COMTE
Mille choses à mes bons amis Pouzin, Emile, et... (1); dis au premier que je lui aurais déjà envoyé ses... que J'attends une occasion.
(1) Les points indiquent les mots qui manquent dans le texte par suite de la rupture du cachet de chaque lettre.
(Note de l'Éditeur.)
A Monsieur VALAT, à Montpellier.
Paris, le 29 octobre 1816.
Tu n'attendras pas jusqu’au 20 novembre, mon cher ami, pour recevoir ma réponse, car je m'empresse de te répondre, non-seulement par intérêt pour toi, mais par un besoin bien senti de converser avec ce que j'ai de plus cher au monde après ma patrie et mes parents. T'a lettre m’est arrivée hier soir, et par conséquent elle n’a point été interceptée comme tu avais lieu de le craindre. Quel gouvernement que celui sous lequel deux amis sont obligés de se restreindre dans leurs confidences les plus secrètes! Est-il possible qu'après avoir juré de maintenir la Déclaration des droits de l’homme, nous en soyons venus là! Cependant, puisque l’état des choses est tel, 1l faut prendre les précautions convenables : malgré cela, je tâcherai de te faire entendre toute ma pensée.
Je prends beaucoup de part à ton affliction, et, malgré mon amour pour l'Humanité, je ne puis m’empécher de maudire les hommes ou plutôt de les plaindre, en considérant qu'un jeune homme plein d'esprit, doué d’une grande capacité et possédant beaucoup d'instruction, ne peut pas, en travaillant de toutes ses forces, trouver de quoi subsister, tandis que tant d’ignares fainéants dor-
tes
ment sur leurs trésors! Cet état pénible doit te fournir matière à réflexion : un abus si horrible subsisterait-il dans un bon gouvernement? J'ai été bien surpris du trait odieux de M. Guillaume : je croyais pouvoir compter cet homme-là au nombre des gens qui étaient parvenus à la vertu par l'instruction, et je vois qu'il faut le rayer de mes tablettes. En vérité, je commence à m'apercevoir que plus on examine les hommes, et moins on en trouve qui gagnent à être vus dans leur intérieur.
Je vois bien que l'instruction publique n'offre pas une belle perspective à Montpellier, non plus que l’instruction particulière : nos chers Languedociens trouvent qu'un professeur de mathématiques ne doit pas être payé plus qu’un mauvais maître de danse ou d’escrime. À Paris, 1l n’en est point ainsi : on peut vivre très-honnêtement en donnant deux ou trois leçons de mathématiques. Pour moi, je n’ai point à me plaindre des Parisiens de ce côté : on fait généralement ici beaucoup de cas des sciences et de ceux qui les enseignent.
Enfin, mon cher ami, espérons que bientôt tes chagrins s’adouciront et qu'on rendra quelque justice à tes talents. En attendant, je t'engage à t’armer des secours puissants de la philosophie : rappelle-toi que quand même par l’injustice des hommes tu serais réduit aux plus fâcheuses extrémités, tu n'en es pas moins l'ébal de tous par les lois naturelles et le supérieur d’un trèsgrand nombre par ton mérite. Ces vérités doivent un peu te ranimer, et d’ailleurs il faut considérer aussi que le chagrin ne fait qu’empirer les maux, etque, d’ailleurs, les tiens ne sont pas de nature à pouvoir durer bien long-
temps. Si tu as lu avec quelque attention la viedes grands hommes, tu dois te souvenir que tous ne furent pas heureux dès leur jeunesse et qu’ils n’y parvinrent qu’en s’armant de constance. Si tu t'en souviens, Franklin a été garcon imprimeur jusqu'à l’âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et il nous apprend lui-même que pendant ce temps il déjeunait avec un morceau de pain pour tout potage ; et il est mort dans l’aisance, entouré des bénédictions de ses concitoyens et de l'estime de tous les hommes, après avoir rendu la liberté à son pays. Cet exemple est bien fait pour encourager.
