstenir, et a envoyé chez tous les membres du Conseil de PÉcole des députations chargées de leur exprimer convenablement le vœu prononcé des élèves de m'obtenir pour professeur. Cette démarche sans exemple a été aussi heureusement exécutée que dignement conçue, de manière à obtenir même l'approbation du chef de l'École, bien loin d’attirer aucun blâme à ces bons jeunes gens, ce dont j’eusse été désolé. Je lis à peine, à travers mes larmes, cette imparfaite indication d'une telle résolution, qui, tu le sens, est bien faite, en cas d'échec, pour me consoler d'avance, puisque me voilà déjà suffisamment récompensé; et tu sais, certes, si je visai Jamais à la popularité. En définitive, il faut bien que quelqu'un ait la chaire, tandis que de semblables manifestations spontanées ne sont point souvent accordées; tel est l'effet certain, sur des masses bien préparées, de la justice, du zèle et de la rectitude morale, à la longue toujours appréciés à leur valeur. Au reste, tu conçois aisément que, pour peu que les votants aient de prévoyance dans

cette affaire, une telle démarche des élèves est de nature à augmenter beaucoup mes chances de succès immédiat, Nous verrons bientôt; en tout cas, il est presque certain, quant à présent, sauf accident, que l'opération sera consommée avant mon départ, quoique Je fusse tout aussi disposé, ne faisant aucune démarche, à ce qu’elle se fit pendant mon absence. Enfin, si j'échouais, il est fort possible que la chaire vint très-prochainement à vaquer de nouveau, par suite de la tournure, aisée à prévoir dès à présent, que pourrait prendre la situation. Je sais, quant à moi, que, à la place de mon concurrent, je n’hésiterais point à me retirer après une démarche aussi significative en faveur d’un compétiteur. Je suis d’ailleurs, hors de l’École, appuyé par les vœux de tout ce qui réellement se connaît en enseignement mathématique, et surtout de Poinsot, qui me connaît depuis vingt-cinq ans et avec lequel mes relations n'ont jamais cessé. Il s'est très-hautement prononcé en ma faveur dansgette grave « circonstance. En résumé, quoique j'aie beaucoup É chances, je suis tout prêt à accepter un échec dont la noble démarche des élèves a d'avance enlevé toute l’amertume morale, et dont je saurais, d’ailleurs, faire rougir un jour, à la face du publiceuropéen, ceux qui, malgré leur conscience, me l'auraient procuré. Ma position actuelle, quoiqu un peu précaire, est au fond assez douce pour me permettre d’attendre le jour de la justice, dût-il même ne venir que lorsque je n’en jouirai plus; malgré l’amovibilité de mes fonctions actuelles, je crois pouvoir défier hautement mes plus grands ennemis d’oser me les ravir sans se déshonorer complétement. Je n'ai donc, au fond, dans tout cela,

que l'intérêt d’un peu plus de repos, à cause des vacances, dont je suis maintenant tout à fait privé. Quant à l’action que j’exercerais ainsi plus directement sur l’esprit de l'élite de notre jeunesse, je saurai bien, j'espère, si cette issue m'est décidément fermée, en retrouver ailleurs l'équivalent essentiel, d’une manière qui pourrait bien ne pas trop agréer à mes ennemis. Tous ces gens n'ont qu'une corde, et bien mince; ils ne se doutent pas de la variété des ressources que peut créer l'esprit vraiment philosophique pour ceux qui ont le bonheur aujourd’hui d'en être doués. J'ai été jusqu'ici fort pacifique, étant trop préoccupé de la vie mentale pour penser à lutter, si ce n’est par la force spontanée des conceptions ; mais, si on me forçait à la guerre, on finirait par sentir un peu trop tard que je puis la faire bien rude, sans dévier aucunement de mes principes et même sans déranger en rien mes travaux, au point de maturité qu'ils ont atteint pleinement aujourd’hui. Borné jusqu'ici à l’action écrite, je crois Reg an être propre aussi à l’action orale; mes ennemis devraient prendre garde de me pousser à m'y lancer par des voies illégales, quoique pleinement légitimes. J'ai déjà agi sur la jeunesse sans y prétendre nullement; je crois que cela pourrait aller beaucoup plus loin si on m'obligeait à m’en faire un refuge ou un point d'appui pour résister à d’odieuses manœuvres. Du point de vue vraiment philosophique, la science est une bien grande chose; mais les savants, surtout actuels, sont en général de pauvres personnages; qu’ils ne me forcent pas à le trop démontrer. Au reste, je m’épanche librement envers ta vieille amitié, au souvenir de tant d'avanies

