Le chevatiernoclurne du commencement de la Ictlrc
Fédiès pour y noyer son chagrin de veuf. Ce veuf-là devrait être sur le dictionnaire des hommes illustres. Ce serait un bon modèle de mari.
Vous me demandez des nouvelles des quatre coins uu monde, comme si j'étais en relation avec tout le içenre humain ; que peut avoir à vous dire une pauvre recluse qui ne s'informe pas du monde, qui n'aime guère à s'en informer et qui, à part ses affaires de famille et d'amitié, ne prend intérêt à aucune , pas plus qu'à l'oiseau qui passe ou à l'eau qui court? Je vais vous sembler à la glace; cependant je ne suis pas glacée, indifférente non plus, encore moins oublieuse ; demandez-moi si je vous aime, si je pense à vous, si j'oublie Rayssac, ses bons habitants, ses rochers ; Criquet même est dans ma pensée. Il n'est lien de ce qui porte votre souve-nir que je n'aime avec vivacité et qui ne m'intéresse ijifiniment plus que politique, guerre, journaux, bruits du monde et caquetagc de salon. S'il régnait un peu de charité dans le monde, dans les relations de famille à famille, un peu d'indulgence seulement, on pourrait s'y plaire et écouler avec plaisir ce qui s'y dit; mais on est si malicieux, si mordant, on s'écorche si bien l'un l'autre, qu'on gâte tout l'agrément de se voir et de s'entendre par cette insupportable malice. Quel ennuyeux défaut! Aussi je ledéteste toujours davantage et ne crains rien tant (|ue de passer des revues, de peur du plaisir de la critique, si facile, si piquant, si wvoureux et si méchant. Les traits d'esprit sont des
D'EUGENIE DE GUÉRIN.
coups de feu qui fontbruitet mal, gardons-nous-en, ma chère, et donnons seulement force coups de cœur : ce sont les miens, les seuls qui me plaisent et qui ne font de mal à personne. Il faut bien vouloir vous amuser, ma chère solitaire, pour bavarder ainsi, vous écrivant tout ce qui me vient sous la plume; mais nous sommes depuis longtemps au sans-gêne, et avec vous je ne fais pas de triage.
Que faites-vous dans vos longues soirées? je le saurais mieux si vous étiez dans le monde. Vous lisez, je pense, comme nous. A la campagne, on cause avec les livres, on se crée une société de morts et de vivants qui revient chaque soir à la même heure avec les agréments de nouveaux esprits, de nouvelles figures. J'aime fort cette variété de chaque page. Nous sommes à présent avec les Anglais admirablement peints par le docteur Lingard. La lecture de l'histoire est, ce me semble, la plus intéressante et la plus instructive de toutes par les réflexions qu'elle fait faire sur ce monde et sur l'autre, et en menant la pensée des hommes à Dieu qui les gouverne.
Je ne sais mot de Lisle depuis mon retour de Gaillac. Irène ne m'a pas écrit depuis un siècle. Elle est paresseuse comme moi, je pense, et je l'excuse. C'est quelque chose de bien pesant parfois qu'une plume. Vous ne le croiriez pas de celle qui trotte depuis si longtemps sur ce papier. C'est qu'elle se croit en chemin pour les montagnes, et Dieu sait si elle est prompte et légère quand elle part pour vos conlrécîs. xMa chère
Louise, adieu ; parlez-moi de la messe de minuit et de tout ce que vous faites. C'est ainsi que les solitaires s'écrivaient autrefois de leur cellule, et se mandaient les nouvelles du désert, en ajoutant quelques mots d'édification pour tout sanctifier. Je n'ai rien pour le moment, rien de très-saint à vous dire, je ne suis qu'.à vous en pensée; si je regarde le ciel, je le vois triste et pluvieux ; j'ai un peu de grippe, la volonté de Dieu soit faite.
A LA MÊME
Albi, 15 mars 1834.
