‹ Lettres d'Auguste Comte à M. ValatChapitre 3 sur 7 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

En recevant de M. Valat sa correspondance avec Auguste Comte et en se faisant les éditeurs de ce recueil important de lettres, les exécuteurs testamentaires du fondateur du Positivisme n'ont fait que commencer l'accomplissement de leur mandat, en ce qui concerne la publication de la correspondance générale du philosophe.

Au moment de remplir ce devoir, ils éprouvent le besoin d'exprimer publiquement leur reconnaissance à Tami qui, malgré le temps et les vicissitudes de la vie, a su conserver ce précieux dépôt, et, le moment venu, n'a point hésité à s'en dessaisir dans Tintérêt public.

C'est là un fait de souvenir et de désintéressement qui honore profondément M. Valat et pour lequel les exécuteurs testamentaires croient pouvoir lui exprimer la gratitude générale.

Si la mémoire d'Auguste Comte est dès à présent honorée, si son nom doit aller à la postérité et sa renommée grandir avec le temps, ce dont ses disciples sont profondément convaincus , quelques - uns dans la génération actuelle et beaucoup dans les générations ù venir rechercheront avec un vif intérêt les événements et les détails de sa vie.

Quel document plus iidcle et plus vrai pourront-ils rencon-

trer que ces lettres intimes écrites par le fondateur du Positivisme à un ami de collège, qui les initient à toutes ses inspirations, ù ses espérances et à ses déceptions, à ses joies et à ses douleurs, à ses projets et à ses travaux, enfin à tous les accidents de son existence, à toutes les particu larités de sa nature et au développement continu de ses facultés, depuis l'enfance jusqu'à la maturité ?

La correspondance d'Auguste Comte avec M. Valat le montre, en effet, à l'école Polytechnique dans la naïveté de l'adolescence; puis, au sortir de l'école, dans l'expansion de la jeunesse, avec le premier essor des passions, l'indépendance et la générosité de cet âge. — C'est l'époque des relations avec Saint-Simon. — On le voit d'abord entièrement capté, puis désillusionné bientôt et portant sur ce personnage, dès 1824, le jugement qui, formulé par lui en i853 dans l'avant-dernier volume de la Politique positive^ lui a valu de la part de ses ennemis le reproche si injuste d'ingratitude et d'envieuse rivalité.

On peut dire que cette question, encore pendante, de la prétendue filiation spirituelle d'Auguste Comte envers Saint-Simon, est définitivement tranchée par cette partie de la correspondance, et que ce qui frappe, au contraire, dans les lettres de cette époque, c'est la fâcheuse influence exercée sur le jeune homme par le fondateur de l'industrialisme.

Le premier reste, il est vrai, avec son originalité, sa force d'esprit et de caractère, dont l'autre bénéficie tant qu'il peut, mais son cœur est visiblement opprimé par ce contact et son expansion morale contenue ; parfois on dirait , à certaines préoccupations de ses lettres, d'un bourgeois patenté, tant l'atmosphère industrialiste le comprime et l'étoufFe ! — Cet état ne pouvait durer.

La rupture avec Saint-Simon fait époque dans la vie de

— VIÏ

Comte, comme en témoigne sa correspondance avec M. Valat.

Aussitôt il redevient lui-même, tout lui-même. Ce n*est plus un adolescent qui s'ignore ou se cherche, c'est un homme fait et dans toute sa virilité, un citoyen résolu, un philosophe convaincu, déterminé, un novateur systématique, ayant un motif, un bqt, des moyens, une volonté.

La dernière partie de la correspondance nous fait assister, en effet, à la construction définitive de la philosophie des sciences et à toutes les péripéties de sa complète élaboration.

Incidemment elle reproduit les principaux détails de la lutte que son auteur eut à soutenir contre l'Académie des sciences et le conseil de l'école Polytechnique, ainsi que de l'oppression dont il fut victime. On y voit comment, d'après l'abaissement du niveau moral dans les classes savantes et leur constitution officielle, ce grand esprit fut repoussé par la corporation mathématique.

L'énumération que nous venons de faire suffit pour indiquer l'importance de la correspondance qu'Auguste Comte eut avec son ami, et la grandeur du service qu'a rendu M. Valat d'abord en conservant ses lettres, ensuite en nous les remettant pour être publiées.