et d’injustes délais que m'a fait souffrir depuis longtemps l’antipathie de ce qu’on appelle aujourd’hui L’espritscientifique contre l'esprit réellement philosophique, tandis que leur alliance, qui, je crois, s’est accomplie en moi autant que le permet notre époque, est la seule base actuelle du salut de PHumanité. Mais ce naïf élan n’est d’ailleurs nullement inspiré, sois-en certain, par la prévision d’un prochain échec dans l’affaire actuelle, dont l'issue, je te le répète, est encore, aux yeux des mieux informés, essentiellement incertaine. Mais tu sais qu’un vrai philosophe doit se tenir prêt à tout; ce qui ne veut pas dire, comme on le croit trop souvent, qu’il doive être indifférent. | | Je me suis laissé aller à la douce et trop rare satisfaction de m’entretenir avec toi de ce qui me concerne, sans qu’il me reste aucune place convenable pour les mille autres choses que j’avais à te dire au sujet de ta lettre, et qui seront essentiellement réservées à une autre occasion, aussi prochaine que je le pourrai avec l'énorme corvée que je vais commencer bientôt à Paris. Réponds-moi le plus promptement que tu le pourras, mais sans gêner tes diverses affaires. ni même sans forcer ta nature : tu sais le prix que j'attache à tes lettres ; c’est tout te dire. Je conçois très-bien, d’ailleurs, les empêchements de ménage qui te sont propres et dont j'eusse bien désiré être également embarrassé ; car j'étais fait pour goûter, dans leur entière plénitude, les émotions paternelles, dont je me sens, hélas! à jamais frustré. Nul plus que moi, je t'assure, ne saurait garantir la parfaite justesse de ton appréciation sur la conciliation normale des besoins du cœur avec les plus

sublimes élans de l'esprit : je sens profondément, au contraire, combien cette puissante compensation eût heureusement adouci et par suite même secondé, à un certain degré, mes travaux intellectuels, qui n'ont, en réalité, aucune forte diversion morale, sauf ce qui tient au sentiment des beaux-arts, faible équivalent pour moi de ces touchantes affections sans l’essor desquelles je sens bien qu’on est incomplet et qui sont loin de contrarier aucunement tout développement mental. Aussi, j'accepte avec résignation l’ensemble de ma position, mais certes sans prétendre l’ériger nullement en type, tant s’en faut.

Je partage essentiellement ton avis au sujet de l’article de l’Edinburgh Review. ÎL est clair que l’auteur ne comprend pas du tout ma pensée fondamentale; mais il a certainement fait un travail consciencieux, et même, à certains égards, utile à la saine appréciation ultérieure de mon ouvrage, qui ne sera pas de sitôt jugé. Mon volume final sera le plus étendu de tous; et quoiqu'ayant énormément travaillé, je n'aurai pas peut-être terminé avant mon départ, comme je l'avais espéré, toute la partie historique, quoique j'aie actuellement achevé l'antiquité et le moyen âge. Néanmoins cela n’empêchera pas, j'espère, la publication réelle en décembre, malgré l'extension imprévue qu’a recue, sous ma plume, une appréciation aussi neuve et aussi difficile, où je vise cependant toujours à toute la condensation compatible avec la clarté. En terminant le volume, je dirai peut-être quelque chose relativement à l'accueil obtenu jusqu'ici par cet ouvrage, et surtout je ne manquerai pas de prévenir que je ne répondrai à

