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des provinces indiquent que le meilleur esprit règne dans les ci-devant provinces d’Alsace, de Lorraine, de Bretagne, de Franche-Comté, de Bourgogne, de Dauphiné. La jeunesse se lève dans toutes ces provinces pour défendre la liberté française et pour repousser une ligue barbare.
Quant à ce qui regarde l’École et moi, je te dirai que nous avons passé le 27 mars la revue de l'Empereur aux Tuileries : 1l a accordé cinq croix d'honneur aux élèves pour « témoigner sa reconnaissance des services « que l’École a rendus à la bataille de Paris, et de la ré- « sistance que nous avons opposée en ces derniers « temps au gouvernement royal. » Nous avons porté il y a huit jours à l'Empereur une adresse par laquelle nous demandons à voler à la défense de la patrie. L’Empereur est venu hier soir nous rendre visite, il a accueilli plusieurs pétitions de quelques élèves, il a visité l’École et a paru très-content. Il a été accueilli aux cris unanimes de Vive l’Empereur ; nous étions sous les armes. On va nous envoyer aujourd’hui ou demain des canons pour nous faire exercer à la manœuvre enattendant qu'on ait besoin de nous à l’armée du Nord. Je te prie, si tu parles à mes parents de la visite de l’Empereur, de ne pas les instruire de ce départ pour l’armée : cela pourrait les affliger beaucoup; dis-leur seulement que j'ai obtenu une remise de 400 francs sur la pension de l'École : ils doivent en avoir déjà reçu avis.
Adieu, mon cher ami, je t'embrasse en te priant de m'instruire de ce qui s’est passé dans le Midi.
Core.
A Monsieur VAL AT, ancien élève de l’École polytechnique, à Montpellier.
Paris, le 13 octobre 1816.
Depuis que je suis à Paris, mon cher ami, tu n'as recu de mes nouvelles qu'indirectement, soit par mes parents, soit par l'unique lettre que j'ai écrite à Pouzin: si j'avais reçu une réponse à cette dernière, ma correspondance aurait été plus active. Néanmoins je me décide à t’écrire aujourd'hui,et désormais je répondrai à toutes tes lettres : comme c’est moi qui fais les avances, ce sera ton assiduité qui réglera la mienne.
L'ordonnance qui réorganise l’École polytechnique admet les élèves licenciés à concourir pour l'admission dans les services publics en 1817. Comme elle ne leur permet pas de rentrer à l'École, on peut la considérer comme une manière honnête de mettre sur le pavé presque tous les élèves de la deuxième division : il est, en effet, moralement impossible pourle plus grand nombre d’entre eux d'apprendre seuls dans un an ce qu'ils auraient vu dans dix-huit mois à l’École, et qui plus est de l’apprendre de manière à lutter avec les élèves de la première division, qui ont sur eux un énorme avantage ; on exclut donc poliment par cette mesure la majeure partie des élèves, tout en ayant l’air de les bien traiter, conformément au système généralement suivi
dans toutes les mesures. Quant aux élèves de la première division eux-mêmes, ils ne doivent guère compter làdessus, car nous savons très-bien que promettre et tenir ne sont pas toujours parfaitement identiques, et d’ailleurs la condition de la bonne conduite en exclura une assez bonne partie. Aussi il n’est que fort peu d’élèves ici qui soient sérieusement décidés à concourir; presque tous cependant travaillent beaucoup, mais par la raison que leur instruction leur sera toujours utile, quelque part que le sort les oblige de se jeter. Pour toi, jete conseille fortement de renoncer à l’idée du concours, dont tu dois concevoir la difficulté : c’est aussi l’avis du général Camprédon. Il t'engage et je t’'engage également à tourner tes batteries vers l'instruction publique, pour laquelle je suis sûr que tu as des dispositions. Je ne crois pas qu’il te fût difficile de trouver à Montpellier quelques lecons à donner, ce qui pourrait te permettre de prendre patience et de chercher quelque chose de durable.
