‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 12 sur 69 · M"' h'niiiçfiis*' Ijmor, smiir du runWrAndillac · texte numérisé non relu

M"' h'niiiçfiis*' Ijmor, smiir du runWrAndillac

D'EUGENIE DE GUERIN.

Je plains bien cette pauvre Antoinette, si souvent malade. Ce petit corps est si délicat , qu'il semble que l'air doit lui faire mal. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis celles que vous me donnez. Vous l'avez agréablement dérangée l'autre jour, puisqu'elle me dit de fort jolies choses après. Je donnerais bien quelque chose pour être dérangée souvent de cette façon. A présent, par exemple, je jetterais ma plume à cent pieds, et vous sauterais au cou. Jugez après cela si je serais inspirée! J'avoue qu'alors un peu d'orgueil pourrait me pointiller; j'aurais de si jolies pensées en vous voyant ! Encore n'en aurais-je pas de scrupule, l'amitié laverait tout.

Savez-vous ce qui m'occupe? ce sont cinq canards qui viennent de naître et un poulet boiteux. J'ai pitié de tout ce quisouiïre et dorlote cette pauvre bête. Maintenant il va à cloche-pied, il arrivera bientôt à la broche.

Le canonicat ne nous fait plus peur. M^"^ de Saint-Floura choisi un tout jeune grand-vicaire qui ne cédera pas sa stalle de longtemps. Tant mieux '^our nous, pour Cahuzac et tout le pays. Il n'est personne qui n'eût vu partir M. Bories avec le plus grand regret. Adieu, chère amie. Ma sœur est de moitié dans mes pensées et mes affections. Adieu , aimez qui vous aime.

A M"' LOUISE DE BAYNE.

Le jour de Saint-Louis, 25 août 1833.

Le saint roi m'a fait penser à vous de grand matin, ciière Louise, et après l'avoir prié pour vous, je viens vous souhaiter bonne fête. Que je serais heureuse si vous pouviez m'entendre et recevoir mon bouquet, accompagné d'un baiser sur chaque joue! Au lieu de ce morceau de papier que je vous envoie, j'aurais cueilli les plus jolies fleurs de vos montagnes, et serais venue au point du jour vous donner le réveil au milieu des parfums et des tendresses. Je me figure cela, et me plains dans mon cœur d'être aujourd'hui si loin de vous. Le beau jour que ce serait et qu'il doit faire bon ce matin à Rayssac! Chères montagnes, quand vous reverrai -je? Chère amie, quand serai-je auprès de vous? Ne me le demandez pas, je n'en sais rien moi-même; on ne peut pas tout ce qu'on veut, vous le savez bien.

J'entends la cloche, voilà ma pensée tout attristée par le glas d'une jeune fille que toute la paroisse pleure. Cette pauvre Angélique n'avait que dix-huit ans, et la voilà morte avec sa jeunesse , sa fraîcheur et sa santé. On lui aurait donné cent ans de vie il y a quinze jours. Comme la mort vient vite! Il y a de quoi méditer sur notre frêle existence. Mon l)i(!u, fju'clle lient à pou de chose, et que nous y te-

nons! A nous voir faire et penser, on dirait que noua nous croyons plantés en vie comme les chênes pour des siècles. Cette pauvre enfant n'a pu se confesser, ne pouvant ni parler ni entendre. On lui a seulement donné l'extrême-onction, qu'elle a reçue avec grande connaissance, mais avec un grand chagrin de mourir. Quand elle a vu les apprêts de ses derniers moments, elle s'est mise à pleurer et à se désoler si grandement, que M. le curé lui-môme sanglotait. Ce pauvre homme était navré, surtout de ne pouvoir lui faire entendre aucun mot de consolation. C'était au reste une bonne âme. Pauvre jeune fille, j'en ai le cœur tout plein. Je la vis dimanche, et ne croyais pas que ce fût pour la dernière fois. Qui sait où son âme est allée ? Il faut être si pur pour aller au ciel ! Mais le bon Dieu est plein de miséricorde , surtout pour les âmes simples et ignorantes qui le servent comme elles savent. C'est pour ceux qui ont reçu instruction, grâce, secours, qu'il doit être sévère. Nous voyons ce qu'il faut faire, et nous ne le faisons pas; sans reculer tout à fait devant le devoir, nous nous laissons aller à mille soins, mille pensées qui préoccupent l'esprit, le détournent de Dieu et de la grande pensée du salut. Comme le dit Lamennais, il y a toujours quelque chose qui presse qu'on ne peut laisser en retard, et sous ce prétexte, sans dassoin formt^, par le seul entraînement des occupations qu'on s'est faites, on néglige la piété, les lectures saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et ainsi la vie s'écoule

pleine de projets, de soins, de soucis, dans l'oubli de h. seule chose nécessaire.