aucune critique quelconque qui ne serait pas conçue du point de vue même où je me suis établi, ce qui, d’ici à longtemps, me dispensera, sans doute, de toute polémique philosophique, vu le peu de gens aptes et disposés à remplir cette indispensable condition, sans laquelle les débats ne peuvent réellement produire aucun utile éclaircissement. J’aime ton indignation au sujet de la qualification atheist de notre critique écossais. Tout cela ne prouve, au fond, réellement qu’une nouvelle confirmation du fait bien connu relatif à l'infériorité philosophique actuelle des penseurs anglais, vis-à-vis même de nos médiocres philosophes, certes, à cet égard, bien autrement avancés : c’est de notre France, sans aucun doute, que dut surtout venir la régénération spirituelle et morale, malgré les avantages politiques secondaires qui sont propres à l’Angleterre.

Tu vois, mon cher Valat, qu’il me reste à peine la place de signer et de te présenter les affectueux embrassements de

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

N'oublie pas de me rappeler au bon souvenir de Mre Valat ; je serai bien privé si je ne puis, cette année, lui offrir de nouveau mes remercîments directs pour son aimable accueil de l'an dernier.

XXXVE

A Monsieur VALAT, à Bordeaux. |

Lille, le mercredi matin, 26 août 1840.

Ta dernière lettre, mon cher ami, m'a trouvé, il y a un mois, au milieu de mes examens de Paris, et fort empressé de poursuivre, sans la moindre discontinuité quelconque, cette immense corvée, afin deme ménager, par cette rude accélération, le seul loisir réel compatible, pendant toute l’année, avec mon existence actuelle, et qui, commencé il y a huit jours, durera encore une dizaine, puisque tu sais, d’après l'itinéraire que je t’ai envoyé, que je commence à Reims, de samedi en huit, ma longue tournée départementale. D’après ces motifs, que tu prévoyais aisément, tu nas pas dû être étonné de ne pas recevoir de réponse immédiate, que toutefois j'aurais faite, malgré ces énormes embarras, si j'avais eu réellement quelque information directe à te transmettre sur le sujet dont tu me parles; mais, fort étranger moi-même à tout ce qui concerne l’Université, je n’y connais vraiment personne, si ce n’est quelques-uns de nos anciens camarades, trop occupés d’ailleurs de leur propre avancement pour songer à faciliter celui d'autrui. Tout ce que j’en sais, vaguement,

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c’est l'extrême difficulté que présente l'accès de Paris à tout professeur de province, à moins d’heureux accidents, puisque les colléges de Paris pullulent d’agrégés impatients de s’y caser, et qui, malgré leur position précaire, ne voudraient pas aller dans les départements. Outre ces causes naturelles et involontaires du retard exceptionnel de ma réponse, j'ai préféré, depuis que mes opérations de Paris sont terminées, l’ajourner expressément encore un peu, afin, je dois l'avouer, de ménager à ce doux entretien amical une plus entière liberté, en le réservant d’ailleurs comme une heureuse diversion contre la mélancolie que m’inspire toujours, au début de chaque voyage, le pénible sentiment de mon isolement profond et néanmoins inévitable. Je me suis décidé à venir passer en Flandre, seule province que je ne connusse pas, et pourtant voisine du lieu initial de ma tournée actuelle, ce court et précieux intervalle de délassement ; ce qui me constituera, une fois arrivé à Reims, en crochet d’une centaine de lieues volontaires, puisque je compte, à la fin de cette semaine, aller voir POcéan à Dunkerque, afin que ma tournée touche à nos deux mers. Si, au lieu d’être ainsi nécessairement placé au début, ce temps disponible pouvait se trouver à la fin de ma tournée, tu sens que je n’hésiterais point à me promettre déjà la satisfaction de t'embrasser à Bordeaux. Mais l’époque effective de cette dernière excursion rend malheureusement le cas fort différent : ce n’est point, il est vrai, en ce qui concerne le temps indispensable, puisque, libre le 14 octobre à Montpellier . de ma tournée totale, j'ai déjà prévenu à l'École, à tout événement, que je pourrais bien n'être de retour à

