‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 15 sur 69 · CHEZ M. VACHER, AU PARC (EUIIE-ET-LOIR · texte numérisé non relu

CHEZ M. VACHER, AU PARC (EUIIE-ET-LOIR

[Au Cayla, 15 juillet 1834.1

Voilà deux bonnes lettres qui nous sont arrivées, la tienne, mon cher Maurice, et une de Félicité qui nous parle de la place qu'on t'offre à Juilly. Tu n'auras pas dit non, j'espère, à moins de raisons à nous inconnues. Que peut-il se présenter de mieux dans ta position qu'une place où tu pourras voir venir, sans autre dépense qu'un peu de vouloir et de caractère? car il faut de la volonté, je pense, pour faire le maître où que ce soit. Ainsi l'une après l'autre se mettront en jeu toutes tes facultés, et, l'occasion venue, chacune sera prête à l'œuvre et répondra : me voici.

J'aime ce que tu dis de la vie de famille et de campagne que tu mènes chez ton ami. Je me rappelle qu'il t'écrivait du temps que nous t'avions, et qu'il semblait t'être tout dévoué. Il nous prouve à présent combien c'était vrai. Dis-lui de ma part le plaisii que me fait le service signalé qu'il te rend et la reconnaissance que je rends à son alfection cordiale. A-t-il sa mère? a-t-il des sœurs? Gomme je sais que tu as plaisir de nous retrouver quelque part, je le demande si M. Vacher a des S(rurs qui le dorlotent,

D'EUGENIE DE GUERIN.

qui mignardent frères et poulets comme au Cayla. Hier, je vis mourir une de mes joies, un de ces petits choyés, dévoré par une marâtre. Je le couvris de sucre et de vin, mais il n'en est pas moins mort et le pauvre petit est à présent dans le puits profond, le grand ossuaire des poules et bêtes mortes. A part la basse-cour, je n'ai pas d'autre bétail, cette année; point de nids ni aucun passerêoii. Ces petits oiseaux se font aimer en les soignant, puis ils meurent et on les plaint. On a bien assez de peines. Puis, c'est encore une perte de temps. On le trouve si précieux que j'en deviens toujours plus avare et n'en donne qu'à regret quelques minutes à l'agrément; je ne sais lequel encore, car tout se change en utile pour moi, même le plaisir de t'écrire.

Mes correspondances vont toujours leur train. Grandes lettres à la montagne, petites àGaillac, mais souvent à Lisle aussi. Ma belle Antoinette ne peut m'oublier, et m'envoie assez souvent de gracieuses jolies lettres, charmants bijoux de cœur. Je lui dois une réponse ainsi qu'à d'autres. Ilierj'avaisseptlettres à écrire. C'est un vrai bureau de poste que ma tranqifille chambrette. Tu sais comme il y fait bon. A présent j'entends chanter les cigales, et, de temps en temps, un rossignol qui a son nid là-bas dans leg ('genévriers. Ce côté du Cayla est un peu gâté par la chute du grand chêne et du grand cerisier que le vent a fait tomber cet hiver; mais ce n'est rien quand on volt la garenne de Sept-Fonts toute à terre, noire

chère allée sans ombre, nos bancs renversés, moitié brisés; cela me fait mal à voir et je n'y vais pas ou n'y vais que pour réfléchir. Où serai-je? où seronsnous quand ces arbres seront redevenus grands? D'autres iront se promener sous leurs ombres et verront passer comme nous des vents qui les abattront. En tout temps, il y aura des orages sur la terre.

Je lis maintenant les Études de Chateaubriand. Après Lamartine, c'est le poëte que j'aime le mieux. Il me vient même parfois la fantaisie de le lui dire. Peut-être le ferai-je et je te l'enverrai. Je travaille pour mon amie de là-haut \ et pour lui causer une agréable surprise, je voudiais lui faire tomber, comme par hasard, ma pièce sous les yeux dans la Revue européenne. Son père reçoit ce journal, et Louise me disait dernièrement (Qu'elle m'y cherchait toujours. Je serais bien contente ei la pièce que je t'envoie pouvait y trouver place. M. Gazalès ne te refusera pas, si la poésie des femmes est accueillie dans son journal. On me l'a dit, et je viens offrir ma fleur. Mais que ce soit sans nom : je ne veux être connue que de Louise, qui n'a pas besoin que je me nomme. Oh! que cela me ferait plaisir! Je vais y travailler, car ce n'est pas fini; puis je reviendrai te dire tout ce que papa veut que tu saches.