Vous dites une grande vérité quand vous trouvez qu'outre les affections de ce monde le cœur a besoin de quelque chose de plus spirituel. Je sens pourquoi, sans pouvoir trop le dire ; il y a de ces choses qui sont si intimes qu'on ne peut pas les produire au dehors, mais chacun les sent. La mère abbesse qui vous est venue voir vous aurait pu dire mieux qu'une autre quel est cet amour spirituel dont le cœur a besoin, et pourquoi elle avait quitté le monde. Que j'aurais voulu la voir et l'entendre! Je n'aime rien tant que ces figures voilées, ces âmes toutes mystiques, toutes pétries de dévotion et d'amour de Dieu; n'aviez-vous pas envie de la suivre au couvent ? Ces robes noires ont quelque chose d'aimanté qui vous attire, ce me semble. J'aimerais fort de voir ce couvent des montagnes. On nous avait dit que la supérieure était une femme remarquable par son esprit et sa figure. Croit-on qu'il n'y ait rien d'aimable derrière les grilles? Vous me l'assurez trop pour en douter, mais je n'en doutais pas. J'ai dîné avec M'"* DuterraiP, qui me donna fort jeune la plus haute idée de res|)rit de couvent.

Je ne sais rien de Gabrielle depuis plus de quinze

i. Connue dans le Midi pour avoir rassemblé, à Toulouse, sous la règle de la bil■nllcureu^e Jeanne de Lcstonnac, les religieuses dispersées par la première révolution, et morie après avoir fondé plusieurs couvents de feinnu;».

jours que je lui ai écrit. Marie ira probablement la voir dans peu. Je serai seule alors et viendrai vous trouver dans la chambrette, ne pouvant autrement. Je n'ai pas dit à Henriette que je ne viendrais pas vous voir, seulement que ce n'était pas possible encore, tant qu'on dépiquait, parce qu'on ne peut prendre aucun domestique. Ce n'est qu' avant-hier que nous avons fini de battre le blé. Maintenant on bat l'anis, et toujours mille choses occupent nos gens. Bientôt tout sera fini. Ce n'est pas faute d'envie que je ne suis pas en chemin. Si vous saviez, ma chère, le plaisir, le bonheur que j'ai d'être avec vous, vous me plaindriez au lieu de vous fâcher.

Nous attendons des nouvelles de Bretagne avec grande impatience, je vous diiai pourquoi quelque jour. Nous sommes sans journaux, sans nouvelle aucune, et le monde marche sans nous en douter. Avezvous su quelque chose de la Duchesse? Il est étrange que depuis son arrivée on en soit au même point sur son compte. Quand cela sera-t-il éclairci? Nous vivons dans un temps d'étranges choses.

Adieu, chère amie ; je ne croyais pas m'arrêtcr sitôt, mais Érembert part pour Cordes, où il trouvera une occasion pour Albi. Je ne veux pas la manquer, j'en trouve si peu. Adieu, très-chère et trèsaimée; que saint Louis vous protège et vous prenne avec lui au ciel. Je l'ai bien prié pour vous et la France, qui a tant de besoin des saints! — Je n'oublie pas vos sœurs, assurez-les de nos souvenirs.

A LA MÊME

23 décembre 1833.

Je vous écris, chère Louise, au son du nadalet, (U joyeux bruit des cloches, annonçant la plus douc( fête de l'année. C'en est une bien belle, en effet, que celle de minuit, que ce souvenir de la crèche, des anges, des bergers, de Marie et du petit Jésus, de tant de mystères d'amour accomplis dans cette nuit merseilleuse. J'irai à la messe de minuit, non dans l'espoir d'un pâté, de café au lait et d'un mange-réveillon aussi aimable que votre chevalier nocturne; rien de pareil ne se trouve à Cahuzac, je n'y connais que des plaisirs célestes, tous ceux qu'on goûte à prier le bon Dieu, à entendre de beaux sermons, de douces morales, et à se livrer dans un coin de l'église à de ravissantes émotions. Heureux moments où l'on n'est plus de ce monde, où on laisse aller son cœur, son àme, sa tète au ciel ! Oh! que cela vaut bien les plaisirs d'une soirée. Croyez-vous qu'Emilie * changeât ses moments d'extases pour toutes les délices du 11. onde?

Papa vint avant-hier de Gaillac avec votre lettre À Marie. Merci pour elle et pour moi, car je prends ma part de tout ce qui lui advient, surtout en ten-

1. M"*" Kmiliu Vialar, piaito-llllf' du tlDitcur l'ortiil, iiit^decin du Roi, fou Jairicc des sœurs de Suint-Joscidi, t.ii AlViiiuc.