Paris que le 22 (au lieu du 19 officiel), pourvu que jenvoyasse de Montpellier même ma liste générale, afin de ne pas retarder les opérations préparatoires, et que je puisse n’arriver à Paris que pour la réunion du jury d'admission, impossible avant le 23; en sorte que, prenant la malle à Montpellier jusqu’à Bordeaux, et ensuite de là à Paris, ce qui pourrait être aisément assuré avec quelques précautions, j'aurais encore la faculté de passer trois jours à Bordeaux auprès de toi. Ce qui pourra m'en empêcher réellement, c’est la lassitude d'un voyage que ce dernier détour élèverait ainsi à huit cents lieues, et l'extrême besoin de reprendre ma vie de Paris, quelque nécessaire que me soit cependant ma diversion actuelle; néanmoins tu ne dois pas douter que je ne fasse tout ce qui dépendra de moi pour me procurer le doux plaisir direct de cet amical entretien, dans lequel je pourrais épancher tant de choses qui ne sont guère susceptibles d'expression écrite.

Tu dois avoir eu indirectement de mes nouvelles, il y a trois semaines, par la réception de quelques exemplaires de ma lettre à l'Académie des sciences, dont je te raconterai, si nous nous voyons, l’histoire détaillée, qui vaut la peine d’être connue, et où tu verrais comment cette indigne et puérile oppression, concertée huit jours d'avance entre quelques meneurs de l’Académie, a été ostensiblement proposée par un membre dont j’avais, l’an dernier, refusé d’admeitre le fils à l’École Polytechnique (indè iræ, car, sans l’estimer, je n'ai d’ailleurs aucun rapport quelconque avec lui). Il est vrai que mon collègue l’avait classé exactement comme moi ; mais M, Bourdon n’a pas la malheureuse

j habitude de déclarer franchement son avis à toute réquisition, et d’ailleurs il n’a heureusement rien à démêler avec l’Académie. Cette scandaleuse mesure a dû, je présume, t’inspirer un pressentiment défavorable sur le sort effectif de ma candidature actuelle ; ce n’est point, il est vrai, par l'influence immédiate d’un tel acte, qui a réellement augmenté beaucoup la publicité et l’action de ma lettre, et dont l'Académie est maintenant très-honteuse, en voyant le fâcheux effet de cette ridicule iniquité auprès du public impartial. Le lendemain même de cette triste scène, on est venu mettre à mon entière disposition un des journaux les plus influents pour y récriminer à mon aise contre les auteurs de cette turpitude académique ; mais, en remerciant, comme je le devais, la presse périodique de cette généreuse ouverture envers un homme aussi étranger à toute coterie quelconque, scientifique ou politique, je me suis borné à répondre par l'impression immédiate de la lettre, laissant aux divers journaux à l’apprécier comme ils l’entendraient. Mais, si, à titre de cause, cet incident, auquel je ne me serais jamais attendu, quelque mauvaise opinion que j'eusse déjà de la moralité académique, m'a été, en réalité, beaucoup plus favorable que contraire, il n’en devait pas moins être fort inquiétant pour moi et mes amis, en tant qu’indice des dispositions réelles des cabales influentes, qui ne se permettent pas de semblables avanies envers ceux qu’elles croient près de réussir ; cet indice devait être d'autant plus décisif que la brutalité de quelques meneurs a été alors accompagnée d’une insigne lâcheté de la part de divers membres dont j'aurais, en ce cas,

