‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 35 sur 38 · SEL PI · texte numérisé non relu

SEL PI

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Marseille, le mardi matin, 5 octobre 1841,

Mon cher Valat,

Depuis que j'ai reçu, à Nancy (le 12 septembre), ta lettre du 6 septembre, j'ai été tellement encombré, grâce à la fastidieuse surcharge des examens forestiers dont on nous a subitement grevés cette année, sans élargir notre itinéraire, que je n'ai pas encore pu trouver un moment de loisir pour y répondre convenablement. Ici même, où je suis en retard d’un jour, par suite d’un voyage malencontreux, je n’aurais pas le temps de t'écrire à mon aise, suivant ma nature, et je ne prendrais pas la plume si je n’y étais forcé par la nécessité de t'avertir que je ne reviendrai point par Bordeaux, comme je l'avais d’abord espéré. En allant jeter cette lettre, je vais tout à l'heure arrêter ma place dans la malle qui partira d’ici le r7 octobre, et que j'irai, comme l'an dernier, attendre à son passage à Avignon, après avoir terminé ma tournée à Montpel-

lier, où je commencerai dimanche prochain, et de manière à me trouver enfin de retour à Paris le 20 au matin. Ce changement de détermination, qui d’ailleurs accélérera un peu le service public, est surtout déterminé, je te l’avoue franchement, par le dégoût naturel que doit inspirer, à la fin d’une aussi rude tournée, l'addition d’une excursion superflue à tant de voyages indispensables. J'ai, comme l'an dernier, successivement élagué, à l’instant de l’exécution, chaque digression que je m'étais d’abord plu à projeter, et il ne me reste, depuis plus de quinze jours, que le besoin d'aller reprendre ma vie accoutumée, par la voie la plus directe et la plus rapide. L'expérience de cette année achève de me faire sentir que je ne pourrai réellement avoir la satisfaction de t’embrasser à Bordeaux qu'autant que le sort me favorisera de la tournée de l'ouest, ce qui, je l'espère, ne me manquera pas l’an prochain. Je te prie de recevoir, à ce sujet, l'expression de mes regrets bien sincères. | R à Plus je vieillis, plus ces tournées m’ennuient maintenant; mais elles continuent à m'être physiquement très-salutaires, Ma santé n’a pas souffert, depuis mon départ, le moindre dérangement, et s’est, au contraire, mieux raffermie., Cet immense parcours, qui tire heureusement à sa fin, n’a pas offert plus d’accident cette année que dans les précédentes, sauf pendant mon dernier voyage partiel pour me rendre de Lyon ici. Ayant, par divers motifs raisonnables, renoncé à la descente du Rhône, que j'avais d’ailleurs faite l’an dernier, J'ai voulu venir à Marseille par Grenoble et les, Alpes, suivant une ligne nouvelle, et encore peu usitée,

os

mais en voie de prospérité prochaine. Dans ce trajet, d’ailleurs très-pittoresque, j’ai couru avant-hier le seul danger sérieux que présente jusqu'ici l’ensemble de mes cinq itinéraires annuels, en passant à gué un torrent rapide, subitement grossi par une pluie intense. Je n'ai pas eu le moindre mal, et tout s’est réduit à un énorme retard; mais il s’en est fallu de bien peu que mon sixième volume restât inachevé.

Quand même j'en aurais aujourd’hui le loisir, je ne répondrais pas encore aux observations critiques contenues dans ta dernière lettre, parce que je suisconvaincu que la suite de la lecture de mon cinquième volume aura spontanément dissipé la plupart de ces objections initiales. À te parler franchement, je ne puis, en principe général, nullement approuver ta méthode d’appréciation, commençant par une critique de détails successifs et terminant par une lecture d'ensemble. Cette marche me paraît être précisément l’inverse de ce qu'exige la vraie rationalité philosophique envers tout ouvrage considérable, mais plus particulièrement à l'égard d’un livre qui, pour être lu dans le même esprit où 1l a été écrit, doit partout laisser prévaloir la disposition synthétique sur les tendancesanalytiques. Avec une telle opposition radicale dans la manière de concevoir et de juger un semblable travail, toute discussion serait nécessairement infructueuse entre nous et ne pourrait guère qu’augmenter les divergences naturelles du point de vue philosophique.

Adieu, mon cher ami; recois de nouveau les regrets

et les vœux de ton ami dévoué, ATE ComrTe.

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