‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 14 sur 69 · Aujourd'hui cliunoiiie d'Albi · texte numérisé non relu

Aujourd'hui cliunoiiie d'Albi

Le 17. Encore du bonheur, chère Louise; une de vos lettres, un gros paquet, me sont venus à mon réveil. La jolie matinée, le brave homme de montagnard, qui a pensé plutôt à moi qu'à déjeuner ! Merci, ma chère, merci de tout , de vos tendresses, de Votre fécule, de vos graines. Tout partira ce soir pour le Gayla et ira faire dire combien vous êtes toutes aimables et bonnes. Ni moi non plus, je ne trouverai mon bonheur complet si d'ici je ne puis sautera votre cou. Après les saintes joies du jubilé , les douces joies d'amie me feraient bien envie. Être si près, et ne pas vous voir, m'en retourner sans venir vous embrasser est une pensée qui me peine. Me voulezvous?

A LA MÊME

[Albi, mars 1834.J

J'eus un bien grand plaisir hier au soir, en rentrant, tic trouver votre lettre, chère amie. Je vous ai lue au coin du feu de Lili, vite, vite, parce que je suis toujours pressée de vous lire ; puis, qu'on m'atloiulait pour la collation chez Lmilie. Je lui ai dit, en rntraut, qii(3 jo vous portais dans mon sac et qu'il y avait liieu des amitiés pour elle de votre part et de

D'EUGENIE DE GUERIN. 47

celle de la comtesse, toutes choses reçues de grand cœur. Emilie vous aime vraiment; elle m'a dit qu'elle voudrait bien vous avoir ici, et certes elle n'est pas seule. Qui ne vous veut? Vous me direz : «Venez, et nous vous croirons; » mais la chose n'est pas facile. Gomment me résoudre à quitter Lili, cette pauvre infirme, toujours seule avec ses douleurs? Le souci la prend quand je la quitte ; aussi je ne la laisse guère que pour l'église. La charité avant tout, c'en est une que le soin des malades. Soyez malade, et je viendrai. Mais non, portez-vous bien et attendons que nous puissions nous voir. Que la providence en dispose, et arrange les événements à notre gré. Je ne demande pas mieux que de vous voir; je ne serai pas opposante, mais il ne faut pas vouloir l'impossible. Ou demeurant ou partant, je serai toujours bien touchée de votre tendresse pour moi, de votre envie de m'embrasser qui me ferait partir comme un trait si... Si et mais, grandes entraves de la vie ! Chère amie, vous en connaissez bien quelques-unes sur vos rochers. Mais vous voilà avec Pulchérie, et je suis tranquille. C'est votre bon ange, écoutez-la, suivea ses exemples, et vous n'aurez pas besoin d'autre chose souvent : je ne dis pas toujours, parce que souvent il faut plus qu'une sœur, plus qu'une amie, le cœur a des besoins, des désirs que Dieu seul contente. Aimez Dieu... C'est dommage qu'il me faille vous quitter à présent que nous étions en train de causerie. Mais je reviendrai bientôt.

11 est dix heures passées, mon heure de sommeil, mais ma plume est sous ma main, votre souvenir dans mon cœur; l'un et l'autre vous disent : Bonsoir, Louise. Ce mot d'amitié me tardait à dire. A présent, je vais penser au b'n Dieu, car la nuit il faut que tout dorme, excepie la pensée du ciel. Demain , je vous parlerai sermon. Nous entendrons l'abbé Roques. C'est toujours mon prédicateur favori. Ce n'est pas que les autres ne soient excellents. M. Caminade* nous a donné dimanche un très-bon prône. Il me tardait de l'entendre prêcher à vcix haute. Mais je ne veux pas continuer. A demain.

Je vous dirai maintenant que je sors de la chapelle de Saint-Joseph, bien satisfaite, bien pénétrée de la douce et pieuse morale de M. Caminade. C'est un homme intérieur, ce ([u'on appelle homme d'oraison : guides sûrs et expérimentés parce qu'ils s'instruisent avec Dieu. Quel bonheur pour moi de trouver quelqu'un qui m'apprenne à aimer Dieu! Il me semble aussi que je l'apprends et que mon saint père me pénètre de cette ferveur, de cette charité ilont il est plein. Aujourd'hui seulement je lui ai dit qui j'étais, parce que l'occasion s'en est présentée. Autieuit-nt, nous traitions dans Vincognito. Vous vouhez savoir à qui je m'adressais; mais pourquoi

1. Mort curé-archiprMik <lu Sainte-Cécile d'Albi, au commencen enl de 1803.

D'EUGENIE DE OUERIN. 49

dire que je vous en fais un mystère? Des mystères' pour vousi C'est que cela ne m'était pas venu en vous écrivant.