présumé l'appui. Tout cela témoignait assez qu'on était certain du succès dans la violente intrigue laborieusement concertée contre moi depuis trois mois, par des hommes qui s'inquiètent peu de l’opinion publique, jusqu'au jour, prochain peut-être, où éclate son indignation, à laquelle d’ailleurs ils se réserveront encore d'échapper par une honteuse dénégation, au milieu de la confusion du vote secret de ces assemblées, dont chacun élude ensuite trop aisément la responsabilité personnelle. Je pense donc que tu seras peu surpris, quoique très-peiné, d'apprendre que, dans sa séance de vendredi dernier 21 août, le Conseil de l’École, principalement mené par des professeurs qui ont leurs raisons pour redouter la concurrence d’un enseignement vraiment philosophique, vient de nommer décidément mon concurrent, qui sera, tu le sens, naturellement confirmé par l’Académie, heureuse de couvrir d’une telle sanction sa tendance générale à disposer constamment des places en faveur de ses membres quelconques, à Ia seule charge de réciprocité. L’époque a été habilement concertée, pour faire ce choix lorsque, les cours de l’École étant terminés, les professeurs n’y seront plus, avant trois mois, en contact direct avec les élèves, préoccupés eux-mêmes de leurs graves examens généraux, et disposés d’ailleurs, les uns à quitter l’École le plus tôt possible, les autres à jouir, jusqu’à la rentrée, d'un repos bien nécessaire. En outre, on a ainsi obtenu, soit à l'École, soit à l’Académie, l'éloignement de quelques membres disposés en ma faveur, mais pas assez pour se priver de vacances à mon intention. Enfin, on compte aussi que le nouveau professeur, dont les plus

zélés partisans ont le cynisme de reconnaître euxmêmes assez hautement la profonde incapacité didactique, n'aura cette fois affaire qu’à la promotion qui va entrer cette année ; ce qui, sans le sauver de l’indignation publique, s’il a le malheur de la mériter, lui assure en effet quelques mois de répit avant que les nouveaux venus aient pu être assez imbibés des traditions polytechniques, dont ces gens-là, quoique anciens élèves, ont oublié d’ailleurs l’irrésistible ascendant, surtout en un cas où l'injustice est, à tous égards, aussi évidente que celle dont je suis ainsi la victime. Quant à moi, je suis personnellement fort aise de tout cet ensemble de circonstances secondaires, qui m’assure, au moins, que mon indigne rival ne sera pas condamné sans avoir été convenablement entendu ; tandis que peut-être en toute autre époque j'aurais à regretter que les élèves, entraînés par leur noble sympathie pour moi, et par le sentiment trop énergique d’une telle injustice, encore plus que par la puissance naturelle de leur généreuse démarche en ma faveur, n’allassent jusqu’à mettre obstacle aux leçons de cet homme, que je désire, plus que personne, dans l'intérêt de cette digne jeunesse comme dans le mien, voir professer paisiblement tout le temps nécessaire pour que chacun de ceux qui l’ont si aveuglément et si immoralement favorisé soient convaincus de son incapacité radicale, déjà bien connue dans les colléges où il a exercé. Quand il sera, comme je le présume et l'espère, honteusement chassé d’une chaire usurpée, de l’aveu même de ceux qui l'y mettent, je ne veux pas qu'il lui reste la ressource de se dire méconnu, et de prétendre qu'on ne

