‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 34 sur 38 · XX XVII · texte numérisé non relu

XX XVII

A Monsieur VALAT", à Bordeaux.

Strasbourg, le mardi matin, 22 septembre 1840.

J’ai reçu à Nancy, il y a quelques jours, mon cher ami, ta lettre du 11, et je m’empresse d’y. répondre aussitôt que je me trouve un peu de loisir, entre la terminaison de mes opérations d'ici et le début de celles de Besançon, où la malle me descendra après-demain matin. Toutefois ma lettre ne sera pas aussi longue, à beaucoup près, que celle de Lille, voulant utiliser cette journée à visiter plus en détail une ville que je ne connaissais pas, et que rend singulièrement frappante son caractère éminemment germanique; car, après un siècle et demi d’incorporation, elle n’est pas encore devenue pleinement française, tant est lente et difficile toute véritable assimilation sociale. Je me dédommagerai une autre fois de cette concision exceptionnelle; d’ailleurs

il convient, ce me semble, d’attendre une autre de tes lettres avant de te rien dire au sujet de éducation de ton fils, dont le plan ne me paraît pas encore suffisamment jugeable et me laisse désirer les développements prochains que tu m’annonces, Ta lettre m’a présenté, à d’autres titres, une sorte d’énigme embarrassante relativement à mon échec momentané pour la chaire de l'École polytechnique : je croyais, de Lille, n'étre nettement expliqué à cet égard, et cependant ta lettre ne contient rien qui soit directement relatif à une telle issue, qui a si péniblement surpris tous ceux qui n'étaient pas au courant des intrigues de nos coteries scientifiques. Tu y prends, du reste, Liouville pour mon concurrent actuel, tandis qu'il est professeur depuis deux ans, et que c’est Sturm qui m'a été préféré. Enfin je t’avoue queje n’y comprends rien, et que Je commence à craindre de m'être fort mal expliqué dans ma lettre de Lille, malgré la netteté et la précision de mes souvenirs à ce sujet. II me semble que s’il en était autrement tes condoléances ne porteraient pas exclusivement sur l’affaire de ma lettre à l’Académie, qui n’était qu’un symptôme précurseur d’une grave injustice maintenant consommée. Du reste, j'ai maintenant la satisfaction de pouvoir t’'annoncer qu'il n’y a qu’une voix d’indignation à cet égard parmi tous les anciens élèves que je trouve dans ma tournée, et surtout à Metz, où ils sont réunis en grand nombre; tous avaient compté sur ma nomination, et sont actuellement convaincus qu'elle n’est vraiment qu'ajournée, le nouvel élu neleur parais- | sant nullement susceptible de se soutenir une année à l'École; en sorte que, à leurs yeux, je puis compter sur

une prochaine et éclatante réparation forcée. Les meneurs de cette grande intrigue sont eux-mêmes évidemment effrayés de leur succès, car au lieu d'en faire parade, ils le tiennent aussi secret que possible, afin d’éviter une explosion, qui ne saurait être ainsi qu’ajournée ; délai qui me convient d’ailleurs beaucoup, comme je te l’expliquais de Lille, en m’assurant que mon étrange rival ne sera jugé qu’après avoir été suffisamment entendu. Des élèves actuels de l’École, s’intéressant beaucoup à cette affaire, et que j'ai rencontrés en province à l’issue de leurs examens, n’en ont su le résultat que par moi, bien qu’accompli auprès d’eux depuis trois semaines, tant on s'efforce de le cacher, suivant la marche ordinaire des intrigues, renforcée par le jésuitique caractère du principal meneur polytechnique de cette iniquité. Je suis donc, au fond, très-tranquille à cet égard, attendant sans impatience la crise de cet hiver, et espérant que la prudence des chefs correspondra dignement à la noble modération des élèves pour éviter qu’une telle issue présente aucun danger réel à cette intéressante Jeunesse, et tourne seulement à la honte méritée de ceux qui aujourd’hui se félicitent tacitement d’un vain triomphe momentané.

Je suis jusqu'ici beaucoup moins satisfait, en masse, des examens de province, que je ne l’ai été de ceux de Paris, même à Metz, notre principal centre départemental, et qui m'avait offert, 1l y a deux ans, la satisfaction remarquable d'y admettre la moitié des examinés, tandis que, cette année, j'en prends seulement le quart; mon collègue a éprouvé essentiellement la même sensation générale, Toutefois, si les circonstances font aug-

menter un peu la promotion de 1840, comme cela est encore probable, je continue à croire que l’État n’en souffrira pas, vu la supériorité inaccoutumée du concours de Paris, qui présenterait alors sur le reste une préémi: nence extraordinaire et cependant méritée.

Mon voyage me présente, avec beaucoup de fatigue et d’ennuis, d'heureuses et honorables distractions ; 1l est aisé de s’apercevoir que mon récent échec détermine à mon égard un redoublement évident d’attentions spéciales. Après t'avoir écrit de Lille, d’où je comptais aller voir Dunkerque, j'ai au contraire très- agréablement passé quatre jours imprévus à Douai, chez d’excellents amis que je croyais absents, ce qui m’a constitué un heureux préambule de tournée, assez bien confirmé jusqu'ici. Je continue aussi à me bien porter, sauf l'influence accidentelle de perturbations de régime que je ne puis, malgré mes soins assidus, entièrement éviter. Enfin, j'ai déjà accompli maintenant la plus forte moitié de mes examens, sans que ce soit toutefois ainsi, à beaucoup près, pour le parcours et la fatigue. Néanmoins, avec tout cela, je t’avoue franchement que je commence déjà à désirer vivement le retour au gîte, que je n’atteindrai pourtant que dans un mois. J’ai besoin de reprendre le cours régulier de mes habitudes physiques et morales, et enfin je suis passablement ennuyé déjà, non des courses en voiture, mais des fréquents déménagements. Aussi m'efforcerai-je maintenant de simplifier le plus possible le reste de ma course en élaguant toute excursion facultative. C’est ainsi, par exemple, que, quoi que ayant le temps strict, je n’accomplis pas ici mon projet primitif d’excursion banale aux eaux