Pour les Exécuteurs testamentaires D'AUGUSTE COMTE,

P. Laffitte, Président perpétuel.

LETTRES

A M. VALAT

A Monsieur Y AL AT ^ élève externe au Lycée

de Montpellier.

École polytechnique, le 2 janvier 181 5.

Mon chf.r ami,

J'ai beaucoup de choses à te dire en réponse à ta dernière lettre, qui m'a fait beaucoup de plaisir, et en même temps beaucoup de peine, à cause des mauvaises nouvelles que tu m'y donnais de ta santé; mais j'espère qu'à présent tu es complètement guéri. Je vais commencer par te donner une idée de la vie que nous menons à l'Ecole.

A cinq heures du matin, on bat la diane, et il faudrait se lever; maison n'en fait rien, et, malgré que les capitaines viennent crier dans les chambres , on ne se

lève qu'à cinq heures trois quarts, lorsqu'on bat le roulement pour descendre à l'appel dans les brigades (salles d'étude). On travaille ainsi jusqu'à sept heures et demie, où l'on va déjeuner jusqu'à huit heures. Le déjeuner consiste en un bon morceau de pain, et il y a de plus un homme qui vend du lait chaud ou du beurre : avec quelque argent on peut bien déjeuner, car d'ailleurs le pain est très-beau et à discrétion. A huit heures on va à lamphithéâtre de géométrie descriptive ou dans les salles jusqu'à neuf heures, quand il y a amphithéâtre; on remonte alors dans les salles jusqu'à deux heures. Quelquefois, dans cet intervalle, il y a différents cours. A deux heures on dîne avec un potage , un bouilli et un plat de légumes , le tout à discrétion; il y a une bouteille de vin pour cinq, et c'est assez, car il est si mauvais que très-peu d'élèves en boivent. Du reste, la nourriture est aussi bonne qu'elle peut Tétre dans un établissement public : elle vaut bien mieux que celle des lycées. A deux heures et demie on ferme les réfectoires et l'on est en récréation jusqu'à cinq heures; dans cet intervalle on va à la bibliothèque, qui est très belle, ou à la salle d'agrément lire les journaux. A cinq heures on remonte dans les salles jusqu'à huit heures, et à cette heure-là o'h va souper. Après souper on va se coucher, ou, si l'on veut, on promène dans les corridors des casernements. A neuf heures un quart ûti bat un roulement pour éteindre les chandelles. Et tous les jours on recommence le même train de vie.

Quant à nos cours, nous avons à présent calcul infinitésimal, coupe de pierres, physique, chimie, littérature française et dessin. Le cours de coupe de pierres

a commencé aujourd'hui , et il remplace celui de géométrie descriptive , que nous avons terminé le 24 décembre 1*814. Notre cours de calcul différentiel est presque fini, et nous commencerons bientôt le calcul intégral. Voici d'ailleurs l'ordre de ces cours : calcul infinitésimal les mardi, jeudi, samedi, pendant une heure et demie; ce cours estfaitpar M. Poinsot, et il est excellent. Outre cela il y a le lundi et le vendredi interrogation à l'amphithéâtre pendant une heure et demie, par le répétiteur y qui est Reynaud.

Il y a cours de coupe des pierres et d'analyse appliquée, alternativement, les lundi, mercredi, vendredi, pendant une heure. Le mercredi il y a cours de chimie pendant une heure et demie, et le mardi soir, de sept heures à huit heures, il y a interrogation. Le cours de physique a de même lieu tous les samedis pendant une heure et l'interrogation le vendredi soir. Ces deux cours sont excellents ; celui de chimie est fait par le célèbre Thénard, et celui de physique par M. Petit, tous les deux anciens élèves de l'Ecole. Ces cours ne sont pas les seuls que nous devions avoir cette année : quand le cours de calcul infinitésimal sera terminé, nous aurons celui de mécanique par M. Poisson. Tu vois par là que nous avons beaucoup d'ouvrage, surtout à cause des épures qui ennuient et qui dérobent un temps précieux. Je te conseille d'apprendre cette année, si tu peux, la géométrie descriptive et le calcul différentiel : quand tu n'aurais que quelques notions légères de ces cours^ pourvu qu'elles soient bonnes, elles te serviront beaucoup l'année prochaine, si tu persistes à entrer à l'École, comme je t'y engage fortement.