D'EUGÉNIE DE GlIÉRIN.

dresses. Cette chère retrouvée complète les cinq numéros que j'ai reçus depuis votre changement de bureau. Gela nous a porté bonheur, pour moi, du moins, qui vois arriver l'un après l'autre tous vos souvenirs comme une nichée d'oiseaux dans leur nid. C'est qu'ils savent que c'est ici leur demeure.

Le jour de Saiit-Jean.

Je vous ai laissée un peu vite avant-hier , chère Louise, pour je ne sais quelle occupation, mais je sais qu'elle était pressante, puisqu'elle m'a fait interrompre notre agréable causerie, que saint Jean voit renouer aujourd'hui. C'est un des patrons de papa; je suis en fête, je veux vous écrire.

Ce matin, au soleil levant, nous étions dans les chemins d'Andillac, allant entendre la messe du saint évangéliste pour notre saint papa; je crois pouvoir lui donner ce nom, et me dire que Louise et moi aurons un pèie au ciel. Vous rappelez -vous le mot de M. Guyon? «Il ira au ciel droit comme un cierge.» Ce I ierge m'a beaucoup frappée, et je le prends poi.r ime bulle de canonisation. M. Bories me disait hier, en parlant de M. de Bayne : « C'est un homme d'une foi ferme comme une roche; je ne suis pas surpris qu'il dise que le pape a raison. » Nous parlions de M. de Lamennais, et M. de Bayne s,e trouva là comme une page après l'autre. Nous sommes connue lui tout à fait du côté de Rome.

Tout le monde nous questionne comme si nousavions ce qui se fait et se fera , et bien sûr tout le monde en sait autant, puisque les journaux ont rendu ces affaires publiques. Je me trouvais chez M""^ de C***** un soir qu'on parlait chaudement de tout cela d'après un article de la Gazette. A peine il fut lu, qu'on entend de tout côté : « Que dira maintenant M. de Bayne? — Messieurs, il dira comme Rome. — Que fera votre frère? où est-il?» — Je n'en savais rien encore, ni maintenant, et ce n'est pas pour moi une petite peine que cette incertitude. Tout ce que nous savons, c'est qu'il n'est plus à La Chênaie; il nous écrivit de chez M. de La Morvonnais, un de ses amis de Bretagne, qu'il partirait sous peu pour Paris ou pour le Gayla. Depuis, chaque cavalier que je vois de loin me semble Maurice, et le cœur me bat, mais ce n'est pas de plaisir t^ut à fait. Vous le comprenez bien, ma chère amie, et avec quelle peine j'embrasserais un héri'tique. Dieu me préserve de voir cela et même de le penser. Mais les jeunes gens se laissent si aisément séduire par tout ce qui est nouveau et brillant; et puis comment échapper à l'influence enliaînanle et si puissante de ce M. de Lamennais, quand on le voit et l'entend ? Dieu veuille lui ouvrir.les yeux ei lui donner la vertu qui manqua à l'ange rebelle, l'humilité et l'obéissance.

Je vous ai laissée avec ce pauvre frère dans la nuit chantante. Vraiment cette pensée m'est venue dans 1 é{.;lisf;, et, nial{^rô 'nui, je me représentais Louise et

D'EUGENIE DE GUERIN.

son original*; mais cependant, ma chère, c'était vous qui me donniez le plus de distractions, et vous pouvez sans trop de vanité accepter la préférence , et croire que ma pensée n'est pas si bête de s'arrêter sur ce chardon, par exemple, quand eue avait une rose. Puis d'ailleurs c'est à vous que je viens tout droit entre cent mille choses aimables, comme je cours à vos lettres entre cent mille écritures. Il faudrait me voir quand il m'en arrive quelqu'une au milieu d'une pacotille d'autres ! Je laisse la pacotille, et dans un coin je lis, je relis, puis je passe aux indifférentes, aux tièdes tout au plus.

Marie nous écrit assez souvent, quelquefois tous les huit jours. J'aime assez ses petits billets pleins de choses, de nouvelles. Les dernières étaient fort noires, trois ou quatre morts des plus promptes. Celle de cette pauvre M'"^ D*** est la plus affligeante. Ces deux petits enfants, ce pauvre veuf qui se désole, font pitié. Elle est morte d'un transport au cerveau , après le joyeux baptême d'un beau garçon. Mon Dieu! que leâ joies de ce monde sont de courte durée ! Une pauvre mendiante est morte de la môme maladie, laissant deux enfants et un mari, qui de chagrin a avalé du poison très-dévotement, faisant, a-t-ildit, le signe de lacroix comme pour manger la soupe. C'est apparemment ce qui a changé le poison , car il n'en est pas mort, mais il s'est ensuite allé jeter dans l'eau au

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