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Voilà ce qu'il m'a dit et voilà mes espérances ; il m*a promis, en outre, que dans le courant de décembre ou de janvier prochain je recevrai sa réponse définitive et officielle, et qu'alors je partirais au commencement du printemps. Pour lui, il est parti depuis une quinzaine de jours. Tu sens, je crois, très-aisément tous les avantagesque j'ai droit d'espérer de là :1a place sera bien honorable, puisque j'irai porter à ces républicains une science toute nouvelle poureux. Je nesaispas encore précisément quels seront les émoluments; mais il paraît que j'aurai au moins 20,000 francs d'appointements. C'est un coup de fortune que je devrai au bon M. Camprédon; tu conçois que je cherche par mon zèle à me rendre digne de ma place. En conséquence, depuis un mois^ dans les heures où je n'ai pas mes leçons, je travaille exclusivement à apprendre l'anglais et à me renforcer dans la géométrie descriptive et toutes ses applications, à l'architecture, à la peinture, à l'art militaire et au dessin des machines. Ce qui me réjouit beaucoup, c'est que je professerai en français, et que je ne serai point obligé de faire moi-même les travaux graphiques, car on me donnera un dessinateur. Il serait possible qu'on me chargeât d'en amener un de France ; dans ce cas, et si la place était bonne, je t'offrirais de venir avec moi : je t'en instruirai lorsque j'aurai reçu la réponse du général Bernard.
Le succès de cette affaire exige que mes parents n'en aient absolument aucune connaissance; je ne veux leur en parler que lorsque la chose sera tout à fait décidée : si je leur en disais quelques mots avant cette époque, ils me défendraient probablement d'y songer. Du reste, je
les verrai toujours avant mon départ pour la terre promise, car je compte passer à Montpellier le mois de mars à l'effet de m'embarquer à Bordeaux dans les premiers jours d'avril. J'aimerais bien de pouvoir être à même de t amener avec moi : il est possible que cela arrive.
Je te recommande de nouveau le secret sur tout ce que renferme cette lettre : il faut laisser mes parents dans la ferme persuasion que je veux concourir pour les services publics; j'exige que tu ne dises rien de ceci pas même à ton père et à ta mère ; tu pourras cependant en instruire Pouzin et Emile, mais seulement eux, et ce sera en leur recommandant de ma part le silence le plus absolu.
Granier est venu ici dans l'intention de concourir pour les services ; mais je suis presque convaincu que^ quelle que soit son assiduité au travail, il lui sera impossible de réussir ; du reste, ceci soit dit entre nous deux seulement.
Mon adresse est : A M . Comte, rue Neuve deRichelieu, hôtel de Richelieu, n" 5, près la place Sorbonne, à Paris.
Adieu, mon cher ami, je t'embrasse en Washington
et en Franklin.
Comte.
Mille choses à mes bons amis Pouzin, Emile,
et (i); dis au premier que je lui aurais déjà envoyé
ses , que j'attends une occasion.
(i) Les points indiquent les mots qui manquent dans le texte par suite de la rupture du cachet de chaque lettre.
{Jt^ote de V Éditeur.)
A Monsieur VAL AT, à Montpellier.
Paris, le 29 octobre 18 16.
Tu n'attendras pas jusqu'au 20 novembre, mon cher ami, pour recevoir ma réponse^ car je m empresse de te répondre, non-seulement par intérêt pour toi, smis par un besoin bien senti de converser avec ce que j'ai de plus cher au monde après ma patrie et mes parents. Ta lettre m'est arrivée hier soir, et par conséquent elle n*a point été interceptée comme tu avais lieu de le craindre. Quel gouvernement que celui sous lequel deux amis sont obligés de se restreindre dans leurs confidences les plus secrètes! Est-il possible qu'après avoir juré de maintenir la Déclaration des droits de l'homme, nous en soyons venus là! Cependant, puisque l'état des choses est tel, il faut prendre les précautions convenables : malgré cela, je tâcherai de te faire entendre toute ma pensée.