Je crois t'avoir dit dans ma dernière lettre que je m'ennuyais à l'Ecole, mais cela n'a pas duré bien longtemps, et je me trouve au contraire très-heureux ici depuis que j'y ai fait quelques liaisons étroites; je serais bien plus heureux si tu avais été admis avec moi, car nous serions ici en paradis tous deux. Tu ne saurais croire quel bon esprit règne parmi les élèves de l'École; la plus parfaite union existe entre nous^ et elle a été cimentée avec force par la cessation des bascules, qui a été effectuée solennellement le 3i décembre. Chaque salle de conscrits a envoyé des députations dans les salles d'anciens, qui étaient parfaitement décorées et représentaient presque toutes le sénat d'un peuple libre : les anciens ont répondu aux discours en proclamant la plusparfaite égalité entre tous les élèves et jurant l'union et la fraternité, dont ils nous ont donné le gage en embrassant nos orateurs. Dans plusieurs salles, des autels avaient été élevés à l'amitié ; l'un entre autres portait ces mots : A ï amitié^ et sur le fronton on lisait : Union et for ce. Ces cérémonies émeuvent fortement, je t'assure; il est beau d'entendre ainsi parler de liberté et d'égalité dans le moment oîi tous nos concitoyens courent à l'esclavage et au despotisme. Le soir il y a eu bal général pour cimenter la nouvelle union. Depuis lors plus de distinction d'anciens et de conscrits, elles ne se renouvelleront que l'année prochaine, quand les nouveaux admis arriveront. Tu vois par le peu que je te dis que tous nos actes solennels sentent beaucoup la république : c'est là l'esprit général de l'École, et si quelques-uns ne vont pas jusqu'à la république, du moins il n'en est pas unqui ne soit un ardent ami de la liberté, quenoussavons

très-bien distinguer de l'anarchie. Du reste^ toutes nos décisions se ressentent de cet esprit: il n'y en a pas une, de quelque peu d'importance qu'elle soit, qui ne soit rendue à la pluralité des voix, et très-souvent il s*ouvre des discussions très- vives et très-approfondies,dans nos salles, sur plusieurs points d'économie politique. Du reste cela n'empêche pas ceux qui travaillent,'parce que nous sommes habitués à présent à travailler au milieu du bruit, et il n'est pas rare de voir dans nos salles des élèves résoudre un problème très-difficile tandis que leurs voisins chantent, sifflent, rient, discutent.

Je crois, par la sympathie que j'ai toujours reconnue entre nous deux, que tu t'accommoderas bien de cet excellent esprit, qui produit les plus grands avantages, et qui fait que dans toutes les circonstances nous sacrifions sans balancer notre intérêt particulier à l'intérêt général. Nous en voyons les bons effets dans nos relations avec les pékins : hier, par exemple, nous avions une permission générale depuis sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures et demie du soir. Eh bien, d'un consentement unanime, nous avons résolu de ne rentrer qu'à onze heures et nous avons été au spectacle . Il y avait au moins cent élèves à Feydeau et cinquante au Théâtre-Français; j'étais de cesderniers, et, quoique venu très-tard, j'ai pénétré au milieu du parterre oîi étaient les autres élèves ; les bourgeois étaient à la presse, et nous avions chacun deux larges places, l'une pour nous et l'autre pour notre shako, de manière que. s'il était venu cinquante autres élèves, ils auraient encore eu des places.

Adieu, mon cher ami ; je pense que tu seras content

de ces détails, et qu'ils te raffermiront dans la résolution oti tu es d'entrer à l'Fcole.

Ton meilleur ami t'embrasse.

Comte.

