‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 36 sur 38 · X LIN · texte numérisé non relu

X LIN

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le lundi matin, 1°" août 1842.

Mon cher Valat,

Quoique, depuis dix jours consécutifs, je passe la majeure partie de ma journée à l'Hôtel de Ville, pour examiner quotidiennement sept candidats, et que, rentré chez moi, j'aie encore à corriger des épreuves pendant le peu d’instants perdus que me laissent:la révision journalière de mes notes et le classement graduel de mes examinés, je saisis avec joie un moment pour répondre sommairement à la bonne lettre que j'ai recue de toi hier, et que j'attendais, je l'avoue, depuis longtemps, non sans une cordiale impatience. Quelque pressé que je sois, je dois trouver quelques minutes pour renouer aussi promptement que possible nos douces relations d’enfance, qu’il m'avait été si pénible d’interrompre depuis ma tournée dernière.

L’explication que tu me demandes se rapporte sans doute à quelque malentendu réciproque, et peut-être à quelque lettre perdue de part ou d’autre. En tout cas, la peine que tu veux bien prendre au sujet de tes ten-

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tatives de visite à ma femme pendant ton court passage à Paris, l’an dernier, était assurément superflue, car je n’ai jamais eu le moindre doute sur ton empressement convenable envers elle dans cette occasion spéciale. Notre intermittence n’a donc nullement tenu à cela. J'ai recu de toi, pendant ma tournée, deux lettres seulement : l’une au commencement, datée d'Angoulême, qui me parvint à Nancy; l’autre à la fin, que je trouvai à Montpellier, et qui était datée de Saint-Flour, où tu t'arrêtas un jour, en revenant de Paris. Or, quant à la première, j’y avais d’avance longuement répondu de Marseille quand je recus la seconde ; cette réponse était surtout destinée à t'informer que je ne pourrais point passer à Bordeaux en rentrant à Paris, comme je l'avais projeté au début. J’ignore si cette lettre de Marseille, qui a dû te trouver absent de Bordeaux, t’est réellement jamais parvenue, puisque tune m'en parles point maintenant. En tout cas, c’est le défaut de réponse à cette lettre qui a été l’unique cause de mon propre silence, comme de ta part, sans doute, quant à ta lettre de Saint-Flour; en sorte que nous sommes ici à peu près également coupables, ou plutôt également innocents, quoique, sans le moindre doute, également punis déjà par cette triste intermittence de dix mois. Tu sais pourtant combien je suis peu formaliste; mais je me suis alors souvenu que, dans plusieurs occasions antérieures, j'avais été le premier à rompre des silences de ce genre, et J'ai pensé que c'était enfin ton tour; en sorte que j'étais bien décidé, cette fois, à ne pas prendre l'initiative; ce qui, au reste, eût tout au plus prolongé cette

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fâcheuse bouderie jusqu’à mon passage à Bordeaux, à la fin du mois prochain, à moins, toutefois, d’un nouveau voyage de ta part à cette époque. Voilà, mon cher Valat, l'explication que tu me demandes, et que j'ai tant de plaisir à donner. Plus j’avance dans la vie, plus je sens, à tous égards, le prix de notre vieille amitié d'enfance, et plus je déplore les légers nuages qui peuvent momentanément en suspendre le témoignage. Espérons que celui-ci sera le dernier.

J'aurais beaucoup à te dire sur ma vie depuis un an, si Je n’étais maintenant si absorbé. Mais j'espère que j'aurai encore l’occasion de te répondre, et plus librement qu'aujourd'hui, avant de quitter Paris, dans les derniers jours du mois quicommence. Quoique je pense que les journaux ont déjà, comme de coutume, publié mon itinéraire officiel, comme je ne les lis nullement, et que peut-être agis-tu de même, il est, je crois, plus sûr de te le noter ici sommairement, une fois pour toutes, en vue de notre correspondance chérie, qui, à raison de cette longue suspension, devra sans doute éprouver, pendant les deux ou trois mois qui vont suivre, un surcroît d'activité. Mes opérations départementales doivent donc commencer : r° à Rouen, le 8 septembre; 2° à Rennes, le 14; 3° à La Flèche, le 18; 4° à Angoulême, le 24; 5° à Toulouse, le 2 octobre; 6° enfin à Montpellier, le 8 octobre, d’où je retournerai directement à Paris, où je compte rentrer le 18 au matin. Tu vois que, cette fois enfin, si tu n’as pas d’excursion, nous ne pouvons manquer de nous revoir, d'abord à Angoulême, pendantles examens, comme en 1839, et puis à Bordeaux, où je m’arrangerai pour séjourner trois jours

entiers. C'est là le beau côté de ma tournée: sans cela, j'eusse préféré retourner encore dans l’est.