Je prends beaucoup de part à ton affliction, et, malgré mon amour pour l'Humanité, je ne puis m'empécher de maudire les hommes ou plutôt de les plaindre, en considérant qu'un jeune homme plein d'esprit, doué d'une grande capacité et possédant beaucoup d'instruction, ne peut pas, en travaillant de toutes ses forces, trouver de quoi subsister, ^ndis que tant d'ignares fainéants dor-
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ment sur leurs trésors I Cet état pénible doit te fournir matière à réflexion : un abus si horrible subsisterait-il dans un bon gouvernement? J'ai été bien surpris du trait odieux de M. Guillaume : Je croyais pouvoir compter cet homme-là au nombre des gens qui étaient parvenus à la vertu par l'instruction, et je vois qu'il faut le rayer de mes tablettes. En vérité, je commence à m'apercevoir que plus on examine les hommes^ et moins on en trouve qui gagnent à être vus dans leur intérieur. .
Je vois bien que l'instruction publique n'ofEre pas une belle perspective à Montpellier, non plus que l'instruction particulière : nos chers Languedociens trouvent qu'un professeur de mathématiques ne doit pas être payé plus qu'un mauvais maître de danse ou d'escrime. A Paris, il n'en est point ainsi : on peut vivre très-honnêtement en donnant deux ou trois leçons de mathématiques. Pour moi, je n'ai point à me plaindre des Parisiens de ce côté : on fait généralement ici beaucoup de cas des sciences et de ceux qui les enseignent.
Enfin^ mon cher ami, espérons que bientôt tes chagrins s'adouciront et qu'on rendra quelque justice à tes talents. En attendant, je t'engage à t'armer des secours puissants de la philosophie : rappelle-toi que quand même par l'injustice des hommes tu serais réduit aux plus fâcheuses extrémités, tu n'en es pas moins Tégal de tous par les lois naturelles et le supérieur d'un trèsgrand nombre par ton mérite. Ces vérités doivent un peu te ranimer, et d'ailleurs il faut considérer aussi que le chagrin ne fait qu'empirer les maux^ et que, d'ailleurs, les tiens ne sont pas de nature à pouvoir durer bien long-
temps. Si tu as lu avec quelque attentionlaviedes grands hommes, tu dois te souvenir que tous ne furent pas heureux dès leur jeunesse et qu'ils n'y parvinrent qu'en s'armant de constance. Si tu f en souviens^ Franklin a été garçon imprimeur jusqu'à Tâge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et il nous apprend lui-même que pendant ce temps il déjeunait avec un morceau de pain pour tout potage ; et il est mort dans l'aisance, entouré des bénédictions de ses concitoyens et de Testime de tous les hommes, après avoir rendu la liberté à son pays. Cet exemple est bien fait pour encourager.
Quant à moi, mon très-cher ami , je suis devenu tout à fait philosophe : tu sais que je Pétais déjà par théorie, et à présent je commence à Tétre par pratique. Tu m'accuseras peut-être de présomption, mais, malgré cela, comme je ne veux rien avoir de caché pour toi, je te confierai que j'ai pris pour modèle de conduite l'homme illustre^ l'homme divin dont je te parlais tout à Pheure : je cherche à imiter le Socrate moderne , non par ses talents, mais par ses mœurs. Tu sais qu'à vingt-cinq ans il forma le projet de devenir parfaitement sage, et qu'il Pexécuta : moi, j'ai osé entreprendre la même chose, et je n'ai pas vingt ans. Sa vie est dans mon modeste cabinet, et chaque jour j'en lis quelque peu pour m'encourager. Quoique mon idée soit peut-être fort chimérique, du moins j'ai la satisiiaction de voir qu elle contribue à mon bonheur, car elle m'a engagé à détruire certaines inclinations qui auraient pu me devenir funestes. Par exemple, tu n'ignores pas combien la passion des femmes est forte en moi et combien elle m'a fait entreprendre de folies : eh bien ! tu seras peut-être
étonné quand je te dirai que depuis trois mois je n'ai rien à me reprocher à ce sujet; rien n'est plus vrai; cependant , je serais parfaitement libre de le faire si je le voulais. D'abord j'ai été obligé d'imposer silence à mes sens, qui criaient quelquefois contre ma raison;