P. 5. — Ce que tu m'as appris des billets de confession au lycée ne m'a pas fait rire comme tu pensais. Un autre sentiment, c'est l'indignation la plus vive, s'est emparé de moi; j*ai fait cette triste réflexion que Ton en a fait autant dans tous les lycées. La génération qui se forme sera encore plus abrutie que la génération actuelle; dès lors plus d'espoir, la liberté de ma patrie est perdue sans retour; le despotisme royal renaîtra tel qu'il était avant la sublime insurrection de 1789, et même pire!!! Pauvre France! malheureux amis de la liberté ! Les nobles efforts que vous avez faits au péril de votre vie pour donner à mes concitoyens la possession de leurs droits légitimes seront rendus inutiles, et peut-être mourrez-vous victimes de votre dévouement à la cause de la raison et de THumanité ! Dieu ! si Tesprit était partout comme à TÉcole ! . . .

A Monsieur VA LAT, à Montpellier.

Ecole polytechnique, le 14 février 181 5.

Mon cher ami^

J'ai reçu ta dernière lettre avec beaucoup de plaisir. Je pensais bien que les sentiments que je t'avais exprimés dans ma lettre seraient partagés par toi, mais j*ai vu avec satisfaction que les institutions de l'École excitaient chez toi un vif enthousiasme. Je t'engage à beaucoup travailler pour y parvenir, et j'espère que ce sera dans un bon rang ; je te répète ce que je crois t Savoir déjà dit, d'apprendre le calcul différentiel et la géométrie descriptive. Cette étude te sera infiniment utile à l'Ecole, surtout celle du calcul différentiel, dont je t'engage à avoir du moins des idées générales; c'est ce qui coûte le plus à l'Ecole, à cause des difficultés métaphysiques qui s'y rencontrent; beaucoup d élèves qui arrivent ici sans avoir ces idées générales de calcul infinitésimal n'en ont jamais de bien nettes à ce sujet, parce que la rapidité des cours les empêche de méditer sur elles, tandis qu'avec ces idées c'est presque un jeu que de suivre le calcul différentiel. Ainsi je te conseille d'apprendre d'abord les principales règles dans le traité élémentaire de Lacroix, pour connaître le mécanisme du calcul, et peu de temps après tu méditeras,

avec toute Tattention dont tu es capable, les Réflexions ^ur la métaphysique du calcul infinitésimal par Carnot. Les cinquante premières pages de cet excellent ouvrage étant une fois bien entendues^ bien approfondies, tu auras des idées saines sur le but et l'esprit du calcul infinitésimal.

Tâche surtout de bien savoir l'application de l'algèbre à la géométrie, et principalement la discussion des équations du second degré et des équations très-simples mais de degrés quelconques, et attache-toi à bien voir dans une équation les propriétés de la courbe qu'elle représente. C'est là une partie dont on se sert toujours à l'École; on ne fait presque aucun usage de ces innom^ brables propriétés des courbes qu'on fait apprendre dans les lycées.

Dès que je saurai quel est l'examinateur qui doit passer à Montpellier, je te l'écrirai, afin que tu puisses agir en conséquence auprès de lui. Du reste il vaut beaucoup mieux ne faire jouer les protecteurs, si tu en as, que pour obtenir une diminution de pension; pour ton admission, tu dois te reposer sur toi-même seulement.

Crozals et Capella te font mille amitiés ; le premier est le douzième, le second le cinquantième dans la première division. Quant à Cabanes, je ne l'ai pas encore vu ; il n'est point venu à l'École et il a été rencontré une fois par hasard au Palais-Royal par Bach. Beauxhostes est venu me voir il y a environ un mois ; il se dispose à entrer dans les mousquetaires noirs.

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse.

Comte.

Je joins ici une lettre de Bach à ton adresse et je te charge, en adressant mes amitiés à Pouzin, de le tancer sévèrement sur sa n^ligence; dis-lui qu'il aurait dû répondre à son ami Comte et à son ami Bouteiller, qui sont tous deux fâchés contre lui.

A Monsieur VA LAT^ à Montpellier.

Ecole impériale polytechnique, le 29 avril 181 5.

Je ne t'ai pas écrit, mon cher ami , et je n'ai pas reçu de tes nouvelles depuis les grands événements qui ont changé la face de la France. Cependant je sens le besoin de m'entretenir avec toi : c'est pourquoi , malgré que ce fût toi qui dus commencer à m'écrire, je m'en vais entamer la correspondance.

