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et, d’ailleurs, décidé dorénavant à rester à Paris, je me suis retourné de plusieurs côtés pour me tirer d'affaire. J’ai essayé de plusieurs choses qui ne m'ont pas trop réussi : j'ai été auteur dans plus d’un genre; j'ai fait avec Hachette un mauvais livre qui n’a rien rapporté; jai été pendant trois mois écrivain politique dans le dernier goût, c’est-à-dire, comme tu le penses bien, dans le genre libéral : je travaillais avec Saint-Simon, un excellent homme et un homme d’un grand mérite dont j'aurai occasion de t'entretenir dans mes prochaines lettres, si tu es assez bon garcon pour me répondre exactement. Cette besogne était fort intéressante et assez productive : 300 francs par mois, payés tous les dix jours. J'y avais pris goût, mais, malheureusement, cela n’a pas duré, et le père Simon, malgré sa bonne volonté et malgré qu’il fût très-content de moi, a éprouvé des revers tels que le pot-au-feu en a diablement souffert, et qu’il a fallu cesser les relations pécuniaires au bout de trois mois. J’ai conservé avec cet excellent homme des relations très-actives d'amitié et même de travail ; je fais encore de l’économie politique pour lui, et, quoique ce soit très-gratuitement, je suis bien sûr que s’il parvient, ce qui est possible à la rigueur, à se tirer un peu dela crise pécuniaire terrible où il se trouve, je n’aurai rien perdu pour attendre. C’est un homme de plus de cinquante ans; eh bien! je puis te dire que jamais je n'ai connu de jeune homme aussi ardent ni aussi généreux que lui : c’est un être original sous tous les rapports. Je te prie de tenir cet article-ci fort secret, car papa croit que j'ai rompu toute liaison avec M. de Saint-Simon : tu sens bien que ma famille me croirait
dévolu au terrible tribunal de la police correctionnelle si elle savait que je continue à travailler de temps en temps avec un homme dont le libéralisme est si connu. Je me suis étendu quelque peu sur cet épisode de mon histoire, pensant qu'il devait t'intéresser. Que je te dise quelques mots du jugement que je porte sur ma tentative politique. Cette carrière-là m'a beaucoup amusé d’abord ; et d’ailleurs je crois qu'elle m'a été utile sous plus d’un rapport. En premier lieu, j'ai appris, par cette liaison de travail et d'amitié avec un des hommes qui voient le plus loin en politique philosophique, j'ai appris une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans les livres, et mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois que dure notre liaison qu'il n'en aurait fait en trois ans si j avais été seul. Ainsi cette besogne m'a formé le jugement sur les sciences politiques, et, par contre-coup, elle a agrandi mes idées sur toutes les autres sciences, de sorte que je me trouve avoir acquis plus de philosophie dans la tête, un coup d’œil plus juste, plus élevé. En second lieu, ce travail m'a révélé à moi-même une capacité politique dont je ne me serais jamais cru doué, et il est utile toujours de savoir précisément à quoi l'on est bon. Le père Simon et plusieurs publicistes que j'ai eu occasion de connaître chez lui s'extasient souvent sur ma haute capacité pour les sciences philosophiques et sociales, et me disent que mon talent serait perdu ailleurs. J’ai eu plusieurs preuves positives que ces éloges ne sont point de pure politesse, et que le père Simon pense de moi réellement ce qu'il m'en dit; or, s’il le pense, il faut bien qu'il en soit quelque chose. Je ne te cacherai pas néanmoins que