lui a pas laissé le temps de faire apprécier ses talents didactiques. Tu sens que cela nous importe à tous, et je ne doute pas que les élèves ne le sentent aussi déjà ; du reste, c’est en partie pour me dérober à l'expression, trop animée peut-être, de leurs justes condoléances, que Jai quitté Paris le plus promptement possible, ayant, à cette fin, retenu une place à la malle-poste la veille même de la délibération de l'École. Par cette conduite, s’il y avait quelque trouble immédiat, mes plus vils ennemis n'oseraient, j'espère, m'y supposer aucune part quelconque : mais, du reste, j'espère qu'il n’y aura rien avant que le nouvel élu ait pu faire une vingtaine au moins de lecons. Quoi qu’il arrive ensuite, j'ai déjà averti que l'on n'eût pas à compter sur moi pour calmer les élèves, en usant auprès d'eux de mon ascendant moral : je me tiendrai, en tout cas, parfaitement coi, et c’est tout ce qu'on a le droit d'espérer de moi. Comme je te l’ai annoncé dès l’origine, il serait fort possible, malgré cet échec immédiat, que ma tournée actuelle fût réellement la dernière, en sorte que ce ne sera point par ce motif que je ne passerai pas à Bordeaux, si J'en suis malheureusement privé ; espérons d’ailleurs que les chefs de l’École se conduiront alors avec assez de prudence pour éviter que quelques malheureux élèves ne se trouvent victimes, comme en tant d’autres occasions, des démonstrations qui pourraient précéder cette juste réhabilitation, qui, à un tel prix, me paraîtrait bien amère : mais jusqu'ici la conduite des élèves a été aussi sage que généreuse. S'ils persistent de même, et que la conduite de leurs chefs soit digne de la leur, cet homme pourra être évincé sans le

moindre trouble matériel, ce que je désire ardemment : lui-même peut-être, quoique connu pour très-peu délicat, saura prévenir, par une adroite démission, la honte d’une expulsion forcée, qui pourrait lui être proposée par les chefs eux-mêmes comme seul moyen de conserver l’ordre à l’École, si réellement il se montre aussi incapable qu’il l’a déjà fait. Dans une telle hypothèse, tu sens que, quelle que soit la forme, j’arriverais ainsi heureusement affranchi de toute obligation personnelle, si ce n'est envers cette digne jeunesse dont le dévouement ne peut se payer que par un dévouement égal à ‘son développement intellectuel et moral. |

Si j'étais resté à Paris, j'aurais eu encore longtemps à m'amuser des hypocrites consolations qui me sont déjà prodiguées par ceux même qui ont dirigé contre moi ces indignes intrigues, ou qui du moins en ont vu lesuccès avec une secrète satisfaction, malgré leurs déclarations apparentes. Non-seulement les gens influents m'ont an- . noncé, comme dédommagement, la conversion de mon poste annuel d’examinateur, au cas où je serais forcé de le garder, en une place à vie, assez rétribuée pour me dispenser de l'enseignement élémentaire; cela pourrait bien, en effet, se réaliser, d’après la tendance que j'apercois, quoique lés gens qui m'en parlent ne soient pas disposés à se démettre volontairement du pouvoir de tracasserie que leur procure cette réélection annuelle ; . on a été même jusqu’à me faire entrevoir, comme éminente réparation, la position de directeur des études de l'École polytechnique, en cas, prochain peut-être, de mort ou de retraite du directeur actuel, dont la santé

est radicalement délabrée, et lui-même paraît n'être pas étranger à cette avance, réelle ou mensongère. Mais tu me connais assez pour sentir que, sans m'enquérir davantage de la solidité de ces diverses déclarations, dont je n'ai pas le temps de m'occuper, je ne m'en laisserai nullement détourner dans la poursuite de mon but constant : c’est la chaire que j'ai toujours ambitionnée, . c’est la chaire que je veux maïntenant et ne cesserai de vouloir, persuadé que j'y puis être plus utile‘qu’en toute autre situation quelconque, du moins aujourd’hui. Si, après avoir occupé cette chaire assez longtemps pour yconstituer mon type d'enseignement, ce qui exigerait que je fisse au moins deux fois le cours complet des deux années, on voulait m'élever aux fonctions de directeur, je crois que j'y pourrais alors rendre d'éminents services, et ce serait, à mes yeux, une trèsheureuse retraite : mais il vaut mieux rester encore quelques années dans la milice active, quoique, à défaut de choix, je ne fusse pas assez ennemi de mon repos pour refuser aujourd’hui cette position, si l'offre m'en était sérieusement faite, puisque j’y trouverais assurée la paisible continuation de mes travaux philosophiques, maintenant poursuivis au milieu d’entraves immenses. | Je me suis laissé entraîner, mon cher ami, dans cet instant de loisir complet, à penser tout haut avec toi, certain de le pouvoir en pleine sécurité, de mes affaires personnelles, pour lesqueiles je connais ta vieille solli-. citude cordiale. J'espère que si, comme je le présume, cette lettre te trouve aussi dans le repos des vacances, tu me donneras également la satisfaction d’un libre