L'enthousiasme le plus grand règne à Paris depuis le 20 mars, jour de l'entrée de l'Empereur: les esprits sont passionnés pour la liberté et pour l'Empereur qui vient nous l'assurer. Dans tous les théâtres on fait exécuter par la musique les chants patriotiques de la révolution : la Marseillaise, le Chant du départ^ Veillons au salut de l'Empire^ etc., sont répétés par tous les spectateurs. L'Empereur a été témoin dernièrement de cet enthousiasme à l'Opéra et au Théâtre-Français : il a dû

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être bien satisfait de voir quelles idées nobles et généreuses on attachait maintenant à son nom. La plupart des citoyens sont persuadés ici que TEmpereur a changé entièrement dans son séjour philosophique à Tile d'Elbe : pour moi, je suis bien persuadé qu'il a renoncé à présent aux idées d'ambition gigantesque et de despotisme qui nous ont causé tant de maux sous la première partie de son règne; il n*a désormais d'autre ambition que d*étre chef d'un peuple libre et de perfectionner la civilisation en France (i). La constitution qu'il présente à l'acceptation du peuple français est extrêmement libérale ; la liberté indéfinie de la presse qu'elle garantit si formellement a fait beaucoup de plaisir à Paris : beaucoup de gens pourtant crient contre la manière dont la constitution est offerte au peuple; mais d'autres, plus sages et qui réfléchissent plus, croient que dans ce moment-ci c'était la seule manière qu'on pût pratiquer sans troubler la France : la discussion préliminaire de la constitution serait dangereuse dans une assemblée nombreuse à Paris, composée de gens venus de toutes les parties de la France, dans un temps où les royalistes espèrent encore le retour des Bourbons et de l'esclavage, et oîi les armées coalisées s'avancent pour envahir de nouveau la France.

On s'attend ici à la guerre : on fait des préparatifs formidables; on fabrique des armes et de la poudre dans tous les coins de Paris ; il se forme de nombreux bataillons de volontaires. Les nouvelles que nous recevons

(i) Je puis t'assurer que la plus grande liberté de la presse existe déjà dans Paris et que l'opinion publique est très-bien formée.

des provinces indiquent que le meilleur esprit règne dans les ci-devant provinces d'Alsace, de Lorraine, de Bretagne, de Franche-Comté, de Bourgogne, de Dauphiné. La jeunesse se lève dans toutes ces provinces pour défendre la liberté française et pour repousser une ligue barbare.

Quant à ce qui regarde l'Ecole et moi, je te dirai que nous avons passé le 27 mars la revue de l'Empereur aux Tuileries : il a accordé cinq croix d'honneur aux élèves pour c témoigner sa reconnaissance des services c que l'Ecole a rendus à la bataille de Paris, et de la ré- « sistance que nous avons opposée en ces derniers « temps au gouvernement royal. » Nous avons porté il y a huit jours à l'Empereur une adresse par laquelle nous demandons à voler à la défense de la patrie. L'Em^ pereur est venu hier soir nous rendre visite, il a accueilli plusieurs pétitions de quelques élèves, il a visité l'Ecole et a paru très-content. 11 a été accueilli aux cris unanimes de Vive V Empereur \ nous étions sous les armes. On va nous envoyer aujourd'hui ou demain des canons pour nous faire exercer à la manœuvre en attendant qu'on ait besoin de nous à l'armée du Nord. Je te prie, si tu parles à mes parents de la visite de l'Empereur^ de ne pas les instruire de ce départ pour l'armée : cela pourrait les affliger beaucoup; dis-leur seulement que j'ai obtenu une remise de 400 francs sur la pension de l'Ecole : ils doivent en avoir déjà reçu avis.

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse en te priant de m'instruire de ce qui s'est passé dans le Midi.

Comte.

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A Monsieur VALAT^ ancien élève de V Ecole polytechnique y à Montpellier.

Paris, le i3 octobre 1816.

Depuis que je suis à Paris, mon cher ami, tu n'as reçu de mes nouvelles qu'indirectement, soit par mes parents^ soit par Tunique lettre que j'ai écrite à Pouzin : si j'avais reçu une réponse à cette dernière^ ma correspondance aurait été plus active. Néanmoins je me décide à t'écrire aujourd*hui, et désormais je répondrai à toutes tes lettres : comme c'est moi qui fais les avances^ ce sera ton assiduité qui réglera la mienne.