Quant à moi, mon très-cher ami, je suis devenu tout à fait philosophe : tu sais que je Pétais déjà par théorie, et à présent je commence à l'être par pratique. Tu m’accuseras peut-être de présomption, mais, malgré cela, comme je ne veux rien avoir de caché pour toi, je te confierai que j'ai pris pour modèle de conduite l’homme illustre, l’homme divin dont je te parlais tout à heure : je cherche à imiter le Socrate moderne, non par ses talents, mais par ses mœurs, Tu sais qu’à vingt-cinq ans il forma le projet de devenir parfaitement sage, et qu’il lexécuta : moi, j'ai osé entreprendre la même chose, et je n’ai pas vingt ans. Sa vie est dans mon modeste cabinet, et chaque jour j'en lis quelque peu pour m’encourager. Quoique mon idée soit peut-être fort chimérique, du moins j'ai la satisfaction de voir qu'elle contribue à mon bonheur, car elle m'a engagé à détruire certaines inclinations qui auraient pu me devenir funestes. Par exemple, tu n’ignores pas combien la passion des femmes est forte en moi et combien elle m'a fait entreprendre de folies : eh bien! tu seras peut-être
HO
étonné quand je te dirai que depuis trois mois Je n'ai rien à me reprocher à ce sujet; rien n'est plus vrai; cependant, je serais parfaitement libre de le faire si je le voulais. D'abord j'ai été obligé d'imposer silence à mes sens, qui criaient quelquefois contre ma raison; mais, après avoir pendant quelque temps surmonté... je me suis aperçu qu'ils disparaissaient insensiblement. Je pourrais te citer encore quelques autres défauts que je suis parvenu à vaincre,et ce succès m'engage de plus en plus à persister dans ma résolution, d'autant plus que je me sens beaucoup plus heureux. Voici quelle est ma vie :
Après avoir donné mes leçons, je rentre chez moi pour travailler sans relâche aux objets que je t'ai indiqués dans ma lettre précédente, et je ne sors que pour aller déjeuner et dîner, ce que je fais dans le moindre temps possible. Je ne vois personne, excepté quelques élèves qui viennent me visiter dans ma solitude, et le bon, l'excellent M. Camprédon, chez qui je vais une ou deux fois la semaine. Aux sujets ordinaires de mes études je viens, depuis une quinzaine de jours, d’en ajouter un nouveau qui ne contribue pas médiocrement à me faire chérir mes autres travaux : je veux dire que j'étudie les États-Unis. J’ai fait emplette des constitutions américaines et de quelques ouvrages propres à me donner de ce pays une idée exacte. Tu ne saurais croire quel plaisir me fait éprouver chaque nouveau renseignement que jacquiers; je suis obligé de m’observer, car je passerais des journées entières à ces lectures. Je voudrais bien être à même de te faire partager tout mon
bonheur, car c’en est un que d'approfondir ces belles institutions, fruit du génie et de la vertu; c’est un bonheur bien grand que de voir combien ces peuples fortunés jouissent de tous les bienfaits de la liberté; je voudrais que tu fusses avec moi pour t'en faire une idée. Ah, dieux! quelles délices quand je toucherai cette terre où la liberté et légalité ne sont pas de vains noms et reposent sur une base inébranlable : l’intime conviction et le patriotisme raisonné de tous les habitants! Mon bonheur serait doublé si je pouvais le partager avec toi : espérons que cela pourra avoir lieu. D’après ce que tu. me dis, il paraît que tu es disposé à accepter la place quand même elle serait peu lucrative, et tu as raison. Aussi je souhaite bien qu'on la laisse à ma disposition. J’aimerais mieux vivre médiocrement en Amérique que de nager dans l’opulence dans l’Anglo-Germano-Latino-Hispanico-Gaule, et je pense que tu es de mon avis.
Adieu, mon cher ami, espérons que dans six ou sept mois nous nous embrasserons auprès de la statue de
Franklin. .
CoMTE.
Mille choses à Pouzin età Émile. Dis au premier que, s'il ne l’a pas encore fait, je le prie de soumettre à l’action d’une très-haute température certaine drogue que je lui remis lors de mon départ, et qui est un peu de contre-
A Monsieur VALAT, à Montpellier.
Paris, le 12 février 18r7.
Ma foi, mon cher, tout bien considéré, je te pardonne. Voilà un ton de clémence qui pourra te paraître bien audacieux, à toi qui me crois coupable du crime de lèse-amitié, infiniment plus grave à mes yeux comme aux tiens que celui de lèse majesté, pour lequel cependant les rois ne plaisantent pas trop. Expliquons-nous. J’ai répondu à la lettre que tu m'écrivis en octobre, et depuis je n’ai rien recu de toi; ces deux lettres dont tu me parles ne me sont point parvenues. Ainsi tu vois que nous pouvions nous fâcher tous deux, et chacun avec raison. Néanmoins, je t’assure que je n’ai pas eu de rancune, et que je t'aurais écrit si d’un jour à l’autre je n'avais attendu de tes nouvelles. Enfin, j’en ai eu hier, et je prends la plume à présent pour te répondre point par point. Cependant je mets une condition à ma clémence, c’est que tu auras assez de patience pour lire d’un bout à l’autre les quatre pages que je t’adresse. Puisse cette condition, apposée à mon amnistie, te paraître presque aussi douce que celles de l’amnistie royale du 12 janvier 1816 ! J'espère, du moins, que notre correspondance va devenir active.