épanchement sur tes divers intérêts, sur ceux entre autres qui te sont maintenant les plus chers, en ce qui concerne l’éducation naissante de ton fils, sujet à l’égard duquel tu as bien raison de compter sur mon affectueuse sympathie. Malheureusement privé, pour mon compte personnel, de cette douce obligation, je la sens trop vivement pour ny pas compâtir envers mes amis; puissions-nous aussi en causer longuement à Bordeaux! Je présume, par ton silence même, que ta santé et celle de ta femme continuent à être fort bonnes; quant à moi, je me porte toujours aussi bien, malgré la fatigue momentanée de mes vingt-cinq jours consécutifs d'examen à Paris : mais, en partant avant-hier soir, j'ai quitté ma femme en état de santé trop peu satisfaisant, et surtout plus gravement affectée que moi de l’indigne injustice que je viens d’essuyer, et pour laquelle elle est loin d’avoir autant que moi de diversions physiques ou intellectuelles. J'espère cependant qu'elle se décidera à passer, en divers endroits, à la campagne, comme elle en est vivement priée, une grande partie du temps de mon absence, et alors je la re- . trouverai, j'espère, en meilleure situation.

J’ai été très-satisfait, et M. Bourdon aussi, du concours de Paris cette année : mes collègues paraissent l'être moins de la moitié que le sort leur a assignée, quoique je n'’aie pas eu le temps d’en causer avec eux. Si, comme il est possible, les bruits de guerre, bien que radicalement puérils à mon gré, se prolongent assez pour donner lieu à une promotion plus nombreuse que de coutume, ce sera cette fois sans aucun inconvénient, et même avantageux, tandis qu'il en eût été autrement

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Pan dernier. En remettant au général de l’École mon classement de Paris, je lui ai franchement déclaré que l'état pourrait admettre utilement cette année jusqu’à cent quatre-vingts élèves, au lieu de cent trente annoncés. Ce sera au moins un heureux résultat durable de cette étrange velléité belliqueuse, qui, je l'espère, n’en aura pas de plus graves. Quoique disposé, par régime philosophique, à me tenir en garde contre les illusions personnelles, je ne puis, à ce sujet, m'empêcher de reconnaître une amélioration notable, à laquelle mon influence n’est certainement pas étrangère, dans l’enseignement mathématique, lorsque, malgré son imperfection actuelle, je le compare à ce qui m’a frappé en 1837, quand j'ai pris les fonctions d'examinateur. Ce progrès, très-sensible à Paris, l’est un peu moins en province, mais encore très-appréciable; il me dédommage des tracasseries et des dangers inséparables de cette position consciencieusement occupée, car c’est surtout en vue de cette action générale que j'ai accepté avec plaisir ces pénibles fonctions.

Adieu, mon cher ami; tu vois que, malgré mon griffonnage condensé, 1l me reste à peine la place nécessaire pour te renouveler l'assurance bien sincère de l’inaltérable dévouement de

Ton ami,

ATE COMTE

a Ma dernière lettre t’ayant exactement indiqué mon itinéraire, Je pense que tu n’éprouveras aucun embarras à me répondre directement, pour plus d’accélération ; je

Lo —

te recommande seulement les désignations qui doivent garantir la sécurité formelle de cette correspondance immédiate. Adieu ; je viens de passer deux heures bien agréablement, et je vais visiter Lille dans une disposition beaucoup plus indulgente qu’hier.

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