mais, après avoir pendant quelque temps surmonté ,
je me suis aperçu qu'ils disparaissaient insensiblement. Je pourrais te citer encore quelques autres défauts que je suis parvenu à vaincre, et ce succès m'engage de plus en plus à persister dans ma résolution, d'autant plus que je me sens beaucoup plus heureux. Voici quelle est ma vie :
Après avoir donné mes leçons, je rentre chez moi pour travailler sans relâche aux objets que je t'ai indiqués dans ma lettre précédente, et je ne sors que pour aller déjeuner et dîner, ce que je fais dans le moindre temps possible. Je ne vois personne, excepté quelques élèves qui viennent me visiter dans ma solitude, et le bon, l'excellent M. Camprédon, chez qui je vais une ou deux fois la semaine. Aux sujets ordinaires de mes études je viens, depuis une quinzaine de jours^ d'en ajouter un nouveau qui ne contribue pas médiocrement à me faire chérir mes autres travaux : je veux dire que j'étudie les États-Unis. J'ai fait emplette des constitutions américaines et de quelques ouvrages propres à me donner de ce pays une idée exacte. Tu ne saurais croire quel plaisir me fait éprouver chaque nouveau renseignement que j'acquiers; je suis obligé de m'observer, car je passerais des journées entières à ces lectures. Je voudrais bien être à même de te faire partager tout mon
bonheur, car c'en est un que d'approfondir ces belles institutions, fruit du génie et de la vertu ; c'est un bonheur bien grand que de voir combien ces peuples fortunés jouissent de tous les bienfaits de la liberté; je voudrais que tu fusses avec moi pour t'en faire une idée. Ah, dieux ! quelles délices quand je toucherai cette terre où la liberté et l'égalité ne sont pas de vains noms et reposent sur une base inébranlable : l'intime conviction et le patriotisme raisonné de tous les habitants! Mon bonheur serait doublé si je pouvais le partager avec toi : espérons que cela pourra avoir lieu. D'après ce que tu me dis, il paraît que tu es disposé à accepter la place quand même elle serait peu lucrative, et tu as raison. Aussi je souhaite bien qu'on la laisse à ma disposition. J'aimerais mieux vivre médiocrement en Amérique que de nager dans l'opulence dans TAnglo-Germano-Latino-HispanicoGaule, et je pense que tu es de mon avis.
Adieu, mon cher ami, espérons que dans six ou sept mois nous nous embrasserons auprès de la statue de
Franklin.
Comte.
Mille choses à PouzinetàEmile. Dis au premier que, s'il ne l'a pas encore fait^ je le prie^de soumettre à l'action d'une très-haute température certaine drogue que je lui remis lors de mon départ^ et qui est un peu de contrebande : je présume que l'expérience réussira!
A Monsieur VALAT^ à Montpellier.
Paris, le 12 février 181 7.
Ma foi^ mon cher, tout bien considéré, je te pardonne. Voilà un ton de clémence qui pourra te paraître bien audacieux, à toi qui me crois coupable du crime de lèse-amitié, infiniment plus grave à mes yeux comme aux tiens que celui de lèse-majesté, pour lequel cependant les rois ne plaisantent pas trop. Expliquons-nous. J'ai répondu à la lettre que tu m'écrivis en octobre, et depuis je n'ai rien reçu de toi ; ces deux lettres dont tu me parles ne me sont point parvenues. Ainsi tu vois que nous pouvions nous fâcher tous deux , et chacun avec raison. Néanmoins, je t'assure que je n'ai pas eu de rancune, et que je t'aurais écrit si d'un jour à l'autre je n'avais attendu de tes nouvelles. Enfin, j'en ai eu hier, et je prends la plume à présent pour te répondre point par point. Cependant je mets une condition à ma clémence, c'est que tu auras assez de patience pour lire d'un bout à l'autre les quatre pages que je t'adresse. Puisse cette condition, apposée à mon amnistie, te paraître presque aussi douce que celles de l'amnistie royale du 12 janvier 18 16! J'espère, du moins, que notre correspondance va devenir active.