Pour commencer modestement par ce qui m'est per-
sonnel, je te dirai que je n’ai nullement abandonné mon projet d’expatriation, et que j'y tiens plus que jamais. J’attends d’un jour à l’autre des nouvelles officielles du général Bernard, et j’espère que bientôt j'irai le rejoindre. Je vois qu’il me serait impossible de prendre un autre parti et que je ne pourrai jamais rien faire en France tant que... Je continue toujours à travailler ici dans une solitude philosophique; il est vrai que l’anglais et les sciences exactes ne prennent pas tout mon temps, et que j y ajoute l'étude des sciences morales et politiques : je parcours Siret et Boyer, je lis Monge et Lagrange, je médite Condorcet et Montesquieu. Voilà comment je passe à peu près toute ma journée, et franchement je ne m'ennuie pas. Cependant, comme je ne veux te rien cacher, je te dirai que, malgré tous mes projets de retraite et de sagesse, Talma et Mie Mars ont quelquefois, mais rarement, l'honneur de ma présence; et j'ajouterai bien bas à l'oreille que, bien plus rarement encore 1l est vrai, mais enfin quelquefois aussi, je vais porter une pièce de 5 francs à « La nature est plus forte que la théologie », a dit Voltaire; il aurait dû ajouter : « et même que la raison ». Cependant, depuis le mois d'octobre, cette petite sottise ne s’est renouvelée que trois fois.
Quelque habile helléniste que tu sois, mon cher ami, tu ne te serais jamais douté que le mot Æcole polytechnique signifiât aujourd'hui couvent; je défie bien l’étymologiste le plus décidé de trouver quelque vieille analogie entre ces deux mots. Cependant, au moment où je t’écris, ils sont devenus rigoureusement synonymes, tant la langue se perfectionne de jour en jour.
Et puis, que l’on vienne dire que la littérature rétrograde en France! Tu n’as pas oublié, sans doute, qu’un vieil imbécile disait il y a un an : « Moins d’instruction et plus de dévouement. » Eh bien! son souhait a été accompli, avec ce seul amendement qu'au lieu de dire : « moins d'instruction », on adit tout bonnement : « point d'instruction ». Enfin, pour parler sans détour, je te dirai que les soixante-douze jeunes gens qui composent ce qu’on ose appeler l'École polytechnique sont assujettis régulièrement, les jeudi et dimanche, à supporter l'ennui d’une messe, suivie d’une instruction, et de vépres; que matin et soir ils font en commun une prière ardente devant un christ de plâtre qu’on a dressé pour cet objet dans la grande salle ; que la sortie de l’École leur est interdite, excepté à un petit nombre d’entre eux auxquels on permet une sortie de cinq à six heures le dimanche, pourvu que leur conduite les en ait rendus dignes et que leurs parents ou correspondants viennent les réclamer ; que le bataillon en masse, ou, si tu veux, la congrégation, sort pendant deux heures le dimanche et le jeudi, sous la conduite des sous-inspecteurs, pour aller promener presque jusque sur le quai Saint-Bernard, encore faut-il qu'il fasse beau ; que l’usage exclusif du maigre est strictement suivi les vendredi et samedi, ainsi que les jours de Vigile, Quatre-Temps, Carême. Je pourrais te dire bien d’autres choses, mais tu te les figureras aisément, et, pour tout renfermer en un mot, Jajouterai qu'on a voué cet établissement à l’illustre saint Éteignoir, qui naquit en France et qui mourra... je ne sais quand. Que veut-on faire des élèves licenciés ? Je t’ai répondu
rien il y a déjà longtemps, mais aujourd’hui ma prédiction semble s’accomplir. En effet, nous savons à n’en pouvoir douter qu’il n’y aura point de places civiles, point du tout non plus d'artillerie, et que tout se réduit à quinze places d'ingénieurs militaires. La belle perspective pour les élèves qui veulent concourir? Aussi presque tous y renoncent et sont généralement persuadés que les quinze places seront données sans examen, et seront le prix ou plutôt la peine de l'intrigue et du royalisme plus ou moins affecté. Quant au renvoi à l’année prochaine des élèves qui n’auront pas été placés, tu conçois combien on doit s’en flatter, surtout lorsqu’on réfléchit que, d’après ce qu'a dit le chef de division du génie du ministère, il y aura l’année prochaine environ huit à dix places dont on pourra disposer en faveur des élèves. Tous ceux qui ne veulent être ni protégés, ni intrigants, n1 faux, tirent leur épingle du jeu, et chacun cherchedeson côté. L'un vaen Turquie, l’autreenÉgypte, un autre en Belgique, etc., et la plupart au diable, car, en vérité, on est fort embarrassé pour se tirer d’affaire. Je crois que dans quelques années tous ces malheureux débris de la première école du monde seront disséminés sur la surface entière de notre planète.
