‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 6 sur 38 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

BAR GOUSPELCOMT E

A M. VALAT

A Monsieur VALAT', élève externe au Lycée de Montpellier.

École polytechnique, le 2 janvier 1815.

MoN CHER AMI,

J’ai beaucoup de choses à te dire en réponse à ta dernière lettre, qui m’a fait beaucoup de plaisir, et en même temps beaucoup de peine, à cause des mauvaises nouvelles que tu m’y donnais de ta santé; mais j’espère qu’à présent tu es complétement guéri. Je vais commencer par te donner une idée de la vie que nous menons à l’École.

A,cinq heures du matin, on bat la diane, et il faudrait se lever; mais on n’en fait rien, et, malgré que les

capitaines viennent crier dans les chambres, on ne se ]

lève qu’à cinq heures trois quarts, lorsqu’on bat le roulement pour descendre à l’appel dans les brigades (salles d’étude). On travaille ainsi jusqu’à sept heures et demie, où l’on va déjeuner jusqu’à huit heures. Le déjeuner consiste en un bon morceau de pain, et il y a de plus un homme qui vend du lait chaud ou du beurre : avec quelque argent on peut bien déjeuner, car d’ailleurs le pain est très-beau et à discrétion. À huit heures on va à l’amphithéâtre de géométrie descriptive ou dans les salles jusqu’à neuf heures, quand il y a amphithéâtre ; on remonte alors dans les salles jusqu’à deux heures. Quelquefois, dans cet intervalle, il y a différents cours. A deux heures on diîne avec un potage, un bouilli et un plat de légumes, le tout à discrétion; il y a une bouteille de vin pour cinq, et c’est assez, car il est si mauvais que très-peu d’élèves en boivent. Du reste, la nourriture est aussi bonne qu’elle peut l'être dans un ‘établissement public : elle vaut bien mieux que celle des lycées. A deux heures et demie on ferme les réfectoires et l’on est en récréation jusqu’à cinq heures; dans cet intervalle on va à la bibliothèque, qui est très belle, ou à la salle d'agrément lire les journaux. A cinq heures on remonte dans les salles jusqu'à huit heures, et à cette heure-là on va souper. Après souper on va se coucher, où, si l’on veut, on promène dans les corridors des casernements. A neuf heures un quart on bat un roulement pour éteindre les chandelles. Et tous les jours on recommence le même train de vie. Quant à nos cours, nous avons à présent calcul infnitésimal, coupe de pierres, physique, chimie, littérature française et dessin. Le cours de coupe de pierres

a commencé aujourd’hui , et 1l remplace celui de géométrie descriptive, que nous avons terminé le 24 décembre 18:14. Notre cours de calcul différentiel est presque fini, et nous commencerons bientôt le calcul intégral. Voici d’ailleurs l’ordre de ces cours : calcul infinitésimal les mardi, jeudi, samedi, pendantuneheure et demie; ce cours estfaitpar M. Poinsot, et il estexcellent. Outre cela il y a le lundi et le vendredi interrogation à l’amphithéâtre pendant une heure et demie, par le répétiteur, qui est Reynaud.

Il y a cours de coupe des pierres et d’analyse appliquée, alternativement, les lundi, mercredi, vendredi, pendant une heure. Le mercredi 1l y a cours de chimie pendant une heure et demie, et le mardi soir, de sept heures à huit heures, il y a interrogation. Le cours de physique a de même lieu tous les samedis pendant une heure et l’interrogation le vendredi soir. Ces deux cours sont excellents; celui de chimie est fait par le célèbre Thénard, et celui de physique par M. Petit, tous les deux anciens élèves de l’École. Ces cours ne sont pas les seuls que nous devions avoir cette année : quand le cours de calcul infinitésimal sera terminé, nous aurons celui de mécanique par M. Poisson. Tu vois par là que nous avons beaucoup d’ouvrage, surtout à cause des épures qui ennuient et qui dérobent un temps précieux. Je te conseille d'apprendre cette année, si tu peux, la géométrie descriptive et le calcul différentiel: quand tu n'aurais que quelques notions légères de ces cours, pourvu qu’elles soient bonnes, elles te serviront beaucoup l’année prochaine, si tu persistes à entrer à P'École, comme je t’y engage fortement.