J'ai enfin totalement achevé, mais seulement la veille de l'ouverture de mes examens, le sixième et dernier volume de mon grand ouvrage, y compris même la table des matières, et sans oublier une importante préface personnelle qui fera peur à mes amis, sans faire rire mes ennemis. Quoique l’impression ait d’abord traîné, elle marche maintenant de manière à me faire présumer que dans quinze jours le volume sera publié, puisque je n’ai plus à recevoir que les épreuves des six dernières feuilles; en sorte que, avant mon départ, je pourrai avoir vu un commencement d'effet de ce volume final, le plus étendu et le plus décisif de tous. Si tes mesures sont prises convenablement avec mon libraire pour qu'il ne t'en fasse pas attendre l'envoi, tu dois Pavoir avant la fin de ce mois; en sorte que, quand nous nous verrons à la fin de septembre, tu auras déjà pu le lire. Adieu,

Ton ami dévoué,

ATE COMTE

A Monsieur VA LAT, à Bordeaux.

Paris, le lundi matin, 29 août 1842.

Mon cher Valat,

Malgré ta lenteur imprévue à répondre à ma lettre du 1° août, je m'empresse de répondre ce matin à la tienne du 25, que j'ai reçue avant-hier, en profitant d'un moment de loisir qui me reste inopinément au milieu des préparatifs de mon départ de demain pour aller goûter au Havre quelques jours de distraction, bien gagnée, avant d’aller commencer, à Rouen, ma corvée provinciale. Toutefois, cet empressement inattendu ne réglera pas l’avenir; car, tout en promettant bien de ne pas laisser aucune de tes lettres sans réponse, quelque occupé que je puisse être, je dois t'avertir franchement que je suis disposé à mesurer désormais mon exactitude épistolaire sur la tienne propre.

Si je suis privé de la satisfaction de me trouver avec toi à Angoulême, les divers motifs que tu me donnes déjà d’un tel empêchement sont assurément trop légitimes pour que je puisse, tout en le regrettant, en être

aucunement choqué, ni même surpris. Maïs si je suis assez heureux, au contraire, pour voir réaliser, à ce sujet, l'espoir que néanmoins tu me laisses encore, j’avoue que je ne comprends pas les scrupules qui terminent tes explications.

Je crois être assez connu pour n'avoir, à cet égard, à craindre aucun soupçon : 1l serait certes plaisant que je fusse moins intime en public avec un vieil ami d’enfance, parce qu’il présente aussi des candidats, dont j'espère que nous ne parlerions guère; on sait assez d’ailleurs que ce genre de conversation n’est pas fort attrayant à mes yeux. En tous cas, je ne suis pas plus dispôsé à jouer l'indifférence que l’intimité, et peu m’importent les caquets. Je compte descendre, à Angoulême, au nouvel hôtel de la Poste (rue d’Iéna, je crois), qui était en construction en 1839, et nullement à cet antique hôtel de la Table Royale, où nouseûmes tant de difficultés à trouver des sonnettes. Quant à Bordeaux, où, dans toute hypothèse, je vois avec plaisir que nous sommes certains de nous voir, j y descendrai cette fois à l’hôtel Marin.

Quoique je n'aie pas cette fois le temps de t'écrire une longue lettre, ce dont j'espère que tu me fourniras, pendant ma tournée, le moyen de me dédommager, je crois devoir te signaler, dès aujourd’hui, de manière même à m'éviter d'y revenir, l'impression fâcheuse que m'ont faite, je dois le dire avec franchise, les objections inopportunes qui terminent ta lettre. Elle a réveillé Le souvenir analogue, que j'aurais voulu écarter, d'un effet semblable produit l’an dernier par d’autres remarques que je lus à Nancy sur mon cinquième volume. Tu