La misère publique est énorme à Paris; le pain est fort cher, et l’on craint même d’en manquer; on ne peut faire un pas dans la ville sans avoir le cœur brisé par l’affligeant tableau de la mendicité; à chaque instant on rencontre des ouvriers sans pain et sans ouvrage, et avec tout cela du luxe! du luxe! ah! combien 1l est révoltant lorsque tant d'individus manquent du nécessaire absolu! En dépit de la détresse générale, le car-
naval est encore assez gai, du moins il y a beaucoup de bals tant publics que particuliers; j'ai ouï dire même à des personnes très-sensées que l’on dansait cet hiver-ci plus que jamais. Pour moi, je ne puis me figurer qu’une gavotte ou un menuet fassent oublier que plus de trente mille êtres humains n’ont pas de quoi manger; je ne puis m’imaginer qu'on soit assez insouciant pour se réjouir follement au milieu de tous ces désastres. Les gouvernants ne sont pas du tout fâchés de cette frivolité, car, selon la remarque judicieuse que j'ai entendu faire hier à une dame fort jolie, fort aimable et qui néanmoins pense, « qui danse ne conspire pas ». Ce mot, qui est plus profond qu'il ne paraît, donne la clef de bien des choses.
Granier se destine à l'instruction publique, et il cherche à obtenir, par l'intermédiaire du bon général (tu sais de qui je veux parler), une chaire dans quelque lycée; mais je doute qu'il y parvienne.
J'espère que tu ne te plaindras pas de ma concision et que tu répondras sur le même pied à ton ami pour
la vie.
CoMTE.
M. Andrieux fait toujours ses lecons au collége de France : il craint néanmoins d'en être exclu; en atten-
dant, son cours est fort suivi, et la salle est toujours 9 3 pleine deux heures avant qu’il n’arrive.
Nil
À Monsieur VALAT, à Montpellier.
Paris , le.25 février 1817.
Parbleu, mon cher, je ne me serais jamais flatté que tu mettrais autant d'activité dans notre commerce épistolaire! Franchement, je ne m’y attendaispas; mais je te fais réparation, et pour te prouver ma reconnaissance je commence par t'imiter, car je n'ai recu ta lettre que depuis quelques heures. Il y a plus, c’est que je viens d’acheter exprès pour faire ma réponse du papier plus grand que celui dont je me sers ordinairement. Tu pourras trouver les marques de ma gratitude un peu ennuyeuses (supposé que tu aies le courage de lire ceci d’un bout à l’autre‘, mais enfin je n’y puis que faire, et d’ailleurs je t’avouerai, en mettant à part toute sotte vanité, que je suis persuadé qu'on ne trouve jamais trop longue la lettre d’un ami,à moins pourtant qu'elle ne fût insipide..., comme la mienne peut-être.
Il faut convenir que c'est une bien belle institution que celle des postes. Nous voilà séparés par un intervalle de deux cents lieues, et néanmoins nous avons tous les quinze jours un entretien charmant, qui ne vaut pas cependant la conversation orale. Cependant, comme il est de l'essence de la royauté de gâter tout ce qu'elle touche, elle a corrompu une invention aussi aimable et
ou
en a fait un moyen de tyrannie. Heureusement, il pa-
raît que le Maratique usage de décacheter les lettres n’est plus autant en vigueur actuellement : du moins je ne me suis pas apercu qu'on eût ouvert la tienne, quoique adressée à un pauvre diable plus que suspect de philosophie et de libéralisme.