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cette carrière politique, qui m'a été grandement utile sous les deux rapports que je viens de signaler, m'a été funeste sous un autre, et malheureusement sous celui des intérêts pécuniaires. Voici comment. J'ai commencé à faire le publiciste au mois d’août; or, c’est là l’époque à laquelle j'aurais dû me préparer pour le concours des services publics, et, bien que je fusse très-mal noté, je pense néanmoins que l'on ne m'aurait pas refusé une lettre d'examen si j'en avais sollicité ou fait solliciter avec beaucoup d’empressement et de suite. Mais j'étais alors dans le premier feu de mes espérances, je tranchais des cent écus par mois, et je ne balançai pas à renoncer à la triste carrière d'employé du gouvernement. Ainsi, je ne fis absolument aucune démarche, et c’est ce que je te prie encore de tenir très-secret, car papa croit que je me suis épuisé en sollicitations, et qu'on a été assez barbare pour se refuser à des prières... que je n’ai pas faites. Enfin, mon cher, si j'avais concouru comme les autres, je serais probablement aujourd’hui ingénieur géographe, je resterais à Paris, et je ne me trouverais. pas dans l'embarras. Néanmoins, je n’ai de regrets que jusqu'à un certain point, ou plutôt je suis tout consolé actuellement : d'abord je n’ai pas subi d'examen, et un examen ne laisse pas que de faire employer quelques semaines d’une manière insupportable, et ensuite je n'ai jamais été amoureux du métier d'ingénieur, dans quelque genre que ce soit. | Voici actuellement, mon cher, quelle est ma position sous le rapport des intérêts pécuniaires. Je n’ai encore aucune place, je vis en donnant des lecons, et, jusqu'à ce que je sois parvenu à m'en procurer assez pour de-
venir indépendant de la bourse paternelle, j’ai encore la douleur d'être un peu à charge à mes parents. Mon but est d'entrer dans l’enseignement et de m'y procurer un poste stable; mais, comme j'entends ne point quitter Paris absolument, cela sera un peu plus long et plus difficile. Je serai probablement obligé d'accepter d’abord une chaire dans un pensionnat, et cela vaut presque autant que dans un collége royal; je souhaite seulement de l'avoir bientôt. Une fois installé dans un poste stable de cette espèce, je me retournerai pour me faire jour à l’École polytechnique, ou bien à l’École normale ou à la Faculté, etc. Enfin, tu sais combien Paris offre de ressources diverses pour les personnes qui enseignent avec quelque talent ; mais, pour profiter de ces ressources, il est indispensable d’être installé : ce premier pas seul est difficile. Quand j'aurai obtenu quelque chose de positif, je t'en ferai part. Je suis poussé par plusieurs de nos anciens professeurs, et notamment par Poinsot. Dis-moi, mon ami, si nous pouvions quelque jour être réunis à Paris! Eh! cela n’est pas impossible: nous suivons la même carrière.
Tu vois, mon cher, que pour le présent je ne suis pas très-bien traité de la divine Providence sous le rapport de l'intérêt; mais, en revanche, sous le rapport des plaisirs, il y a plus que compensation. Oh! que je regrette d’avoir tant bavardé, que je suis fâché d'avoir tellement avancé ma lettre! C'était sur ceci qu’il fallait m'étendre; mais, ma foi ! tant pis si tu recois plus de deux feuilles, tu payeras peut-être triple, ce sera ta punition : trois ports et triple ennui, ce n’est pas encore assez pour une négligence aussi coupable.
Ah! j'oubliais une chose : en te parlant du passé, j'ai négligé de faire mention d’une carrière dans laquelle on voulait me faire entrer, et que j'ai dédaignée bien vite après y avoir jeté un coup d'œil. C’était une charge de précepteur dans une grande maison de Paris, c'està-dire de premier esclave de Monsieur, de Madame, et de leur progéniture. Le bon général Camprédon avait combiné cela croyant me servir, et fort heureusement que les personnes ont changé d'avis, car j'aurais été obligé d’accepter pour ne pas faire de peine au général, sauf à donner ma démission au bout d'un mois : le général lui-même a bientôt senti combien un tel poste jurait avec mon caractère. Le papa était député, et à la charge de précepteur j'aurais joint l’entreprise des discours prononcés à la tribune nationale par M.C. P. ..r et par quelques-uns de ses parents. Il y avait, je crois, outre l’assurance d’une petite rente viagère après l’éducation terminée, pour le présent cent louis, la table et le logement à gagner; mais il y avait la liberté à perdre. N’était-ce pas un jeu de dupe ou de brute?