Voilà (jui est fait, ma pièce est finie*, mais pas

\. Du là-haul, c'osl-ii-dire de la montagne do Rayssac. 2, Sii pièce sur VAmilié, à Louise de Bayno. Voyez la lettre de Matirice, du 13 août 183i.

D'EUGENIE DE GUEllIN. 5&

comme je la voudrais; il manque quelque chose à la fin, mais je laisse un blanc pour ne pas retarder l'envoi. Tu pourrais nous trouver en retard et je ne voudrais pas te faire dire ce que nous disons quand tu lambines. Auguste doit être heureux de ce petit garçon qui lui est né*. Nous avions pensé que tu serais parrain. Voici papa qui parle ou qui me fait parler... Adieu, mon cher ami, je te recommande ma poésie. Si tu ne peux pas la faire insérer, dis-lemoi; je l'enverrai en manuscrit, tran* est à Albi, papa et Mimi t'embrassent comme moi de tout leur cœur

Au sujet de poésie, j'ai depuis longtemps une pensée dont je veux te faire part. N'as-tu pas remarqué que lorsque tant de poésie nous inonde il ne vient rien pour les enfants? Leur petite intelligence a pourtant aussi ses besoins et leur petit cœur ses jouissances. Que de jolies choses à leur dire! Il me semble donc qu'une poésie enfantine nous manque et serait bien venue. J'ai inspiration: que penses-tu de cela? Faut-il enfin me débarrasser de mes idées en les étouflant ou les laissant aller? Je ne sais pourquoi je les ai ; que Dieu m'éclaire. Réponds-moi làdessus et dis-moi si je n'ai pas à craindre la perte de

i. Ce petit garçon, digne filleul de Maurice de Guérin, est a* lonrd'hui le docteur M?.urice Raynaud, interne laurtiat des hôpitaux de Paris, auteur d'un savant et très-agréable ouvrage sur les Médecins au temps de Molière. Paris, Didier, 1802.

2. Êran, diminutif familier d'Érembert, comme Ii]i?7ii de Maris.

temps, si mes Enfantines réussiraient ^ Alors plus d'indécisions, je suis à l'œuvre; autrement j'aime mieux toute ma vie faire des bas que des vers inutiles. Quand on pense au compte que nous aurons à rendre à Dieu de toutes nos actions, de tous no^ moments, il y a de quoi penser à l'emploi qu'on en fait. La vie est si courte pour gagner le ciel, que chaque moment perdu vaut des larmes.

J'ai une peine de conscience ou de cœur. II quitte le diocèse, ce saint prêtre- dont je t'aiparlédans mou voyage jubilaire. Je le regrette d'autant qu'il m'avait permis de lui écrire et que j'espérais beaucoup de cette correspondance spirituelle. M'en parlons pas. Te souviens-tu de moi dans tes prières? On doit prier autant qu'aimer. Tu as de moi l'un et l'autre. Adieu.

AU MÊME

13 septembre 1834.

Raymond part dans un mois et doit venir prendre

1. Voyez le 2* fragment inséré à la suite du Journal fie M"* de Guérin, p. 422-424,

2. M. Périaux, (;rand vicaire d'Albi. Il revint dans le diocèse <le Bayeux, apn^'s la mort de W Brault, et est mort lui-môme curé de Saiiiitî-Trinité de Falaise, en 1803. M. Périaux est le bon curé de ^(innautlie dont M"'' do (juérin parle plusieurs fois dans sou Journal c( dans ai's lettres.

D'EUGENIE DE GUERIN.

nos paquets pour toi, mon cher Maurice. Je ne lui en donnerai guère d'autres que ce petit cahier, où je veux l'écrire tous les jours jusqu'au départ de ton ami. Ce ne sera qu'une lettre en trente pages, plus ou moins, suivant les événements et le cours de^ idées, car il vient parfois bien des choses dans l'âme et dans la maison et d'autres fois rien du toutM

Cette semaine, par exemple, le Gayla est sorti de son calme habituel par l'arrivée de nos cousins de Thézac et de Bellerive qui sont venus en train de chasse se divertir et faire peur au gibier. Ce sont tous de grands jeunes gens maintenant, ce qui me ïah penser. moi qui les ai vus naître. Mon Dieu, que nous croissons vite !