Le vent du nord dont tu me parles n’est peut-être pas aussi éloigné de souffler chez nous que tu pourrais le croire : on dit qu’on commence à en ressentir quelques bouffées à Londres, et c'est du moins ce que paraît indiquer la girouette de Westminster ; on ajoute que le palais de Saint-James en a déjà éprouvé quelques petites secousses. Il aura peut-être quelque peine à traverser le Pas-de-Calais, et je crains fort qu’il ne soit dévié vers Berlin avant que de parvenir à Paris, mais enfin 1l y viendra, j'espère. Sais-tu que ce vent du nord pourrait fort bien me retenir ici etm’empêcher de voguer vers Philadelphie. Cependant je ne désire rien tantque l’arrivée de ce Borée, et si je croyais à la Providence, je la prierais de nous lenvoyer le plus tôt possible. Il paraît que mes lourds compatriotes ont été aussi fous pendant le carnaval que les sémillants Parisiens. Diable! un tournoi, des Don Quichottes, et sans doute aussi plus d’un Sancho Pancça! On n’a pas tant d’esprit dans la capitale, mais du moins on a plus de pudeur, car je dois dire à la louange des citoyens de Paris que leurs réjouissances ont moins insulté à la misère publique. Il y a eu beaucoup de bals, mais peu de mascarades publiques, et dans la promenade sur les boulevards, les jours gras, on ne comptait pas en tout plus de cent masques, dont il faut soustraire au moins le tiers, payé par
la police, et de plus tout le cortége du bœuf gras. Néanmoins 1l y avait un très-grand nombre de curieux sur les boulevards, parce que le temps était beau et que les promenades étant essentiellement gratuites, la misère publique n’empêche pas d’en faire. On a vu même beaucoup d'équipages brillants et non masqués; mais encore le malheur des temps ne peut pas empêcher les personnes qui ont des voitures de s’en servir pour une promenade, il peut seulement diminuer le nombre des gens à voiture, et c'est ce dontil est assez difficile de s’apercevoir sur une population aussi nombreuse. Quantaux bals publics et particuliers, 1l y a eu foule, et je crois qu’on n’ajamais tant dansé. Pour moi qui ne danse pas,comme tu sais, je me suis contenté d'aller passer la nuit du mardi au bal de l'Opéra. Pendant tout le temps que j'étais resté à l’École je n'avais pu me donner cette satisfaction; mais cette année, songeant que je n'aurais peutêtre plus d'occasion de voir ce bal dont on parle tant, je me suis décidé à y aller, et, mes six francs, merci! Je sais à présent ce que c’est qu'un bal de l'Opéra. Figuretoi, mon ami, la vaste salle de l'Opéra réunie à son théâtre, éclairée par quinze ou vingt lustres magnifiques. Dans le fond de la scène, sur une estrade, une trentaine d'excellents musiciens déguisés en troubadours font entendre par intervalles une délicieuse mélodie : tu croirais qu’ils exécutent des contredanses ou des valses; mais pas du tout, car on ne danse pas un seul instant à ce bal, et c’est ce dont j'ai été charmé. Dans la salle une multitude très-grande de promeneurs et de promeneuses; les hommes proprement mis, mais sans déguisement ; les femmes enveloppées depuis les
pieds jusqu’à la tête d’un grand domino noir dont le masque perfide, descendant jusque sous le menton, ne laisse absolument apercevoir que les yeux ; chacune intriguant à voix basse son chacun ou ses chacuns, tout cela avec beaucoup de décence. Voilà à peu près ce que c'est que le bal de l'Opéra. Un individu qui, comme moi, na point de chacune, vu qu’il ne connaît personne, et qui est réduit au rôle passif d’observateur, peut s'amuser de ce spectacle pendant une demi-heure, une heure même; mais ensuite, comme la scène ne changejamais,ils’ennuie prodigieusement, et je me suis, en effet, fort ennuyé pendant les quatre heures que j'ai données à cette observation philosophique. Tu me diras que Faublas ne s’y ennuyait pas tant et que c'est là qu'il fit la connaissance de la marquise de B**; mais je te répondrai que je ne suis point Faublas, et je suis convaincu qu’autant on peut s’amuser à cette étrange promenade lorsqu'on s'y rend avec des dames ou qu’on en connaît beaucoup, autant on s’y ennuie lorsqu'on y va seul, et qu'on n’est pas plus répandu que je ne le suis. Néanmoins je ne suis pas fâché d’avoir satisfait sur ce point ma curiosité, ne fût-ce que pour voir combien il faut se défier de toutes les descriptions. D'ailleurs j'ai eu occasion de m'assurer que les mœurs devaient avoir gagné dans cette maudite révolution qui nous a tant démoralisés, puisque ce bal, tel que je l’ai vu, est fort décent et fort honnête, tandis que les descriptions qu’en font Louvet et d’autres écrivains de cette époque sont presque licencieuses.