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allemandes de Baden, centre de flânerie européenne, à quinze lieues d’ici ; j'ai assez de germanique par Strasbourg même, et je me bornerai seulement à aller tout à l'heure visiter en omnibus le fameux pont de Kelh, afin de n’être pas venu ici sans y voir le Rhin autrement que du haut de l’admirable cathédrale. La seule excursion que j'accomplirai peut-être sera de me rendre de Besancon à Lyon par Genève, si j'ai le temps d’y passer deux jours; ce qui d’ailleurs s’accorderait avec mon désir de seconder l'intention de mon collègue et précurseur, de retarder un peu l'examen de Lyon, pour passer un jour ou deux auprès de son fils, actuellement souspréfet à Nantua : encore n'est-il même pas certain que Je réaliserai ce petit épisode. Quant à la digression finale sur Bordeaux, je t'avoue franchement que, malgré mon vif désir, il y faut peu compter, saturé comme je le serai alors bien davantage de courses et de déménagements, et pressé de revenir au gîte. Je présume déjà que je me rendrai seulement de Montpellier à Paris par l'Auvergne, que je ne connais pas, ce qui ne retardera pas ma rentrée, en me dispensant de repasser à Lyon, où j'aurai examiné. Telles sont, à ne te rien céler, mes dispositions actuelles; sans que je les proclame inébranlables, je sens qu’il faudrait beaucoup pour m'en faire changer. Du reste, mon état physique et moral, ainsi que le régime atmosphérique, achèveront de décider à cet égard, lorsque le temps sera venu : mais je crains vivement d’être forcé de me priver de la satisfaction de causer avec toi cette année, et de remercier de nouveau la bonne Mr: Valat de son aimable accueil de l'an dernier; je puis d’ailleurs avoir dans la

santé de ma femme de nouveaux motifs de hâter mon retour, ne l’ayant pas laissée très-bien portante. Adieu. J’espère trouver prochainement, dans l’un de mes quatre derniers centres d'examen, une autre de tes lettres, même avant la réponse à celle-ci.

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

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À Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Montpellier, le mardi matin, 13 octobre 1840.

Mon cher ami,

Fort pressé en ce moment, je réponds à la fois et très-

’ rapidement à tes deux dernières lettres, que j’ai exactement recues à Lyon et ici, surtout pour t’ôter toute inquiétude sur leur arrivée entre mes mains; car, quant au petit service que tu me demandes au sujet de ton jeune homme, tu n'aurais pas besoin, j'espère, d’une explication formelle pour y compter de ma part; aussitôt après que la séance du jury d'admission (pro-

bablement le 24 ou le 25 de ce mois) aura définitivement classé le jeune Lancelin, je ne manquerai pas de te mander immédiatement ce résultat quelconque, dussé-je n’avoir pas le temps de t'écrire autre chose, ce qui serait possible à cette époque, où je serai naturellement fort occupé de mon arriéré matériel et intellectuel.

J’ai enfin terminé hier soir mes opérations ici, et par suite l'ensemble de ma corvée départementale de 1840, dont le résultat général n’est guère plus satisfaisant que je ne l’avais d’abord éprouvé, puisque, après avoir examiné, dans ces huit villes, 80 candidats sur 115 inscrits, Je n’y trouve à recruter en tout que 21 élèves; je ne pense.pas que mon collègue soit plus satisfait, en sorte que la palme restera cette fois, d’une manière aussi légitime que prononcée, au concours de Paris, notablement amélioré, comme je l’ai déjà indiqué : c’est Lyon qui, en masse, m'a le plus satisfait parmi les huit centres provinciaux. Ma clôture a été ici désagréablement caractérisée par la plus monstrueuse proportion d'inadmissibles (9 sur 15) que j’aie jamais rencontrée nulle part, et tenant sans doute aux instigations intéressées de gens qui veulent se vanter d’avoir envoyé au concours un grand nombre de candidats, abstraction faite de la qualité. Enfin, tout cela est heureusement terminé jusqu’à l’an prochain, et peut-être pour toujours, sauf l’ennuyeuse séance indispensable du jury d'admission.

Je persévère plus que jamais dans la disposition que témoignent mes dernières lettres sur le mode de mon retour à Paris, que je ne ferai même point par l’Auvergne; afin de choisir la voie la plus expéditive, jai

profité de mon séjour à Marseille pour y arrêter ma place dans la malle qui en part pour Paris, et que je dois aller prendre samedi à Avignon, où je m’acheminerai doucement à cet effet dès demain, de manière à être rendu chez moi mardi matin 20; je suis tellement excédé de courses, que, quoique j’aie le temps, je n’exécuterai probablement pas le projet que j'avais même encore la semaine dernière de profiter de mon passage à Nîmes pour y visiter fort aisément l’ensemble du chemin de fer d’'Alais à Beaucaire, quoique j'aie tout lieu de croire que c’est un ouvrage vraiment remarquable; je vais tout bonnement, je crois, me rendre à Avignon aussitôt, et je me borneraïi à y savourer encore, pendant deux jours, l’admirable ciel du Midi, jusqu’au moment de monter dans ma malle de Paris, où je voudrais être déjà. Je ne regrette sincèrement, dans tout cela, que la satisfaction de passer une ou deux journées avec toi : mais, comme je te l’ai déjà dit, cettedigression sur Bordeaux, très-convenable et même charmante à l’origine, devient impraticable, surtout moralement, à la

fin de ma tournée; j’aurai fait près de sept cents lieues quand je rentrerai, et changé une douzaine de fois de

logement en deux mois; c’est certes bien assez, sans y ajouter gratuitement. Du reste, je continue à me porter parfaitement, mais avec un vif désir d’aller, le plus promptement possible, reprendre la suite de mes travaux chéris, surtout si je puis ainsi la mettre en train avant le retour forcé de mes occupations quotidiennes au début du mois prochain. Je suis aussi (pourquoi ne ’avouerais-je pas franchement?) un peu impatient d’aller jouir de ma stalle aux Italiens, dont j'ai déjà perdu

trois jeudis, et qui m'offrent aujourd’hui le seul délassement efficace.