L'ordonnance qui réorganise l'Ecole polytechnique admet les élèves licenciés à concourir pour l'admission dans les services publics en 18 17. Comme elle ne leur permet pas de rentrer à TEcole^, on peut la considérer comme une manière honnête de mettre sur le pavé presque tous les élèves de la deuxième division : il est^ en effet, moralement impossible pour le plus grand nombre d'entre eux d'apprendre seuls dans un an ce qu'ils auraient vu dans dix-huit mois à l'École, et qui plus est de l'apprendre de manière à lutter avec les élèves de la première division, qui ont sur eux un énorme avantage ; on exclut donc poliment par cette mesure la majeure partie des élèves, tout en ayant l'air de les bien traiter, conformément au système généralement suivi

dans toutes les mesures. Quant aux élèves de la première division eux-mêmes, ils ne doivent guère compter làdessuSy car nous savons très- bien que promettre et tenir ne sont pas toujours parfaitement identiques^ et d'ailleurs la condition de la bonne conduite en exclura une assez bonne partie. Aussi il n'est que fort peu d'élèves ici qui soient sérieusement décidés à concourir; presque tous cependant travaillent beaucoup, mais par la raison que leur instruction leur sera toujours utile, quelque part que le sort les oblige de se jeter. Pour toi, je te conseille fortement de renoncer à l'idée du concours, dont tu dois concevoir la difficulté : c'est aussi l'avis du général Camprédon. Il t'engage et je t'engage également à tourner tes batteries vers l'instruction publique, pour laquelle je suis sûr que tu as des dispositions. Je ne crois pas qu'il te tùt difficile de trouver à Montpellier quelques leçons à donner, ce qui pourrait te permettre de prendre patience et de chercher quelque chose de durable.

Quant à moi^ mon cher ami, j'ai acquis la certitude qu'il ne me serait point permis de concourir pour les services publics quand même j'en aurais l'intention : aussi ai-je tourné mes vues d'un autre côté, quoique j'entretienne mes parents dans l'idée de ce concours afin qu'ils me laissent à Paris, ce qui est nécessaire pour la réussite de mes projets. Pour alléger les charges que ce séjour fait peser sur eux, je donne des leçons de mathématiques, qui ne me donnent aucune peine, puisque je ne prends pas seulement le soin de les préparer, et cependant j'ai la satisfaction de voir qu'elles produisent de très-heureux fruits: pour t'en citer un exemple, il me

suffira de te dire que j'ai appris en six semaines la géométrie et Tarithmélique à un jeune homme qui les possède à présent assez bien. De cette manière je me fais une rente d'environ 200 francs par mois, et par conséquent tu vois que je puis subsister très-commodément sans être obligé de demander rien à mes parents. Je continuerai ce train jusqu'au mois de mars prochain, où je compte m'embarquer pour les Etats-Ums. Je vais t'expliquer un peu cette affaire, sur laquelle je te demande le plus grand secret.

Le général Camprédon m'a procuré il y a environ un mois la connaissance du général du génie Bernard, officier du plus grand mérite et ancien élève de TÉcole polytechnique. Ce général, dédaigné aujourd'hui par le gouvernement français, s'est arrangé avec la république américaine et vient d'être nommé, par un acte spécial du Congrès, chef du génie américain, avec 800,000 francs d'appointements annuels; il m'a appris qu'à la prochaine session du Congrès (laquelle va avoir lieu en novembre), on s'y occuperait d'institutions militaires, et entre autres de la création d'une École assez analogue à l'École polytechnique. Le général Bernard doit faire sentir la nécessité de l'enseignement de la géométrie descriptive pure et appliquée dans cette Ecole, et il est sûr, m'a-t-il dit, d'obtenir qu'on l'y enseigne, parce que cette belle science est totalement inconnue aux ingénieurs américains, et que tu sais combien elle leur serait nécessaire. Dès lors le général m'a donné sa parole d'honneur qu'il me proposerait pour faire ce cours, et il est presque certain de l'obtenir, puisqu'il est clair que ce sera lui qu'on chargera de trouver un sujet pour cela.

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