Pour commencer modestement par ce qui m'est per-
sonnel^ je te dirai que je n'ai nullement abandonné mon projet d'expatriation, et que j'y tiens plus que jamais. J'attends d'un jour à l'autre des nouvelles officielles du général Bernard, et j'espère que bientôt j'irai le rejoindre. Je vois qu'il me serait impossible de prendre un autre parti et que je ne pourrai jamais rien faire en France tant que.... Je continue toujours à travailler ici dans une solitude philosophique; il est vrai que l'anglais et les sciences exactes ne prennent pas tout mon temps, et que j*y ajoute Tétude des sciences morales et politiques : je parcours Siret et Boyer, je lis Monge et Lagrange, je médite Condorcet et Montesquieu. Voilà comment je passe à peu près toute ma journée, et franchement je ne m'ennuie pas. Cependant, comme je ne veux te rien cacher^ je te dirai que, malgré tous mes projets de retraite et de sagesse, Talma et M"* Mars ont quelquefois^ mais rarement, l'honneur de ma présence; et j'ajouterai bien bas à l'oreille que, bien plus rarement encore il est vrai, mais enfin quelquefois aussi, je vais porter une pièce de 5 francs à .... « La nature est plus forte que la théologie », a dit Voltaire; il aurait dû ajouter : c et même que la raison ».* Cependant, depuis le mois d'octobre, cette petite sottise ne s'est renouvelée que trois fois.
Quelque habile helléniste que tu sois, mon cher ami, tu ne te serais jamais douté que le mot École polytechnique signifiât aujourd'hui couvent; je défie bien l'étymologiste le plus décidé de trouver quelque vieille analogie entre ces deux mots. Cependant, au moment où je t'écris, ils sont devenus rigoureusement synonymes, tant la langue se perfectionne de jour en jour.
Et puis» que Ton vienne dire que la littérature rétrograde çn France! Tu n'as pas oublié, sans doute, qu'un vieil imbécile disait il y a un an : « Moins d'instruction et plus de dévouement. » Eh bien! son souhait a été accompli^ avec ce seul amendement qu'au lieu de dire : ^ moins d'instruction », on a dit tout bonnement : te point d'instruction ». Enfin, pour parler sans détour^ je te dirai que les soixante-douze jeunes gens qui composent ce qu'on ose appeler l'Ecole polytechnique sont assujettis régulièrement, les jeudi et dimanche, à supporter l'ennui d'une messe, suivie d'une instruction, et de vêpres; que matin et soir ils font en commun une prière ardente devant un christ de plâtre qu'on a dressé pour cet objet dans la grande salle ; que la sortie de TEcole leur est interdite, excepté à un petit nombre d'entre eux auxquels on permet une sortie de cinq à six heures le dimanche, pourvu que leur conduite les en ait rendus dignes et que leurs parents ou correspondants viennent les réclamer; que le bataillon en masse, ou, si tu veux, la congrégation, sort pendant deux heures le dimanche et le jeudi, sous la conduite des %ous-inspecteurs, pour aller promener presque jusque sur le quai Saint- Bernard , encore faut-il qu'il fasse beau ; que l'usage exclusif du maigre est strictement suivi les vendredi et samedi, ainsi que les jours de Vigile, Quatre-Temps, Carême. Je pourrais te dire bien d'autres choses, mais tu te les figureras aisément, et, pour tout renfermer en un mot, j'ajouterai qu'on a voué cet établissement à l'illustre saint Eteignoir, qui naquit en France et qui mourra... je ne sais quand. Que veut-on faire des élèves licenciés ? Je t'ai répondu