J'ignore si tu lis ou non les journaux, mais tu dois avoir entendu parler des deux nouvelles éditions qu’on
fait de Voltaire et de Rousseau, pour mettre les ouvrages de ces deux grands hommes à la portée des moindres fortunes (144 francs pour Voltaire, en 12 vol, in-8°, et 49 francs pour Rousseau, en 7 vol. in-8°). Tu dois aussi avoir entendu dire quelque chose du fameux mandement des vicaires généraux de Paris, affiché avec profusion dans toutes les églises de la capitale, et qui fait tellement de bruit ici depuis quelques jours, qu’on a presque oublié momentanément pour lui les montagnes russes et le chien savant. Ce mandément inepte, écrit sur trois colonnes d’un pied et demi, menace des peines éternelles les éditeurs, imprimeurs et lecteurs de ces détestables ouvrages. MM. les vicaires ont la tétise, au XIX°*siècle, d’exhorter tous les fidèles (dont le nombre est énorme à Paris, comme tu sais) à brûlerlesexemplaires de ces œuvres impies, etc., etc. Tel est heureusement le progrès des lumières, que tout le monde a ri de ces sottises, et que le nombre des souscripteurs pour les deux éditions est plus que doublé depuis ce mandement. C’est ce dont l’éditeur remercie beaucoup MM. du chapitre métropolitain dans sa réponse à leurs sottes jérémiades. En vérité, il a été bien bon de daigner répondre à d’aussi impertinents bigots.
Adieu, mon cher; réponse sur-le-champ. Mille choses à Émile et à Pouzin. Bach me charge de te dire mille choses. $ a Ton ami pour la vie,
Coure.
Ne TRE
A Monsieur VALAT, professeur au collége communal, à Béziers.
Paris, lé 174NnI1 41818;
Mon ami (car enfin tu l'es toujours malgré ta négligence), je ne te ferai pas de reproches d’avoir si méchamment interrompu notre chère correspondance; ie pense qu'il est inutile de te faire sentir tes torts; ta conscience, ou, pour parler un langage moins mystique, ton amitié doit t'avoir reproché fortement cette impardonnable négligence, et je suis d’ailleurs trop bon homme pour t'affliger par une mercuriale superflue. Je me borne à te rappeler ce fait : il y a plus d’un an que tu ne m'as écrit. C'est à l’époque où tu as été nommé au collége de Béziers que tu as cessé de me donner signe de vie, et même ce n’est point par toi que j'ai appris ta nomination. Comment! me suis-je dit bien souvent depuis lors, est-ce que l’ami Valat serait devenu fier pour être entré dans le corps le plus absurde de France, dans la corporation la plus opposée aux progrès des lumières et de la civilisation, dans l’Université? Je me suis rassuré en pensant qu'il n’y avait pas trop pour un homme d'esprit de quoi se vanter... Enfin, mon cher, je te fais grâce de mes sarcasmes comme de mes jérémiades; j'oublie complétement ce qui s'est passé ou plutôt ce qui ne s'est pas passé entre nous depuis un an,
et, pour te prouver que je ne conserve aucune rancune, moi l’offensé, je fais les premières démarches pour la réconciliation. En amour, 1l n’y a rien d'agréable comme un raccommodement; je crois qu'il en est de même en bonne amitié. Oh! mais, mon cher ami, ne va pas encore être négligent, et réponds sur-le-champ à mon épître, situ ne veux pas que je t’accuse d’indifférence. Parle-moi de ce qui te concerne, je vais t’entretenir de moi. Je te demande pardon d'avance si je suis un peu bavard, mais, dame! nous nous faisons vieux tous les jours. Je ne sais en commencant jusqu'où précisément s’étendra ma dépêche, mais je crains bien de te faire avaler lesdeuxfeuilles. Aussi pourquoi m’obliger à garder un silence aussi long? Fais attention que j'ai à te parler d’un passé de plus d’un an.