dois me connaître assez pour étre convaincu que ce n’est pas leur gravité qui m’a contrarié, mais, au contraire, leur peu de fondement; je dois ajouter, sans détour, que j'ai été surtout peiné de la disposition à critiquer quand même, qui m'a paru ÿ percer nettement. À te dire le vrai, tes objections philosophiques de cette année, comme tes objections historiques de l’an dernier, me semblent indiquer une entier défaut d’appréciation du dessein fondamental et de l'esprit général de mon grand travail. Si cette méconnaissance radicale persiste après la lecture du volume final, ce sera une triste preuve de plus à mes yeux de l'impossibilité où sont, je crois, les meilleurs esprits de comprendre cette. nouvelle philosophie quand ils ont eu le malheur d’enseigner officiellement la philosophie courante, même dans une phase passagère, dont le reste de la vie mentale se ressent toujours plus ou moins. Le phénomène très-remarquable du silence, peut-être sans exemple, gardé par les divers degrés de la presse française au sujet d’une publication qui a duré douze ans, méritait, je crois, une tout autre appréciation que celle où tu t'es arrêté; ce ne sont jamais les défauts d’un ouvrage qui empéchent certes les critiques de s’en occuper ; et, c’est pourtant là le fond de ton explication prétendue. Quand tu auras lu la préface du volume qui vient de paraître et où ce phénomène est sommairement analysé, je crois que tu cesseras de l’attribuer aux imperfections, quelque grandes qu’elles puissent être, que doit présenter tout travail créateur, surtout dans une aussi longue composition. Si, en général, la lecture de ce volume extrême ne rectifiait pas spontanément tes dispositions à ce su-

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jet, 1l serait alors fort sage de nous abstenir de causer philosophie, puisqu'il serait ainsi constaté que nous ne convergerions jamais sur les points fondamentaux et qu'alors les discussions, impossibles sans principes communs, ne pourraient avoir d’autre résultat effectif que d’altérer notre amitié. Dans cette fâchéuse hypothèse, il nous resterait la ressource de nous entendre par le cœur, à défaut de l'esprit, et ce serait certes un motif suffisant pour donner un vif intérêt à une entrevue de quelques jours entre deux amis d’enfance. Mais tu dois bien $entir que, à mon âge et dans le degré de maturité de mon système mental, personne ne saurait avoir la prétention de refaire mon éducation philosophique, si on la trouvait mal dirigée en quelques points importants; car il n’est certes plus temps de rien changer d’essentiel à une philosophie aussi pleinement caractérisée. Qu'on ne l’adopte pas, à la bonne heure; je ne cours point après les prosélytes et j'attends tout de la méditation solitaire et spontanée , dont aucune discussion ne peut maintenant accélérer beaucoup l’efficacité ; mais, à défaut d'un tel assentiment, il faut désormais avec moi parler d'autre chose, car je n'ai ni le temps, ni l'envie d'être converti ni redressé, pas plus à la métaphysique qu’à la théologie, qui, pour moi, appartiennent également au passé de l'Humanité et n’indiquent plus que des situations mentales purement provisoires, pareillement destinées aujourd’hui à une transformation totale et irrévocable. Je ne peux réellement m'entendre qu'avec ceux chez lesquels cette extrême évolution est accomplie ou tout près de l’être. Avec tous les autres, quelle que puisse être leur valeur spéculative, je

ne saurais entretenir un vrai commerce philosophique; mais je puis rester, quand il y a lieu, un bon compagnon et même un véritable ami, pourvu qu’on ne me veuille pas régenter sans opportunité ou conseiller sans sollicitation. Quels que puissent être les inconvénients momentanés d’une pareille déclaration, je crois que la franchise de nos relations continues la rendait nécessaire, et qu'il vaut beaucoup mieux la faire ainsi précéder notre cordiale entrevue que d'attendre à la voir surgir avec embarras et peut-être avec une funeste aigreur de discussions animées qui pourront dès lors être évitées par notre mutuelle modification spontanée, si malheureusement les conditions essentielles de leur efficacité ne peuvent être suffisamment remplies, par suite de ma résolution bien prononcée de ne point modifier: mes idées d’après nos conversations, et de ton impossibilité d’en adopter consciencieusement les principes. Nous ne manquerions pas, même alors, d'autre intéressant sujet d'entretien, ne fût-ce qu’à raison des épanchements naturels que nous devons avoir à nous faire depuis l’entrevue de 1839 et du nouvel aspect que peut présenter à chacun de nous sa situation ultérieure, double sujet qui n’a guère pu être suffisamment développé dans notre correspondance, quelque libre qu’elle soit. La convergence mentale est sans doute indispensable à toute active association, mais non pas à un intime épanchement, pour lequel il suffit que les cœurs s'entendent; et d’ailleurs toute tentative prématurée à ce sujet ne peut qu'éloigner au lieu de rapprocher l'instant de la coïncidence spontanée, dans les cas où elle est vraiment possible. Adieu. À une autre fois la suite d’un

entretien que les préparatifs de mon départ de demain me forcent ici de couper brusquement.

Tout à toi, ATE COMTE.

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