Je me trouve ici parfaitement bien, dans cet excellent hôtel du Midi, que je n’avais connu jusqu’à présent que de réputation, mais avec la triste sensation de me retrouver étranger dans ma ville natale, à quelques pas de mon père, que je ne puis ni ne dois voir, tant que indigne conduite de ma famille envers ma femme, sans parler de ce qui me concerne personnellement, n'aura pas été convenablement réparée et d’une manière dont ma femme est elle-même le seul juge légitime, sans que j’aie maintenant rien à faire qu’à persister jusqu’à ce qu’elle se déclarât satisfaite, si des démarches étaient entreprises à cet effet. Du reste, quand je pense que , depuis trois mois, mon père et ma sœur savent. officiellement mon passage actuel à Montpellier, que d’ailleurs l'exemple de l'an dernier devait les instruire assez de mon inébranlable résolution, et que cependant ils n’ont rien tenté, quoiqu'ils en aient eu largement le loisir, pour modifier la situation, je ne puis m’empécher de croire que, malgré quelques simagrées d’apparat, cette position leur convient au fond, et surtout à ma sœur, dont elle sert les envahissements, quelque douloureux que soit pour moi un tel état de choses. Enfin, pour peu que j'aie encore ainsi à revenir à Montpellier de la même manière pendant quelques autres années consécutives, peut-être parviendrai-je à prendre la triste habitude d’une telle privation totale des relations de famille. :

J'ai vu avec plaisir ton excursion en Saintonge avec ta femme et ton fils, et j'espère que ta santé, ainsi

remise, se sera convenablement préparée à résister aux fatigues de la nouvelle année scolaire et aux intempéries du climat bordelais, que je ne croyais pas aussi insalubre que tu t’en plains. |

Il n'y a encore rien de consommé jusqu'ici à l’Académie des sciences, du moins à ce qu’on m'’assure, sur l'affaire de ma chaire polytechnique ; cela est certes bien singulier et presque sans exemple, à la veille de la rentrée, et quand l’École a prononcé depuis deux mois. Rien ne confirme mieux ce que je t'ai d’abord indiqué sur l’étrange embarras qu’éprouvent mes ennemis de leur triomphe momentané, n'osant ainsi aborder le vote qui, à priori, devait leur être, au contraire, le plus favorable. Cela tient aussi sans doute à la fausse position où se trouve dès lors placé, à l’Académie, Le rapporteur choisi pour cette grave élection (M. Poinsot), qui, trèsconvaincu de la supériorité de mes droits, et s'étant déjà fort nettement prononcé à ce sujet, même dans une occasion quasi solennelle, craint, d’un autre côté, de se montrer mauvais confrère, et de soulever une discussion susceptible de troubler ce bienheureux repos qui lui est cher par-dessus tout. Je vais probablement rentrer à Paris sans que l'affaire soit consommée, ce que je n'aurais pu croire en partant. En tout cas, moi qui, sans aimer n1 chercher les luttes, ne les crains nullement, je vais avoir vraisemblablement, cet hiver, un spectacle assez intéressant, qui toutefois, je l'espère, ne me détournera pas plus de mes éminents travaux que les commencements de cette grande affaire, où, au lieu de faire des visites, j’ai composé la moitié de mon cinquième volume; je ne doute pas que l’autre moitié ne soit aussi

pleinement indépendante d’une telle perturbation, quelque capital qu'en soit pour moi le résultat final. “Adieu |

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

Je dîne ce soir avec Pouzin et Guillaume, qui se rappellent agréablement ton souvenir. Ces relations d’enfance se retrouvent toujours heureusement à notre âge, malgré toutes les intermittences quelconques

P. S.— Je regrette de ne pouvoir aucunement te satisfaire sur l’espèce d’enquête que me demande ton avant dernière lettre; mais tu comprendras aisément que j'aie bien assez d’examiner mes candidats, sans . m'inquiéter aucunement de leur origine scolastique quelconque. Ce renseignement statistique pourraitavoir un intérêt que je comprends aisément : mais il devrait être fourni, pour plus de sûreté et de facilité à la fois, par ceux qui en ont naturellement toutes les données, c’est-à-dire les préfectures où s'inscrivent les candidats, qui y indiquent forcément leur source, et surtout le bureau central où se forme, au ministère de la guerre. le registre total et définitif de la canditature polytechnique propre à chaque année.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le vendredi 23 octobre 1840.

Mon cher ami,

Au moment où les opérations de notre jury d’admission viennent d’être terminées, je n’ai que le temps de t’annoncer simplement, mais avec une vraie satisfaction, l’admission définitive de ton élève, le jeune Lancelin, dont je t'avais promis de te mander immédiatement le sort quelconque. Le ministre nous a demandé une liste de cent-soixante-cinq, que nous avons étendue suivant l'usage jusqu'à cent-soixante-dix élus, et qu'il prendra probablement tout entière; en tout cas, le jeune Lancelin entrera certainement, puisqu'il occupe le cent soixante-deuxième rang; quoique ce soit bien reculé, c’est à lui, s’il a réellement quelque mérite, à se relever à PÉcole; l'essentiel était d’y entrer, et l’y voilà admis, comme il en sera officiellement informé dans une huitaine de jours.

Je suis rentré ici mardi matin, comme je te l'avais annoncé de Montpellier, par la voie la plus expéditive, la malle de Marseille, que je suis allé prendre à Avignon. Les trois nuits d’insomnie consécutive que j’ai

eu ainsi à subir m'ont d’abord beaucoup fatigué; mais déjà je les ai oubliées, et il ne me reste, dans mon excellent état de santé ordinaire, que l’agréable souvenir d’un retour aussi rapide, dont j'ai déjà goûté hier soir un fruit bien doux par une délicieuse représentation aux Italiens; car, sans cette promptitude, j’aurais encore perdu ce quatrième jeudi de mon abonnement, qui ne présente pas trop de semblables soirées pour en diminuer gratuitement le nombre, Adieu.