Je me trouve dans un moment de solitude, et pour le passer agréablement, je viens vous trouver, chère Louise, dans le petit cabinet. Je n'y suis pourtant pas seule. Avec votre souvenir s'y trouve une charmante enfant, la douce, la jolie Marie qui me suit partout, faisant dans ce moment sa poupée à côté de moi, mais si tranquillement que je ne l'entends pas, et que j'ai besoin de me retourner pour savoir qu'elle est là. Je viens de lui faire une relique : quatre ou cinq fleurs posées entre un verre el un papier. Qu'on est heureux à cet âge! elle était radieuse avec sa relique. Maintenant que j'ai amusé Marie, je m'amuse et suis aussi contente qu'elle, en repardant ce papier tout
D'EUGENIE DE GUERIN. 49
plein de reliques d'amitié qui me vint l'autre jour de votre part. Mais c'est joie de courte durée, car vous ne m'écrivez plus; foires, marchés, montagnards, tout passe sans me rien porter de vous. Je ne sais non plus mot du Cayla, et me trouve dans une détresse de nouvelles, qui m'attriste, qui m'ôte tout le contentement que je trouve auprès de mes bons parents en pensant à ceux que je ne vois pas. Pourquoi ne m'écrit-on pas? Je n'ai eu qu'une lettre de Marie depuis que je suis ici. Sans doute il y en a quelqu'une en route. Qu'elle arrive! il me tarde délire, de savoir ce qu'on fait, comment on se porte. De leur côté, ils attendent peut-être comme moi. J'ai été malheureuse dans mes envois. Un gros paquet que je croyais arrivé depuis huit jours m*est revenu avant-hier. Jugez si je fus attrapée, mol qui croyais tenir le Cayla, n'avoir que mon écriture!
"Vous savez que je suis ici plus près de vous, chère Louise, attendant comme une fête des souvenirs de voisinage. Pourquoi ne sais-je donc rien de vous ? INe viendrez-vous pas me dire un mot pendant ma refaite? Je me faisais un si grand plaisir d'y venir, ne lût-ce que pour pouvoir causer de plus près avec vous. Causons donc, chère Louise; cherchez, reprenez :ette plume qui me dit tant d'aimables choses, tant de choses dont je ne puis me passer. C'est comme les sermons de chaque soir; quand ils me manquent, je trouve le temps long, l'âme vide comme un estomac sans souper. C'est ce qui m' arrivera aujourd'hui, jour
de repos pour la chaire; mais j'irai à la chapelle entendre un autre sermon à voix basse, dont le souvenir me remplira le reste de la soirée.
Il ne vient ici que des hommes le soir. Je ne vous dirai pas ce qu'ils disent; j'écoute peu, je fais mon i)as, c'est mon unique ouvrage, sans livres ni rien de plus occupant. C'est le temps du repos que celui que je passe ici. Dieu fasse que je le mette à profit, et que je ramasse pour le ciel, tandis que je n'ai pas à m'occuper de la terre. Ce sera bien ma faute si je m m'enrichis pas, si je ne sors pas toute sainte de ce jubilé. Instructions, prières, bénédictions pleuvent sans cesse et de tous côtés sur mon âme. Quel bonheur, si cela devait durer toujours, si une fois entrée dans une église on pouvait n'en plus sortir ! Volontiers je me rangerais dans une niche à côté de ces statues qui entourent le grand chœur ^ C'est bonheur' vraiment que de prier daât. ces grandes maisons de Dieu, où il semble que la dévotion s'agrandit. Là tout porte au recueillement, la vue des murs, des pavés, des personnes pieuses ; enfin, ma chère, il semble que notre âme est là chez elle, qu'elle respire son air, car l'air du monde n'est pas le sien, quoi qu'on en dise. Celui-là ne la fait pas vivre, du moins.
M. Roques* continue toujours ses combats avec le monde et ses vices. Mais nous aurons pour la der-
T. De la catli(^(]r;ile d Albi.
2. Profisscur de philosophie au céminaire d'Albi et prOdicalcur Iris-o&limé.
D'EUGENIE DE GUERIN. 45
nière semaine un cours de morale , où chacun aura sa part. Il me tarde. Jusqu'ici, il y avait plus pour les hommes que pour nous dans ses discours. Un jour, il a prêché sur l'éducation , et a été goûté en général par les bons esprits; le lendemain, sur le mariage, moins bien à mon avis; c'est un sujet délicat, difficile à traiter, et qui doit être traité autrement que par improvisation, et M. Roques improvise toujours. Cela annonce chez lui un bien grand talent; on le dirait né en chaire, tant il y est aisé, naturel et bien en tout. Nous aurons dimanche, pour le soir, M. Calmels. Nous l'entendrons encore demain, ainsi que l'abbé de Rivières* à la messe. J'ai grand plaisir de voir cet ami de Maurice en chaire, mais ce ne sera pas sans quelque pensée d'envie et de regret. Adieu, ma chère; Marie se lève, elle veut aller près du feu. je la suis. A demain.
Le demain a été neureux pour moi; des nouvelles, des paquets; des lettres de tous, de partout. Que ces joies sont douces, mon amie! J'ai passé toute la journée dans les remerciements, les tendresses, les écritures. Marie, papa, se portent bien et viennent chacun me le dire. Maurice aussi me mande de bonnes nouvelles. Dieu soit béni, voilà un beau jour ; voilà du bonheur pour une journée; car qui sait ce qui nouS viendra demain?