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Je crois t’avoir dit dans ma dernière lettre que je m’ennuyais à l’École, mais cela n’a pas duré bien longtemps, et je me trouve au contraire très-heureux ici depuis que jy ai fait quelques liaisons étroites; je serais bien plus heureux si tu avais été admis avec moi, car nous serions ici en paradis tous deux. Tu ne saurais croire quel bon esprit règne parmi les élèves de l’École; la plus parfaite union existe entre nous, et elle a été cimentée avec force par la cessation des bascules, qui a été effectuée solennellement le 31 décembre. Chaque salle de conscrits a envoyé des députations dans les salles d'anciens, qui étaient parfaitement décorées et représentaient presqué toutes le sénat d’un peuple libre : les anciens ont répondu aux discours en proclamant la plusparfaite égalitéentre tous les élèves et jurant l’union et la fraternité, dont ils nous ont donné le gage en embrassant nos orateurs. Dans plusieurs salles, des autels avaient été élevés à l’amitié; l’un entre autres portait ces mots: À l'amitié, et sur le fronton on lisait : Union et force. Ces cérémoniesémeuvent fortement, je t’assure ; il est beau d’entendre ainsi parler de liberté et d'égalité dans le moment où tous nos concitoyens courent à l’esclavage et au despotisme. Le soir 1l y a eu bal généraf pour cimenter la nouvelle union. Depuis lors plus de distinction d’anciens et de conscrits, elles ne se renouvelleront que l’année prochaine, quand les nouveaux admis arriveront. Tu vois par le peu que je te dis que tous nos actes solennels sentent beaucoup la république: c’est là l'esprit général de l’École, et si quelques-uns ne vont pas jusqu’à la république, du moins il n’en est pas unquinesoitun ardent amide la liberté, quenoussavons

très-bien distinguer de l’anarchie. Du reste, toutes nos décisions se ressentent de cet esprit:il n’y en a pas une, de quelque peu d'importance qu’elle soit, qui ne soit rendue à la pluralité des voix, et très-souvent il s'ouvre des discussions très-vives et très-approfondies, dans nos salles, sur plusieurs points d'économie politique. Du reste cela n’empêche pas ceux qui travaillent, parce que nous sommes habitués à présent à travailler au milieu du bruit, et 1l n’est pas rare de voir dans nos salles des élèves résoudre un problème très-difficile tandis que leurs voisins chantent, sifflent, rient, discutent.

Je crois, par la sympathie que j'ai toujours reconnue entre nous deux, que tu t'accommoderas bien de cet excellent esprit, qui produit les plus grands avantages, et qui fait que dans toutes les circonstances nous sacrifions sans balancer notre intérêt particulier à l'intérêt général. Nous en voyons les bons effets dans nos relations avec les pékins : hier, par exemple, nous avions une permission générale depuis sept heures et demie du matin jusqu’à neuf heures et demie du soir. Eh bien, d’un consentement unanime, nous avons résolu de ne rentrer qu’à onze heures et nous avons été au spectacle. Il y avait au moins cent élèves à Feydeau et cinquante au Théâtre-Français, j'étais de ces derniers, et, quoique venu très-tard, j'ai pénétré au milieu du parterre où étaient les autres élèves ; les bourgeois étaient à la presse, et nous avions chacun deux larges places, l’une pour nous et l’autre pour notre shako, de manière que s’il était venu cinquante autres élèves, ils auraient encore eu des places.

Adieu, mon cher ami; je pense que tu seras content

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de ces détails, et qu’ils te raffermiront dans la résolution où tu es d’entrer à l’Ecole.

Ton meilleur amit’embrasse.

Courte.

P. S. — Ce que tu m’as appris des billets de confession au lycée ne m'a pas fait rire comme tu pensais. Un autre sentiment, c’est l’indignation la plus vive, s’est emparé de moi, j'ai fait cette triste réflexion que l'on en a fait autant dans tous les lycées. La génération qui se forme sera encore plus abrutie que la génération actuelle; dès lors plus d’espoir, la liberté de ma patrie est perdue sans retour; le despotisme royal renaîtra tel qu'il était avant la sublime insurrection de 1780, et même pire!!! Pauvre France! malheureux amis de la liberté! Les nobles efforts que vous avez faits au péril de votre vie pour donner à mes concitoyens la possession de leurs droits légitimes seront rendus inutiles, et peut-être mourrez-vous victimes de votre dévouement à la cause de la raison et de l'Humanité! Dieu! si l'esprit était partout comme à l’École !.…

À Monsieur VA LAT, à Montpellier.

École polytechnique, le 14 février 1815.

MON CHER AMi,

J’ai reçu ta dernière lettre avec beaucoup de plaisir. Je pensais bien que les sentiments que je t'avais exprimés dans ma lettre seraient partagés par toi, mais j'ai vu avec satisfaction que les institutions de l’École excitaient chez toi un vif enthousiasme. Je t’engage à beaucoup travailler pour y parvenir, et j'espère que ce sera dans un bon rang; je te répète ce que je crois t'avoir déjà dit, d'apprendre le calcul différentiel et la géométrie descriptive. Cette étude te sera infiniment utile à l’École, surtout celle du calcul différentiel, dont je t'engage à avoir du moins des idées générales; c’est ce qui coûte le plus à l’École, à cause des difficultés métaphysiques qui s’y rencontrent; beaucoup d'élèves qui arrivent ici sans avoir ces idées générales de calcul infinitésimal n’en ont jamais de bien nettes à ce sujet, parce que la rapidité des cours les empêche de méditer sur elles, tandis qu’avec ces idées c’est presque un jeu que de suivre le calcul différentiel. Ainsi je te conseille d'apprendre d’abord les principales règles dans le traité élémentaire de Lacroix, pour connaître le mécanisme du calcul, et peu de temps après tu méditeras,