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

A Monsieur VA LAT", à Bordeaux.

Paris, le dimanche soir, 29 novembre 1840,

Ta lettre du 29 octobre, à laquelle j’aurais dû, je l’avoue, répondre un peu plus promptement, m’a été remise, il y a trois semaines, par M. Lancelin, accompagné de son fils, qui venait s'installer à Ecole polytechnique. Quoique je n’aie point, par politesse, voulu lire cette lettre en leur présence, j'ai fait aussitôt, et

spontanément, l'essentiel de ce que tu me demandais très-naturellement pour ce jeune homme, en l’engageant affectueusement à venir, de temps en temps, causer librement avec moi, lorsqu'il sortira, sur la marche de ses études mathématiques. J’espère avoir fait cette invitation de manière à ne pas la faire prendre pour une simple formalité, et je serai fort aise qu’elle soit convenablement utilisée. Indépendamment de ta recommandation spéciale, dont tu sais le prix pour moi, ce jeune homme m'a paru intéressant par la justesse de son esprit et la spontanéité de ses goûts scientifiques. Le père, qui m'a semblé un homme très-convenable, a dû te conter que j'avais fort rassuré son fils sur le mauvais rang que nous lui avons assigné, et qui, par suite de la promotion supplémentaire, cesse déjà de le reléguer parmi les derniers. Quand on sait comment se font le plus souvent les examens, et surtout lorsqu'on a pu voir de près l’étrange manipultation de nos listes définitives, on ne peut trouver que très-puérile l’importance exagérée qu’on attache communément à un tel classement, où tant de gens s’imaginent que le mérite a été formulé avec une scrupuleuse rigueur, tandis que, en réalité, le procédé rabelaisien, appliqué à la masse des admissibles, aurait pu fréquemment conduire à un ordre tout aussi rationnel, sinon meilleur. Je n’attache pas au fond beaucoup plus de valeur même aux classements annuels qui se font dans l’intérieur de l’École, et qui jadis m’avaient inspiré une certaine confiance, avant qu’un grand nombre de monstrueux arrangements m’en eussent démontré le peu de solidité réelle, dû surtout à lhétérogénéité des jugements qui y con-

courent, à l’irrationalité de leur mode officiel de combinaison, et principalement à l’abusive intervention des chiffres et des calculs dont ils sont si ridiculement l’objet. Quoiqu’on soit en général, et moi-même peut-être tout le premier, porté à s'exagérer le mérite des jeunes gens auxquels on a donnédes soins spéciaux, je ne serais donc nullement étonné que ton jeune élève ne se montrât plus tard un des meilleurs de la promotion actuelle ; nous verrons l'an prochain.

Ce n’est nullement par une réserve à laquelle je ne me crois pas obligé, parce que je sais fort bien qu'on ne l’observe point envers moi, et qui d’ailleurs m'est, comme tu sais, fort peu naturelle, que je ne réponds pas à ta petite question mathématique relative à l’examen de ce jeune homme par l’un de mes chers collègues : c'est uniquement parce que la question ne me paraît pas posée avec assez de précision, et que mon opinion ne pourrait se former à ce sujet sans quelques renseignements plus spéciaux que ceux que tu m’indiques ; heureusement que le cas n’en vaut guère la peine. En supposant que, dans cette occasion, cet examinateur ait sainement jugé, je connais assez d’autres circonstances où l’on a dû déplorer l’irrationalité de ses questions et l’étrangeté de ses décisions pour qu’il soit fort

oiseux de tendre à les multiplier. Sedan repris, ce mois-ci, le cours entier de mes occupations quotidiennes et obligatoires, sans avoir eu même une pleine quinzaine franchement disponible pour me reposer de Ja corvée des examens. Cette succession de fatigues presque non interrompues depuis quatre ou cinq ans, et au milieu desquelles je dois nécessairement in-

tercaler mes travaux personnels, commence, je te Pavoue, à me déplaire singulièrement : 1l serait bien temps que ma position me laissât enfin un certain loisir périodique, destiné en partie au repos et en partie à mes accès de composition philosophique. Dans quelques jours je vais entamer la fin de mon cinquième et dernier volume, dont j'ai fait cet été, comme tu le sais, la première moitié, maintenant déjà imprimée ; j'espère que cette dernière portion de mon travail ne fera pas démentir l’heureuse progression de satisfaction avec laquelle la plupart des juges compétents ont bien voulu accueillir successivement les quatre volumes précédents, dont chacun a été trouvé supérieur au précédent. Je me flatte que le fameux précepte : non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem, a été ainsi éminemment respecté dans l'ensemble de cette longue élaboration. Comme, selon ma coutume constante, ce dernier travail va se faire par accès très-intenses, prolongés pendant cinq à six semaines, je me hâte de t'écrire auparavant, car, une fois lancé, je te ferais attendre trop longtemps ma réponse.

Les détails que tu me donnes sur le développement de l’éducation de ton jeune fils m’intéressent beaucoup, quoique je ne puisse encore y saisir le plan et l’esprit de cette importante et difficile opération, et que même je regarde comme presque impossible, dans l’état présent de notre société, qu’une éducation quelconque soit nettement conçue et rationnellement dirigée, par suite des concessions contradictoires qu’on se trouve à peu près forcé d’y subir. Personnellement privé du bonheur d’avoir à remplir un devoir aussi délicat, je sympathise

ane

vivement avec la sollicitude qu’éprouvent à cet égard des amis plus favorisés, et je serais trop heureux si les circonstances convenables me permettaient de goûter réellement d’assez près cette sorte de paternité indirecte, quelque imparfaite qu’elle soit à tous égards.