Les choses sont bien changées, mon cher, depuis la” dernière fois que je t’écrivis. Je me rappelle que dans ma dernière lettre il était encore question d'aller aux États-Unis; depuis cette époque, deux lettres du général Bernard m'ont appris qu'il ne fallait plus compter làdessus. L'institution d’une École polytechnique à Washington est bien admise en principe, mais le Congrès en a ajourné indéfiniment l'exécution, de sorte que l’établissement n'aura peut-être pas lieu avant dix ou douze ans, et tu t'imagines bien que dans dix ou douze ans le besoin et le désir d’aller là-bas n’existeront probablement plus; le désir du’ moins est déjà bien loin. Le général Camprédon t'aura sans doute instruit de ces détails, si tu l’as vu. N'ayant plus d'espérance du côté de l’Amérique, je me suis décidé à rester en France, et je t'avoue que j'ai vu avec une sorte de plaisir que je ne
PE serais pas obligé de m'expatrier. Bien qu'il soit trèsflatteur de vivre dans un pays plus libre que notre vieille Europe, cependant j'aime encore mieux, tout bien considéré, rester dans ma bonne ville de Paris, même sous le rapport de la liberté. Cette dernière assertion t’étonnera sans doute; mais je te ferai observer en deux mots que si à Paris on a beaucoup moins de liberté politique qu’à Washington, on jouit, en revanche, de beaucoup plus de liberté civile, c'est-à-dire de la liberté de se conduire et de vivre comme on l’entend. Or, je t’avoue que, malgré mon amour pour la liberté politique, j'attache encore plus de prix à cette liberté civile, à cette liberté de tous les moments. Il est sans doute agréable de dire tout haut son avis sur les affaires de l'État, et même de le faire imprimer si l’on croit qu’il en vaille la peine; mais ilest, selon moi, beaucoup plus agréable encore de pouvoir faire chez soitout ce que l’on veut sans craindre le despotisme des caquets, de se vêétir, de se nourrir, de se loger comme on le trouve bon et de vivre, en un mot, à sa fantaisie. Cette liberté bourgeoise, qui porte sur des actes de la vie beaucoup plus fréquents, me semble plus positive, plus usuelle et par conséquent plus précieuse que la liberté politique ; du moins tel est mon goût, et tel est, je crois, le goût de la plupart des amateurs de la vraie liberté. Du reste, en te tenant ce langage, je ne crains pas que tu me soupconnes de dédain pour la liberté politique : tu connais trep ma facon de penser à cet égard ; il y a plus même, c’est que je pense qu’un accroissement de liberté politique produit toujours un accroissement de liberté civile, et que, par exemple, la liberté civile est plus
grande à Paris aujourd’hui que sous l’ancien régime, il y a quarante ans. Je pourrais bien te donner la raison de cet enchaînement, mais je ne veux pas t'abasourdir davantage de mes raisonnements politiques ; seulement, permets-moi de te poser mes deux questions bien nettement : 1° Laquelle te paraît la plus précieuse, à laquelle tiens-tu le plus, de la liberté politique ou de ce que j'appelle, faute d’autres termes, la liberté civile? — 2° Ne penses-tu pas que de toutes les villes du monde Paris est celle où l’on peut le plus jouir de la liberté civile, bien que la liberté politique n’y soit pas aussi grande que dans plusieurs autres villes? — Je désire savoir ton avis sur ces deux questions; quant à la <econde, je n'ai aucun doute que tu ne la résolves comme moi, et tu serais encore bien plus de mon opinion si tu avais eu le bonheur de rester, comme moi, deux ans dans Paris, abandonné à ta propre direction. Tout en me laissant entraîner par cette discussion sur la liberté politique et civile, je m'aperçois que je t'ai exposé quelques bonnes raisons de ma préférence pour rester en France, c'est-à-dire à Paris; car, par exemple, s’il s’agissait de vivre en province, jaimerais assurément mieux aller à Philadelphie (si cela était possible s’entend). Tu concois bien que perdre la liberté civile sans gagner la liberté politique, ce serait faire un trop mauvais marché : du moins, en allant aux États-Unis, il y aurait une compensation partielle. Mais, tout à l'heure, je vais te donner la raison suffisante, véritable, de mon obstination à ne pas quitter Paris. Avant, je te dois encore quelques détails sur mon passé.
Voyant qu'il n'y avait plus rien à faire en Amérique,