J'arrive maintenant à la confidence que je te dois de l’état de mes affaires sous le rapport du plaisir. Oh! quant à cela, mon cher (et tu sais bien que c’est l’important pour moi), je suis on ne peut plus heureux. Depuis près de huit mois je connais le bonheur : n’estce pas te dire que je suis amoureux? Oh! oui, mon cher, je le suis, et dans toute l'étendue du mot; cela t’étonne peut-être, et cela m'a effectivement étonné moi-même ; mais je serais bien fâché que cela ne fût pas, car j'aurais perdu les heures les plus délicieuses de ma vie. Je me garderai de te faire une description détaillée de toutes
les émotions que j'ai éprouvées ; si tu les ressens de ton côté, cela ne t’apprendrait rien, et si tu as encore le malheur de les ignorer, tu ne les comprendrais pas et je ne pourrais que te dire : Va-t'en à l’école, mets-toi à l’alphabet de ce charmant langage, et alors tu me comprendras. Aussi, mon cher, ne t'attends pas à des lettres dans le genre Saint-Preux. Et quel est l’objet de ce sentiment si délicieux, demandes-tu ? — Une jeune dame de vingtcinq ans, Italienne d’origine, habitant Paris depuis quinzeansainsique presquetoutesa famille, aveclaquelle j'ai fait connaissance presque par hasard. Tu sens avec quel ravissement, moi qui n'avais rien éprouvé jusqu’alors pour une femme, qui n'avais connu que ombre des plaisirs physiques de l'amour auprès de ces dégoûtantes beautés de la galerie de Valois, avec quel ravissement, dis-je, j'ai dû me porter vers une femme aimable, remplie d'esprit, d’une éducation très-soignée, douée d’un excellent caractère, d’un fort bon cœur, . d'une figure agréable sans être jolie, d'une tournure charmante, d’une voix qui va à l’âme, et enfin qui avait la bonté de m’aimer (je t’avoue que jamais je n'aurais cru pouvoir inspirer d'amour). Enfin, mon cher, depuis près de huit mois, je vais chez elle tous les deux jours au moins et quelquefois tous les jours ; nos séances sont de trois heures communément, et quelquefois davantage : tu juges combien ce temps passe vite, et avec quelle volupté nous le savourons. Elle est musicienne, elle me touche son piano-forté pendant quelques instants ; je lui enseigne l’anglais, elle me le rend en italien ; nous nous livrons au charme d’une conversation délicieuse et variée, nous faisons du sentiment, quel-
quefois des sensations, et j'oublie complétement pendant tout ce temps-là les inquiétudes de ma position pécuniaire, mes peines, mes tourments, mon incertitude pour l'avenir. Oh! la belle invention que l’amour! Sans cela, quelle galère que cette vie humaine! Nous sommes obligés de prendre quelques précautions, car ma Pauline est mariée, et ce n’est pas tant à cause de son mari, qui est d’une très-bonne pâte de maris, qu’à cause d’une petite fille de sept à huit ans qu’elle a de lui, et qu'il ne faut pas scandaliser, comme tu penses bien. Ces obstacles produisent parfois des incidents fort piquants, qui contribuent encore à augmenter nos plaisirs. Tous ces incidents se sont terminés jusqu’ici d’une manière fort plaisante, quoique plus d’un se fût annoncé un peu tragiquement. Je te promets encore quelques anecdotes assez bonnes à ce sujet si tu me témoignes le désir de les connaître, mais pour cela il faut absolument que tu sois exact. Ainsi prends-y garde : je te donne bien des stimulants pour écrire; puisse ta paresse ne pas leur résister !
Je ne t’en dirai pas davantage sur ce sujet ; j’ai assez avancé un tableau que ton imagination achèvera facilement (en y mettant quelques ombres toutefois ; malheureusement il y en a à tous les tableaux, même à celui-là; telle est la misérable condition de l'animal appelé homme) ; ce que je t’ai dit est plus que suffisant pour te donner à penser tout de suite que de toutes les raisons très-nombreuses qui me portent à rester à Paris, celle-ci est la plus forte, qu’elle est tout à fait déterminante. En effet, les autres raisons pour lesquelles je désire rester 1c1 et y passer ma vie ont une grande in-
fluence sur moi, mais, réunies, elles n’ont pas autant de pouvoir que celle-là seule. La preuve en est que si ma Pauline ne pouvait rester à Paris, je quitterais la capitale malgré les puissants motifs que j’ai d'y demeurer. Mais il est impossible à Pauline de quitter Paris, et voilà ce qui m’y retient irrévocablement. Cette considération est pour moi la plus importante de toutes, et elle l’est à tel point qu’un ordre positif de mes parents de revenir demeurer à Montpellier n’aurait pas même le pouvoir de m’arracher de Paris; je sens que je mourrais s’il fallait la quitter. Tu conçois d’après cela combien je cherche à ôter à mes parents toute idée de retour à Montpellier, combien je tâche de leur faire prendre l’habitude de me voir passer ma vie à Paris; je les aime bien et tu le sais, tu sais combien je brûle de les placer dans une position plus heureuse, mais je t’avoue que, malgré tout le plaisir que j'aurais de passer la vie avec eux, Je ne saurais me résoudre pour cela à aller à Montpellier ; par exemple, j’aimerais bien qu'ils vinssent tôt ou tard, et le plus tôt possible, se fixer à Paris. Enfin, jusqu’à ce que je sois à même de me procurer ce plaisir, je dois toujours faire mon possible pour que la fantaisie de me rappeler ne s’empare d’eux ; heureusement ils en sont encore loin, je crois, et ils sont bien convaincus, comme du reste je le suis moi-même, que mes intérêts personnels me prescrivent de rester à Paris; je les entretiens autant que je puis dans cette conviction. Malheureusement le général Camprédon, qui n’est pas dans mon secret et'qui désire de si bon cœur de me servir, cherche depuis qu'il est à Montpellier à m’y procurer une place, et la dernière lettre qu'il m'a écrite