Si je reste encore examinateur, je ferai tous mes efforts pour être, l'an prochain, le premier de mon couple, ce que le sort me devrait en effet par voie d’alternative, comme cela est réellement arrivé jusqu'ici, quoique accidentellement. Dans ce cas, je pourrais à peu près garantir, quelle que fût ma tournée, que j’en viendrais passer à Bordeaux les quatre où cinq derniers jours, ou peut-être même les premiers, si le lieu de début n’en était pas trop éloigné. Je ne regrette, dans mon voyage de cette année, que de n’avoir pu venir un peu m'épancher auprès de toi en toute liberté ; et, malgré les fatigues et les dégoûts d’un tel circuit, je serais cependant revenu par Bordeaux, si J'eusse été le premier examinateur, et que, par suite, en envoyant ma liste après le dernier examen, j'eusse pu disposer de quelques jours de loisir sans retarder les opérations finales, pour lesquelles, au contraire, il s'est trouvé, en dépit d’un empressement très-génant, que j'étais impatiemment attendu. Adieu.

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le samedi matin, 1°" mai 1841.

La promptitude de ma réponse te prouvera suffisamment, mon cher Valat, avec quelle satisfaction cordiale j'ai reçu ta lettre du 26 avril, après lavoir si longtemps attendue. Sans aucune vaine affectation d’amicale générosité, je t'assure même que, si elle ne fût pas encore venue, je t'aurais pareillement écrit, aujourd’hui ou demain, tant je suis disposé envers toi à expliquer avec bienveillance ce silence de pure inertie, dont je souffre toutefois vivement, et dont je t’exhorte beaucoup à sortir désormais autant que possible. Quoique ma connaissance de ton caractère m’empéêche d’attribuer ces trop fréquentes intermittences à aucun motif alarmant ou déplaisant, elles ne m'en sont pas moins pénibles; comme tant d’autres disgrâces, aisément explicables. Plus j'avance dans la vie, mieux je sens le prix éminent de ces amitiés de l’enfance, si difficiles à suppléer par aucun autre lien, et que je voudrais renouer continuellement par une culture assidue. En mûrissant, on devient, ce me semble, plus indulgent pour les divergences secondaires d'humeur, d'inclination, et même de principes, parce qu'on éprouve combien sont

rares, surtout de nos jours, les parfaites convergences, et qu’on sent davantage la valeur du bien actuel, en se désabusant graduellement de la chimère d’un mieux futur.

J’ai recu avec plaisir la confirmation de l’espoir que j'avais conçu que ce silence de cinq mois ne devait être attribué à aucun dérangement de ta santé ni de celle de ta femme. Je suis fâché qu’il en soit autrement de ton fils : je vois que tu as pris sagement la résolution de ne point le pousser au travail, et de penser, avant tout, à consolider sa santé ; je n’ai donc pas besoin de t’exhorter à persévérer sous ce rapport. Outre Putilité ordinaire de cette pratique, trop dédaignée à une époque où la vogue recherche les petits phénomènes de serre chaude, il m’a semblé que ton Alphonse avait, à cet égard, spécialement besoin de ménagement, du moins, d’après l’ensemble de son aspect, je crois que sa poitrine doit surtout être soignée : en un mot, je pense que tu agiras prudemment en continuant à accorder, sous ce rapport, une large influence effective aux sollicitudes maternelles de la bonne et aimable M? Valat. Pour compléter les nouvelles de ce genre, je puis t'assurer que pendant tout ce temps ma santé a toujours présenté son heureuse consistance ordinaire; mais il n’en est pas ainsi dé ma femme, pour laquelle, d’ailleurs, je vous remercie vivement de votre bienveillant souvenir : sans aucun dérangement aigu et caractéristique, elle continue à présenter ce triste état valétudinaire, parfois inquiétant, dont le changement ne me paraît guère pouvoir maintenant résulter que de la crise très-chanceuse qui caractérise la maturité fémi-

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nine, et qui peut encore se faire attendre plusieurs années peut-être. | |

Mon cinquième volume est terminé depuis longtemps. Quoique l’impression en ait un peu traîné, elle touche à sa fin, et tu le recevras sans doute pendant le cours de ce mois-ci; en sorte que, si, comme je me plais à l’espérer, nous nous revoyons cette année, nous en pourrons causer utilement. Toutefois, ma satisfaction de cette publication très-prochaine est maintenant tempérée par la certitude de n’avoir pas encore tout à fait atteint le terme de cette grande tâche qui semble s’agrandir sous ma plume. En termes plus clairs, j'aurai certainement un sixième volume, que je compte commencer après demain ; la moitié environ sera faite avant ma tournée, c’est-à-dire pendant ce mois-ci et le suivant, le reste, après mon retour, avant la fin de 1841, à moins d’obstacles imprévus. Ce surcroît de travail vient de l’extension de ma grande élaboration historique, un peu au delà même de ce que je prévoyais l’an dernier. J'espérais alors m'en tirer avec un cinquième volume, à la vérité très-considérable ; maïs, outre le retard envers le public, qui depuis près de deux ans n’a rien eu, il faudrait, pour m'en tenir à cinq volumes, terminer par un tome de quinze cents pages, qui excéderait toutes les monstruosités typographiques admissibles. Force a donc été de se résigner à ajouter un sixième volume, que cette fois j'ose garantir comme devant être certainement le dernier ; en sorte que l'ensemble de ma composition ne sera sous les yeux du public qu’au commencement de 1842, douze ans après le début de cette publication. Sans avoir ap-

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porté la moindre altération à mon plan primitif, quant à l’ordre, ni à la filiation des sujets, puisque mon tableau synoptique de 1830 reste encore strictement exact, tout le changement a consisté dans l’extension forcée de ma dernière partie, qui, au lieu d’un seul volume où je m'étais d’abord flatté de pouvoir la réduire, se trouvera ainsi, par l'extrême nouveauté, la difficulté transcendante, et l’importance fondamentale d'un tel genre de conceptions, avoir exigé réellement trois gros volumes, malgré la tendance continue de mon style à concentrer le plus possible l’expression de ma pensée, sans nuire à la clarté chez le lecteur préparé et attentif.