N'avez-vous pas cru aussi que j'allais au Bon- Sauveur avec des intentions de clôture? Ma chère amie, vous savez si je peux quitter mon père. Au reste, je vous prie de ne point parler de cela; à moi tant que vous voudrez, et même à vos sœurs, mais pas à d'autres. Je ne veux pas semer mes idées de vocation dans le monde. On serait bien dans ce couvent, la vie y est douce. Les folles seules m'effrayeraient. On ne les laisse pas voir aux personnes du dehors. J'aimerais mieux ie soin des muettes, mais on entre là sans volonté, on laisse le moi à la porte. J'ai encore vu la supérieure de l'hospice, bonne et forte tête malgré ses quatre-vingts ans. Je l'ai trouvée charmante, la bonne sainte mère.

Qui diriez-vous que je viens de voir et d'embrasser à l'Hôpital? Une sœur que j'aime, que je n'avais pas vue depuis quinze ans, sœur Clémentine d'Yversen. Elle passait ici allant à Paris et a fait savoir à Emilie qu'elle pourrait lui donner une heure. Vite, nous avons couru à l'hospice, au parloir. Il y avait la mère et M. Calmels en conférence. On nous a laissées avec notre amie. Quel plaisir de lavoir, de faire un baiser sous cette cornette ! C'est bien la même , vive, spirituelle et bonne. Maurice l'intriguait beaucoup : elle voulait savoir ce qu'il était devenu après la dispersion de La Chênaie. Je l'ai rassurée.

M. Roques nous a parlé admirablement sur l'aveuglement spirituel et les moyens de s'en guérir. Ces moyens sont la méditation ou réflexions sur les vérités du salut, sur les fins dernières. « Allez sur la tombe, méditez sur ce qu'elle enferme, mais poussez au delà, suivez l'âme dans l'éternité. Yoyez-la devant Dieu, entre le ciel et l'enfer. Pénétrez-vous de ces flammes qui dévorent les pécheurs. Demandezvous si vous n'êtes pas de ces ambitieux, de ces avares, de ces orgueilleux, de ces incrédules, de ces chrétiens lâches que la justice de -Dieu condamne. » Il est remuant, l'abbé Roques. Enfin, il a terminé par une méditation sur ces paroles : « Que celui qui veut se sauver porte sa croix et me suive.» Il a développé là dedans la grande vérité de l'abnégation de soi-même et de la nécessité des souffrances. Le tout a duré deux heures bien près, mais le temps ne paraît pas long quand on le passe à entendre parler de Dieu. Je regrette que ce cours d'instruction ait fini.

J'ai fait part des nouvelles de M. Cuq à ceux qui prennent intérêt au bon missionnaire. On l'avait dit mort. Dieu le laisse pour sauver quelque âme. Voilà des vies bien remplies, bien employées. M. d'Aussae est parti pour les missions étrangères; trois de se5 sœurs sont dans les hôpitaux. C'est ce qu'on peut a|)[)eler la sainte famille. Les cloches de Saint-Salvy, qui sont fort pleurantes, sonnent à présent pour une dame morte presque subitement, laissant une fille entourée d'enfants, malade et malheureuse. Tout le

D'EUGENIE DE GUERIN.

monde plaint la mère et la fille. 11 n'est pas de semaine, pas de jour où l'on n'apprenne de ces nouvelles, qui attristent et font penser à l'autre monde. Mais ces souvenirs sont utiles, sans cela nous oublierions l'éternité. Je suis de toute manière entourée d'édification, nourrie de prônes, de sermons. Le bon carême que j'ai passé! La pauvre Marie n'en a pas autant à Andillac. Elle se contente des simples instructions du pasteur, qui, au reste, sont fort bonnes. Mais vous sentez bien qu'on doit entendre ici d'autres choses que dans l'auditoire d' Andillac. Ma petite cousine Euphrasie est fort touchée des souvenirs de la comtesse», et la prie de recevoir tous les siens. Cette petite a le cœur bon, très-bon ; elle aime ses petits frères et les caresse à faire plaisir. C'est ma compagne de nuit et de jour. Nous couchons ensemble sous la sainte garde d'un bénitier, d'une image de la "Vierge et d'un rosaire dont Euphrasie baise la croix bien fort en se mettant au lit. Avec tela, vous pensez bien, les paroles inutiles et autres tentations sont tenues loin. Nous dormons. Lili m'attend ; vous voulez bien que j'aille l'embrasser, je ne l'ai pas vue d'aujourd'hui.

<. Lu comtesse Pulchérie de Bayao.

A M. MAURICE DE GUÉRIN

Page 1