Quant à moi, mon cher ami, j’ai acquis la certitude qu'il ne me serait point permis de concourir pour les services publics quand même j'en aurais l’intention : aussi ai-je tourné mes vues d’un autre côté, quoique j’entretienne mes parents dans l’idée de ce concours afin qu’ils me laissent à Paris, ce qui est nécessaire pour la réussite de mes projets. Pour alléger les charges que ce séjour fait peser sur eux, je donne des lecons de mathématiques, qui ne me donnent aucune peine, puisque je ne prends pas seulement le soin de les préparer, et cependant j'ai la satisfaction de voir qu’elles produisent de très-heureux fruits: pour t’en citer un exemple, il me
suffira de te dire que j'ai appris en six semaines la géométrie et l’arithmétique à un jeune homme qui les possède à présent assez bien. De cette manière je me fais une rente d'environ 200 francs par mois, et par conséquent tu vois que je puis subsister très-commodément sans être obligé de demander rien à mes parents. Je continuerai ce train jusqu'au mois de mars prochain, où je compte m’embarquer pour les États-Unis. Je vais t’expliquer un peu cette affaire, sur laquelle je te demande le plus grand secret.
Le général Camprédon m'a procuré il y a environ un mois la connaissance du général du génie Bernard, officier du plus grand mérite et ancien élève de l’École polytechnique. Ce général, dédaigné aujourd’hui par le gouvernement français, s’est arrangé avec la république américaine et vient d’être nommé, par un acte spécial du Congrès, chef du génie américain, avec 800,000 francs d’appointements annuels; il m’a appris qu’à la prochaine session du Congrès (laquelle va avoir lieu en novembre), on s’y occuperait d'institutions militaires, et entre autres de la création d’une École assez analogue à l'École polytechnique. Le général Bernard doit faire sentir la nécessité de l’enseignement de la géométrie descriptive pure et appliquée dans cette École, et il est sûr, m'a-t-1il dit, d'obtenir qu'on l’y enseigne, parce que cette belle science est totalement inconnue aux ingénieurs américains, et que tu sais combien elle leur serait nécessaire. Dès lors le général m'a donné sa parole d'honneur qu'il me proposerait pour faire ce cours, et il est presque certain de l'obtenir, puisqu'il est clair que ce sera lui qu’on chargera de trouver un sujet pour cela.
Voilà ce qu'il m’a dit et voilà mes espérances ; il m’a promis, en outre, que dans le courant de décembre ou de janvier prochain je recevrai sa réponse définitive et officielle, et qu'alors je partirais au commencement du printemps. Pour lui, il est parti depuis une quinzaine de jours. Tu sens, je crois, très-aisément tous les avantagesque j'ai droit d'espérer de là : la place sera bien honorable, puisque j'irai porter à ces républicains une science toute nouvelle poureux. Je nesais pas encore précisément quels seront les émoluments ; mais il paraît que j'aurai au moins 20,000 francs d’appointements. C’est un coup de fortune que je devrai au bon M. Camprédon; tu conçois que je cherche par mon zèle à me rendre digne de ma place. En conséquence, depuis un mois, dans les heures où je n'ai pas mes lecons, je travaille exclusivement à apprendre l'anglais et à me renforcer dans la géométrie descriptive et toutes ses applications, à l’architecture, à la peinture, à l’art militaire et au dessin des machines. Ce qui me réjouit beaucoup, c’est que je professerai en français, et que je ne serai point obligé de faire moi-même les travaux graphiques, car on me donnera un dessinateur. [l serait possible qu'on me chargeât d’en amener un de France; dans ce cas, et si la place était bonne, je t'offrirais de venir avec moi: je t’en instruirai lorsque j'aurai recu la réponse du général Bernard.
Le succès de cette affaire exige que mes parents n’en aient absolument aucune connaissance; je ne veux leur en parler que lorsque la chose sera tout à fait décidée : si je leur en disais quelques mots avant cette époque, ils me défendraient probablement d’y songer. Du reste, je
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les verrai toujours avant mon départ pour ia terre promise, car je compte passer à Montpellier le mois de mars à l'effet de m'embarquer à Bordeaux dans les premiers jours d'avril. J'aimerais bien de pouvoir être à même de t'amener avec moi : il est possible que cela arrive. e
Je te recommande de nouveau Île secret sur tout ce que renferme cette lettre : il faut laisser mes parents dans la ferme persuasion que je veux concourir pour les services publics; j’exige que tu ne dises rien de ceci pas même à ton père et à ta mère; tu pourras cependant en instruire Pouzin et Émile, mais seulement eux, et ce sera en leur recommandant de ma part le silence le plus absolu.
Granier est venu ici dans l'intention de concourir pour les services; mais je suis presque convaincu que, quelle que soit son assiduité au travail, il lui sera impossible de réussir ; du reste, ceci soit dit entre nous deux seulement.
Mon adresse est: A M. Comte, rue Neuve deRichelieu, hôtel de Richelieu, n°5, près la place Sorbonne, à Paris.
Adieu, mon cher ami, je t'embrasse en Washington et en Franklin.