Le volume qui va paraître est entièrement historique : malheureusement, même avecses huit cents pages, il ne contiendra pas tout l’ensemble de la grande démonstration historique que j'ai promise et préparée à la fin du volume que tu as lu en 1839; il y manquera encore deux grands chapitres, que je vais faire avant les examens, et qui auraient beaucoup trop grossi ce tome cinquième. Néanmoins, l'entière homogénéité dece volume, quoique la conclusion n’y soit pas, permettra, j’espère, de sentir dès à présent l’ensemble de ma philosophie sous ce nouvel aspect fondamental, dont l'importance commence aujourd'hui à être vaguement soupçonnée, malgré l’irrationnelle superficialité des travaux qui s’y rapportent. Je ne puis accepter comme exempte de toute amicale partialité ton appréciation trop bienveillante de mon entreprise philosophique. Mais j'espère cependant que ce nouveau volume ne démentira point l’heureuse progression de bon accueil successivement déterminée

par les quatre tomes précédents chez un petit nombre de bons esprits, qui, quoique très clair-semés en Europe, sont réellement les seuls que j'aie en vue pour soutenir l’activité de ma composition. Parmi beaucoup d’inconvénients que je ne me suis jamais dissimulés, ce mode partiel de ma publication aura eu l'avantage de mieux faire examiner chacune des diverses faces fondamentales de mon système philosophique, qui,dans notre temps de spécialité dispersive, où les idées d’ensemble sont si peu jugeables, n’aurait peut-être jamais pu être directement compris en totalité. Une seconde édition, que je ne laisserai publier qu’en bloc, remédiera d’ailleurs ultérieurement à cette division d’impressions, et viendra permettre la convergence directe des appréciations partielles. Du reste, cette convergence sera naturellement provoquée par le sixième et dernier volume que je vais commencer, et dont les trois derniers chapitres seront immédiatement destinés à caractériser finalement la coordination rationnelle de toutes mes diverses conceptions, dont l’intime solidarité s’est d’ailleurs, j'espère, fait sentir spontanément au lecteur, en beaucoup de cas importants, pendant tout le cours de cette longue composition. Pour en revenir au cinquième volume, qui va paraître, je me flatte que les espritssérieux, comme le tien, même sans y être aussi bien disposés, y sentiront enfin ce que c’est que la vraie philosophie de l’histoire, dont tous les fondements essentiels s'y trouveront posés. Du reste, je suis, au fond, de ton avis sur le caractère peu rationnel de notre prétentieuse et superficielle époque, où les vaines gambades de nos étroites spécialités usurpent, même en mathématique

(et surtout en mathématique), la juste considération due aux conceptions réellement scientifiques , dont le temps est en effet passé, comme tu l'as fort judicieusement senti. Nous avons maintenant la monnaie des Lagrange, des Monge, des Fourier, etc., dans les Poisson, les Cauchy, etc.! Cette dégénération graduelle ne peut que persister provisoirement, jusqu’à ce que la culture des sciences soit enfin régénérée d’après Pascendant rationnel de la philosophie finale : jusquelà, les marchands en détail pourront continuer à faire aisément de grosses fortunes scientifiques avec de bien futiles matériaux. Quoique cette situation normale doive probablement nous échapper personnellement, je n'en jouis pas moins d’avance d’un tel régime, dans lequel je suis, quoique idéalement, presque toujours placé. Sauf mes diverses occupations professionnelles, auxquelles je laisse prendre le moins que je peux d’empire sur mes impressions fondamentales, mes rapports avec le monde extérieur sont désormais assez philosophiquement restreints pour me permettre d’anticiper ainsi sur l’avenir humain, seule vie future maintenant possible à Phomme raisonnable. A vrai dire, mes contacts volontaires avec le siècle. se réduisent maintenant à mes soirées des Italiens, qui certes ne sauraient troubler mon économie mentale, où elles ne font qu’apporter régulièrement une douce et salutaire diversion qui me devient de plus en plus précieuse. A peine y a-t-il un mois qu’elle me manque, et déjà j’en souhaite le renouvellement, que j’attendrai encore pendant cinq grands mois! Je prends patience autant que possible en relisant, pendant tous mes instants de relâche,

Dante, Pétrarque, Arioste, Tasse, etc., dont la mélodie si expressive me rappelle plus nettement les impressions musicales. Tu vois que je me félicite toujours beaucoup de la sorte de révolution esthétique qui s’est développée en moi, il y a environ trois ans, avec une si heureuse spontanéité, et qui, d’ailleurs, me prouve que je ne touche pas encore à la période descendante, puisque je continue à me trouver en état de développement.

Je peux même te dire, avec la naïve confiance de notre vieille intimité, que les derniers volumes de mon ouvrage se ressentiront utilement d’une telle évolution, ce que ;je n'oserais avouer à aucun autre. Comme chez moi tout est profondément solidaire, on yÿ trouvera, j'espère, un sentiment réel des beaux-arts plus vif et plus complet que si ces volumes eussentété écrits quatre ou cinq ans plus tôt. À la vérité, dans cette hypothèse, peut-être un tel changement se fût-il accompli auparavant, car je ne doute qu'il n’y ait eu, dans ce remarquable phénomène personnel, action et réaction générale. Quoi qu’il en soit, malgré que j'aie, cet hiver, délicieusement savouré ce noble délassement, j'en suis si peu rassasié, que Jai déjà formellement retenu ma stalle pour la saison prochaine, non-seulement pour le jeudi, mais aussi pour les deux autres représentations hebdomadaires. L'ensemble de ma position me permettant de me procurer, sans extravagance , ‘une telle récréation, la seule que maintenant je connaisse, et d’ailleurs beaucoup moins chère qu’on n’imagine, j’espère que je conserverai désormais cette douce habitude, ayant maintenant acquis la conviction expérimentale qu’elle ne dérange aucunement mes travaux, puisque

je suis décidé finalement, dans l’intérêt de ma santé, et surtout de mes yeux, à ne plus du tout travailler le soir, à moins qu’un revers de fortune, fort peu vraisemblable, ne m'ôtât les cinq ou six heures que je puis actuellement consacrer, avant le dîner, à mes occupations philosophiques. J'ai, du reste, assez éprouvé maintenant que ce délassement réagit très-heureusement sur l’ensemble de ma santé, et même sur la plénitude de mon activité. | j