rien il y a déjà longtemps^ mais aujourd'hui ma pré* diction semble s'accomplir. En effet, nous savons à n'en pouvoir douter qu'il n'y aura point de places civiles, point du tout non plus d'artillerie^ et que tout se réduit à quinze places d'ingénieurs militaires. La belle per« spective pour les élèves qui veulent concourir? Aussi presque tous y renoncent et sont généralement persuadés que les quinze places seront données sans examen, et seront le prix ou plutôt la peine de l'intrigue et du royalisme plus ou moins affecté. Quant au renvoi à l'année prochaine des élèves qui n'auront pas été placés, tu conçois combien on doit s'en flatter, surtout lorsqu'on réfléchit que, d'après ce qu'a dit le chef de division du génie du ministère^ il y aura Tannée prochaine environ huit à dix places dont on pourra disposer en faveur des élèves. Tous ceux qui ne veulent être ni prot^és, ni intrigants, ni faux, tirent leur épingle du jeu, et chacun cherchede son côté. L'un va en Turquie, l'autre enEgypte, un autre en Belgique, etc.^ et la plupart au diable, car, en vérité^ on est fort embarrassé pour se tirer d'affaire. Je crois que dans quelques années tous ces malheureux débris de la première école du monde seront disséminés sur la surface entière de notre planète.
La misère publique est énorme à Paris ; le pain est fort cher^ et l'on craint même d'en manquer; on ne peut fsûre un pas dans la ville sans avoir le cœur brisé par l'affligeant tableau de la mendicité; à chaque instant on rencontre des ouvriers sans pain et sans ouvrage, et avec tout cela du luxe! du luxe! ah! combien il est révoltant lorsque tant d'individus manquent du nécessaire absolu ! En dépit de la détresse générale, le car-
naval est encore assez gai^ du moins il y a beaucoup de bals tant publics que particuliers; j'ai ouï dire même à des personnes très-sensées que Ton dansait cet hiver-ci plus que jamais. Pour moi, je ne puis me figurer qu'une gavotte ou un menuet fassent oublier que plus de trente mille êtres humains n'ont pas de quoi manger ; je ne puis m'imaginer qu'on soit assez insouciant pour se réjouir follement au milieu de tous ces désastres. Les gouvernants ne sont pas du tout fâchés de cette frivolité, car, selon la remarque judicieuse que j ai entendu faire hier à une dame fort jolie, fort aimable et qui néanmoins pense, « qui danse ne conspire pas ». Ce mot, qui est plus profond qu'il ne paraît^ donne la clef de bien des choses.
Granier se destine à l'instruction publique, et il cherche à obtenir^ par l'intermédiaire du bon général (tu sais de qui je veux parler), une chaire dans quelque lycée; mais je doute qu'il y parvienne.
J'espère que tu ne te plaindras pas de ma concision
et que tu répondras sur le même pied à ton ami pour
la vie.
Comte.
M. Andrieux fait toujours ses leçons au collège de France : il craint néanmoins d'en être exclu; en attendant, son cours est fort suivi , et la salle est toujours pleine deux heures avant qu'il n'arrive.
A Monsieur VAL AT y à Montpellier.
Paris, le 25 février 1817.
Parbleu, mon cher^ je ne me serais jamais flatté que tu mettrais autant d'activité dans notre commerce épistolaire! Franchement, je ne m'y attendais pas; mais je te £ais réparation, et pour te prouver ma reconnaissance je commence par t'imiter, car je n ai reçu ta lettre que depuis quelques heures. Il y a plus, c'est que je viens d'acheter exprès pour faire ma réponse du papier plus grand que celui dont je me sers ordinairement. Tu pourras trouver les marques de ma gratitude un peu ennuyeuses (supposé que tu aies le courage de lire ceci d'un bout à l'autre \ mais enfin je n'y puis que faire, et d'ailleurs je t'avouerai, en mettant à part toute sotte vanité, que je suis persuadé qu'on ne trouve jamais trop longue la lettre d'un ami, à moins pourtant qu'elle ne fût insipide..., comme la mienne peut-être.