Ps

avec toute l’attention dont tu es capable, les Réflexions ur la métaphysique du calcul infinitésimal par Carnot. Les cinquante premières pages de cet excellent ouvrage étant une fois bien entendues, bien approfondies, tu auras des idées saines sur le but et l'esprit du calcul infinitésimal.

Tâche surtout de bien savoir l'application de l’algèbre à la géométrie, et principalement la discussion des équations du second degré et des équations très-simples mais de degrés quelconques, et attache-toi à bien voir dans une équation les propriétés de la courbe qu’elle représente. C’est là une partie dont on se sert toujours à l’École ; on ne fait presque aucun usage de ces innombrables propriétés des courbes qu'on fait apprendre dans les lycées.

Dès que je saurai quel est l'examinateur qui doit passer à Montpellier, je te l’écrirai, afin que tu puisses agiren conséquence auprès de lui. Du reste il vaut beaucoup mieux ne faire jouer les protecteurs, si tu en as, que pour obtenir une diminution de pension; pour ton admission, tu dois te reposer sur toi-même seulement. |

Crozals et Capella te font mille amitiés ; le premier est le douzième, le second le cinquantième dans la première division. Quant à Cabanes, je ne l’ai pas encore vu; il n’est point venu à l’École et ila été rencontré une fois par hasard au Palais-Royal par Bach. Beauxhostes est venu me voir 1l y a environ un mois; il se dispose à entrer dans les mousquetaires noirs.

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse.

CoMTE.

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Je joins ici une lettre de Bach à ton adresse et je te charge, en adressant mes amitiés à Pouzin, de le tancer sévèrement sur sa négligence; dis-lui qu’il aurait dû répondre à son ami Comte et à son ami Bouteiller, qui sont tous deux fâchés contre lui.

A Monsieur VA LAT', à Montpellier.

École impériale polytechnique, le 29 avril 1815.

Je ne t'ai pas écrit, mon cher ami, et je n’ai pas recu de tes nouvelles depuis les grands événements qui ont changé la face de la France. Cependant je sens le besoin de m'entretenir avec toi : c’est pourquoi, malgré que ce fût toi qui dus commencer à m'écrire, je m'en vais entamer la correspondance.

L’enthousiasme le plus grand règne à Paris depuis le 20 mars, jour de l’entrée de l'Empereur: les esprits sont passionnés pour la liberté et pour l'Empereur qui vient nous l’assurer. Dans tous les théâtres on fait exécuter par la musique les chants patriotiques de la révolution : la Marseillaise, le Chant du départ, Veillons au salut de l'Empire, etc., sont répétés par tous les spectateurs. L'Empereur a été témoin dernièrement de cet enthousiasme à l'Opéra et au Théâtre-Français: il a dû

être bien satisfait de voir quelles idées nobles et généreuses on attachait maintenant à son nom. La plupart des citoyens sont persuadés ici que l'Empereur a changé entièrement dans son séjour philosophique à l’île d’Elbe : pour moi, je suis bien persuadé qu'il a renoncé à présent aux idées d’ambition gigantesque et de despotisme qui nous ont causé tant de maux sous la première partie de son règne; il n’a désormais d’autre ambition que d’être chef d’un peuple libre et de perfectionner la civilisation en France (1). La constitution qu'il présente à l'acceptation du peuple français est extrêmement libérale ; la liberté indéfinie de la presse qu’elle garantit si formellement a fait beaucoup de plaisir à Paris : beaucoup de gens pourtant crient contre la manière dont la constitution est offerte au peuple; mais d’autres, plus sages et qui réfléchissent plus, croient que dans ce moment-ci c'était la seule manière qu’on pût pratiquer sans troubler la France : la discussion préliminaire de la constitution serait dangereuse dans une assemblée nombreuse à Paris, composée de gens venus de toutes les parties de la France, dans un temps où les royalistes espèrent encore le retour des Bourbons et de l'esclavage, et où les armées coalisées s’avancent pour envahir de nouveau la France.

On s'attend ici à la guerre : on fait des préparatifs formidables; on fabrique des armes et de la poudre dans tous les coins de Paris; il se forme de nombreux bataillons de volontaires. Les nouvelles que nous recevons

(1) Je puis t’assurer que la plus grande liberté de la presse existe déjà dans Paris et que l’opinion publique est très-bien formée.

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