J'ai peu de choses à t’annoncer au sujet de mes espérances, momentanément décues, sur ma chaire polytechnique : tu sais comment les choses se sont passées, et tu y prends vivement part. Quoique mon amourpropre soit resté pleinement à couvert, soit par la noble démarche exceptionnelle des élèves, soit par la certitude que presque tous ceux qui m'ont nui dans cette affaire étaient fort convaincus de ma supériorité, à cet égard, envers mon triste concurrent, cependant je ne passerai jamais l'éponge sur une telle iniquité, qui m'empêche d’atteindre à la position pleinement normale convenable à l’ensemble de mon caractère. Toutefois, 1l est probable que tout se réduira à un ajournement peu prolongé; car mon étrange compétiteur a eu cela de singulier dans son triomphe, que ceux-là même qui y ont le plus coopéré sont maintenant trèsfâchés de son succès, au moins parmi les hommes qui n’ont pas écarté toute idée de devoir devant les injonctions de camaraderie. Il paraît que de mémoire d'homme il n’y a pas eu à l’École polytechnique un aussi mauvais enseignement mathématique, même au temps de M. Cauchy, qui, privé de toute aptitude

philosophique et didactique, avait au moins l’originalité de sa verve algébrique, qui donnait spontanément à ses lecons un certain intérêt réel et même quelque utilité indirecte, que ne comporte aucunement l’exposition aussi lourde que faïble de celui qui a si largement exploité son demi-amendement à un beau théorème de Fourier, amendement dont l'efficacité paraîtra bientôt aussi problématique que l'originalité. Autant que j'en puis juger par la manière dont les meilleurs élèves répondent à mes interrogations, ces malheureux jeunes gens sont évidemment sacrifiés aux convenances pécuniaires d’un algébriste, assez médiocre au fond, fort indigne de l’importance éphémère qu’on lui a construite, encore plus en haine de Fourier qu’en vertu de sa propre valeur. Non-seulement ces jeunes gens n’auront pas saisi le moins du monde l'esprit général de l’analyse mathématique, ce qui est malheureusement fort ordinaire à l’École; mais, ce qui y est certainement nouveau, il ne leur restera pas même la moindre connaissance durable et applicable des principales méthodes de calcul, comme me l’a montré le dernier examen général. Du reste, le directeur même des études, auquel surtout a été dû le succès officiel de mon rival, en est maintenant bien revenu, et ne le renommerait certainement pas si la question s'élevait de nouveau : il m’a formellement avoué que jamais on n’avait vu à l’École un cours aussi vulgaire, aussi terre à terre, aussi écolier, c’est son terme propre. Les élèves ont d’ailleurs montré jusqu'à présent une patience vraiment exemplaire; je désirerais bien qu'elle se prolongeât jusqu’à l'entière terminaison de ce cours, qui dure, comme tu

sais, les deux années ; mais je ne sais si ce sera possible ; au moins ne pourra-t-on pas dire que le temps ne lui a pas été laissé d’être suffisamment jugé.

Quant à moi, plus l'expérience se prolonge, plus je gagne généralement à une involontaire comparaison intellectuelle. On me sait même beaucoup de gré, sous le rapport moral, de ce que je m'abstiens soigneusement de faire sentir aux élèves l’infériorité de leur professeur, ce qui me serait certes très-facile dans mes interrogations et d’ailleurs conforme à beaucoup d’autres précédents semblables, qui n’étaient certes pas aussi motivés. Des personnes qui jugent, sans doute, par ce qu’elles-mêmes feraient à ma place, regardent, suivant ce que j'en ai appris, comme une sorte de probité miraculeuse une conduite qui n’est que la suite spontanée de mon caractère, ainsi que tu le connais de longue main : j'ai toujours rempli mes fonctions de répétiteur sans m’informer du nom du professeur; et pourquoi changerais-je, quand la comparaison à mon avantage se fait spontanément de toutes parts? Je ne serai donc pas longtemps privé de ma chaire, selon toute apparence. Néanmoins, je ferai certainement encore cette année mes fonctions d’examinateur. C’est seulement dans deux mois que je saurai où le sort va m'envoyer; mais 1l faudrait que Bordeaux fût bien écarté de ma ligne pour que je n’allasse point passer quelques jours auprès de toi. Je tenterai pour cela tout ce qui sera possible strictement.

Le jeune Lancelin n’a pas profité du tout de mon invitation bienveillante à venir causer quelquefois avec moi : j'ai seulement trouvé sa carte chez mon portier, au 1 janvier. C’est sans doute par discrétion que ce

jeune homme s’abstient d’user de cette faculté, comme quelques autres à qui je l’ai offerte : mais je n'invite pas tout le monde, et ne le fais qu’avec la prévision d'un usage effectif, qui ne me dérangerait réellement pas ; d’ailleurs, ayant encore dix-huit mois à passer à l'École, il peut largement réparer le temps perdu par cette excessive circonspection. Au reste, ma franchise m'oblige à te dire que, ayant eu récemment à l'interroger sur la mécanique, jen ai été peu satisfait : c'était sur le théorème de Guldin, et j'ai vu à regret qu'il n'avait nullement senti l'esprit et la portée de cette importante relation générale. Sans doute, avec un aussi ignoble professeur, il est difficile que des jeunes gens apprécient un peu tout ce qui sort de l’automatisme algébrique; néanmoins, j'avais espéré que, sous l'impulsion de mes indications interrogatives, ses réflexions spontanées le serviraient mieux. Malheureusement, je vois qu’il n’est pas le seul chez qui de telles leçons tendent à atrophier ou à fausser le jugement.

Adieu, mon cher ami. J'avais encore beaucoup d’autres réponses à te faire, qui se trouvent forcément ajournées, j'espère pour peu de temps. Ne m’oublie pas auprès de Me Valat, dont l'excellent accueil m'est toujours présent.

Ton ami dévoué, ATEZCONTE:

Da a

A Monster VALAT, à Bordeaux.

Paris, le vendredi matin, 23 juillet 1841.