U faut convenir que c'est une bien belle institution que celle des postes. Nous voilà séparés par un intervalle de deux cents lieues, et néanmoins nous avons tous les quinze jours un entretien charmant, qui ne vaut pas cependant la conversation orale. Cependant, comme il est de l'essence de la royauté de gâter tout ce qu'elle touche, elle a conompu une inventicm aussi aimable et
en a fait un moyen de tyrannie. Heureusement^ il paraît que le Maratique usage de décacheter les lettres n'est plus autant en vigueur actuellement : du moins je ne me suis pas aperçu qu'on eût ouvert la tienne, quoique adressée à un pauvre diable plus que suspect de philosophie et de libéralisme.
Le vent du nord dont tu me parles n'est peut-être pas aussi éloigné de souffler chez nous que tu pourrais le croire : on dit qu'on commence à en ressentir quelques bouffées à Londres, et c'est du moins ce que paraît indiquer la girouette de Westminster; on ajoute que le palais de Saint-James en a déjà éprouvé quelques petites secousses. Il aura peut-être quelque peine à traverser le Pas-de-Calais^ et je crains fort qu'il ne soit dévié vers Berlin avant que de parvenir à Paris, mais enfin il y viendra, j'espère. Sais-tu que ce vent du nord pourrait fort bien me retenir ici etm'empêcher de voguer vers Philadelphie. Cependant je ne désire rien tant que l'arrivée de ce Borée, et si je croyais à la Providence, je la prierais de nous l'envoyer le plus tôt possible. Il paraît que mes lourds compatriotes ont été aussi fous pendant le carnaval que les sémillants Parisiens. Diable! un tournoi, des Don Quichottes, et sans doute aussi plus d'un Sancho Pança! On n'a pas tant d'esprit dans la capitale, mais du moins on a plus de pudeur, car je dois dire à la louange des citoyens de Paris que leurs réjouissances ont moins insulté à la misère publique. Il y a eu beaucoup de bals, mais peu de mascarades publiques, et dans la promenade sur les boulevards, les jours gras, on ne comptait pas en tout plus de cent masques, dont il faut soustraire au moins le tiers^ payé par
la police^ et de plus tout le cort^e du bœuf gras. Néanmoins il y avait un très-grand nombre de curieux sur les boulevards, parce que le temps était beau et que les promenades étant essentiellement gratuites, la misère publique n'empêche pas d*en £ure. On a vu même beaucoup d*équipages brillants et non masqués ; mais encore le malheur des temps ne peut pas empêcher les personnes qui ont des voitures de s*en servir pour une promenade, il peut seulement diminuer le nombre des gens à voiture, et c*est ce dont il est assez diCBcile de s'apercevoir sur une population aussi nombreuse. Quant aux bals publics et particuliers, il y a eu foule^ et je crois qu'on n'ajamais tant dansé. Pour moi qui ne danse pas, comme tu sais, je me suis contenté d'aller passer la nuit du mardi au bal de l'Opéra. Pendant tout le temps que j'étais resté à l'École je n'avais pu me donner cette satisfaction; mais cette année, songeant que je n aurais peutêtre plus d'occasion de voir ce bal dont on parle tant, je me suis décidé à y aller, et, mes six francs, merci ! je sais à présent ce que c'est quun bal de V Opéra, Figuretoi , mon ami , la vaste salle de l'Opéra réunie à son tiiéâtre , éclairée par quinze ou vingt lustres magnifiques. Dans le fond de la scène, sur une estrade, une trentaine d'excellents musiciens déguisés en troubadours font entendre par intervalles une délicieuse mélodie : tu croirais qu'ils exécutent des contredanses ou des valses ; mais pas du tout^ car on ne danse pas un seul instant à ce bal, et c'est ce dont j'ai été charmé. Dans la salle une multitude très-grande de promeneurs et de promeneuses; les hommes proprement mis, mais sans d^uisement ; les femmes enveloppées depuis les