Je saisis à la hâte, mon cher ami, un instant de répit dans ma corvée annuelle déjà commencée, pour répondre un peu tard, et toutefois trop brièvement, à ta lettre du 10 Juin. Quoique un peu fatigué de travail, et ayant même été dérangé par Les intempéries de notre désastreux été, je continue au fond à me porter fort bien. Pour dissiper d’abord ton incertitude sur un sujet qui nous intéresse beaucoup tous deux, je dois malheureusement te dire que le sort ne m’a pas favorisé davantage cette année dans le tirage des tournées, puisque j'ai absolument la même que l’an dernier; je l'indique ici, afin de n’y plus revenir, en marquant le jour d’ouverture de mes examens en chaque centre départemental, ce qui te guidera dans notre correspondance : 1° Reims, 1#septembre; 20) Netz, #0) septembre; 3%" Näncy, 12 septembre; 4° Strasbourg, 16 septembre ; 5° Besancon, 21 septembre ; 6° Dijon, 24 septembre; 7° Lyon, 28 septembre; 8° Marseille, 5 octobre; 9° Montpellier, 10 octobre. Je regrette d'autant plus de n'avoir pas la tournée de l'Ouest que cette année Angoulême se trouve

le plus chargé de tous les centres départementaux; en sorte que, y compris l'école forestière dont on nous a grevés cette année, les examens y dureront huit jours, que nous aurions pu passer ensemble comme en 1839, sans préjudice des trois ou quatre jours d’heureuse relâche que je me serais ménagés à Bordeaux en allant à Toulouse ! A cela près, et aussi à cause de Douai, où j'aurais également vu de bons amis, quoique bien moins anciens, Je ne regrette pas ma tournée actuelle, où se trouve certainement la plus belle partie de notre France. Toutefois, je n’ai pas besoin de t’exprimer combien je suis d'avance peiné de la douloureuse position personnelle où je vais encore me retrouver à Montpellier. Néanmoins, l'ensemble de ma tournée est moins défavorable que l'an dernier, parce que je me trouve le premier examinateur,ce qui, pour le retour, me permet de rester quatre ou cinq jours de plus sans déranger aucunement le service, pourvu que j’envoie d’avance ma liste par la poste. C’est pourquoi, mon cher Valat, je n'ai pas encore perdu tout espoir de nous réunir cette année pendant quelques jours; car je compte revenir de Montpellier à Paris par Bordeaux, ce qui ne m'était vraiment pas possible l’an dernier, où, étant le second, je devais rentrer le plus tôt possible. En m'arrangeant, dès Marseille, pour m’assurer la malle de Montpellier jusqu'à Bordeaux, je pourrai, j’espère, passer avec toi trois ou quatre jours, fatigué de cette longue corvée parisienne et provinciale, mais enfin libre de tous soins ultérieurs. Comme cette heureuse diversion ne pourra se réaliser que le 1 5 octobre, tu sens que ce projet ne dérange nullement tes vacances, qui seront

alors terminées. En partant de Bordeaux dans la malle du 19 octobre, je serai encore à Paris assez à temps pour que le service public n’ait aucunement souffert de cette douce excursion. Tel est donc maintenant mon projet chéri. Mais, quoiqu'il soit d’ailleurs raisonnable et que ce doive être ma seule modification probable à notre course légale, tu sais que son exécution sera nécessairement subordonnée aux fatigues préalables de cette longue tournée : l'essentiel cependant, outre ma bonne volonté dont tu ne doutes pas, c’est que j'aie cette fois le temps de le réaliser, en sorte que son accomplissement doit être déjà regardé, sauf accident, comme très-vraisemblable.

Quelques jours après ma dernière lettre (du 1° mai) j'ai commencé, comme je te l'annonçais, mon sixième et dernier volume, et j'ai maintenant la satisfaction de apprendre qu’il est déjà plus d’à moitié fait, et que mon opiniâtre intensité de travail a eu la récompense que je poursuivais, en ne me laissant plus à faire, au retour de ma tournée, que mes conclusions finales, d’abord politiques, puis philosophiques, qui composeront environ les deux cinquièmes de ce volume extrême. Il est vrai que, pour en venir là, il a fallu travailler sans relâche jusqu’au jour de la répartition de nos candidats; mais enfin je suis venu à bout de ce que je m'étais proposé, et c’est sans doute la dernière année où je doive avoir une opération aussi forcée. Ÿ compris le dernier tiers de mon cinquième volume, j'aurai ainsi fait cette année, de février en juillet, en prenant deux mois de relâche, l'équivalent d’un gros volume, J'espère que tu as lu maintenant le cinquième, où au moins que j'en pour-

ee

rai avoir ton judicieux avis quand nous nous verrons en octobre. |

Le nombre des candidats polytechniques n’a nulle- ment diminué cette année, ni à Paris, ni en province, malgré ia râfle extraordinaire de l'an dernier; et on nous a chargés, en outre, des candidats forestiers, qui, sans être nombreux, augmenteront sensiblement en province la difficulté de nos opérations, parce qu’on ne les a pas comptés en établissant notre itinéraire. Notre tournée de lest offre, à moi et à M. Bourdon, cent soixante-quinze candidats inscrits à Paris, plus neuf forestiers, ét cent vingt-quatre en province, plus trentecinq forestiers ; la tournée de l’ouest présente naturellement les mêmes nombres, sauf une dizaine de forestiers de moins en province.

Adieu, mon cher ami; je n'ai que le temps de t’embrasser avant de retourner à l'Hôtel de Ville, où, par mon active persévérance, Je veux, comme l’an dernier, me ménager, s’il est possible, une douzaine de jours de relâche entre Paris et Reims, sans étre encore bien fixé sur l’emploi que j'en ferai.

Ton ami dévoué,

ATE CoMTE.

Mes affectueux hommages à M" Valat, à laquelle j'espère pouvoir renouveler de vive voix la sincère expression de ma gratitude pour le bon accueil qu'elle n'a fait en 1830.

Quoique très-pressé, je suis obligé de rouvrir ma leitre

pour te prévenir que depuis quelques jours nous venons de déménager : je demeure maintenant 10, rue Monsieur-le-Prince, près l’Odéon.

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