Ils sont partis hier, nos chasseurs, après tant de brillants exploits et avoir tant tué et tué que le pays sent la poudre comme un champ de bataille. Nous voilà redevenus tranquilles; rien ne bruite en ce moment que ma plume sur le papier, et une mouche qui bourdonne dans ma chambre. Ce calme a quelque chose de si doucement agréable que j'en voudrais jouir sans fin et m'y endors comme sur un lit de repos. Vraiment il faut me secouer pour me tirer de là. Je suis trop bien dans ma chambrette, je m'en vais.

1. Ce pftit cahier ne s'est malheureusement pas rctrouvi^ Le premier des cahiers que nous avons publiés (Paris, Ditlicr, 181J'2), a (lié commencé deux mois plus tard, le 15 novembre IbJi.

Le 14. 11 est dimanche, jour de courses pour le Cayla. Aussi, au soleillevé, étions-nous, Mimi et moi, sur les hauteurs de Saint-Pierre, allant à la première messe à Gahuzac. Me voici de retour pensant au grand sermon du père Bories. C'est toujours notre Massillon, parlant, mieux qu'aucun autre et moralisant à merveille. Ce n'est pas sa faute si ceux qui l'entendent ne sont déjà bien haut dans le ciel. Lumières, exhortations , conseils fortifiants, rien ne me manque, et cependant je suis encore ici atterrée sans mouvement, n'ayant pas même la force de changer de place. Je ne sais pourquoi mon âme est ainsi ni d'où lui peut venir un tel affaissement, elle qui devrait être si légère, qui devrait aller à Dieu aussi facilement que l'oiseau sur la branche, car je ne sais rien qui me retienne et m'attache au monde. Le passé non plus ne devrait pas m'attacher. C'est à peine s'il me laisse un souvenir de trop sur la conscience, à part lequel ma vie ressemble assez à celle d'un enfant. Tu me connais, mon cher Maurice ; mais tu ne savais pas cela, tu ne te doutais pas que j'étais parfois malheureuse aux larmes de mes peines de conscience, sans les connaître et sans pouvoir m'en guérir. Aujourd'hui je suis bien parce que j'ai communié. Je remarque avec admiration le grand remède que j'y trouve et que, suivaiU l'expresLiiun de saint François de Sales, je sens que j'ai Jésus-Christ au cœur, à la tête, àl'esprit, en tout mon cti-e. Puisse ce calme me durei! Alors tout est en santr, l'àine et le corps, et la poésie aussi

D'EUGENIE DE GUERIN.

me revient. Ce n'est qu'en temps de paix que je chante. Comprends-tu cela, mon cher ami?

A M"' ANTOINETTE DE BOISSET

A USLE-D'ALBI.

(Novembre 1834.]

Votre arrêt est prononcé, ma chère Antoinette, mais ne tremblez pas, ce n'est rien de bien rigoureux. Le moyen de l'être avec vous , ma belle suppliante, quand je vous vois me dire cent choses tendres et puis vous jeter à mon cou comme pour vous remettre à la discrétion de mon amitié ? Avec une telle accusée, la justice s'en va et laisse faire le cœur. Le voilà juge, et votre aiîaire est gagnée Silence de deux mois, oubli apparent, indillérence, tout ce qui criait contre vous se tait. Je n'entends rien que ce que vous venez me dire à présent. Merci, ma chère amie, merci mille lois de ce charmant ressouvenir, de ce joli réveil d'amitié qui m'a fait tant de plaisir dans ma solitude. Ne saviez-vous pas que je suis seule et que rien ne passe par ici que quelques corbeaux pour toute distraction? Heureusement enfin vous m'êtes arrivée, et je mets ])ien

Su LETTRES

sur votre conscience les distractions plus aimables que vous m'avez données dans la prière, car j'allais dans ma chapelle lorsqu'on m'a remis votre lettre, et vous m'y avez bien suivie.

Je vous plains de tout mon cœur de la pertr de votre Élix; je comprends combien cette séparation a dû vous être pénible et tout ce qu'un enfan; si aimable doit vous laisser de regrets à tous, malsurtout à vous qui me sembliez sa sœur" favorite. Âvez-vous de ses nouvelles, et comment s'accommode-t-il de son nouveau maître et de sa vie de séminaire ? Pauvre petit! Est-il en soutane? Je le voudrais voir; l'Église n'eut jamais de plus jolie figure. Vous serez bien impatients de le revoir. J'admire Je courage de M'"* de Boisset d'avoir pu sitôt faire ce sacrifice; mais Dieu, qui fait le cœur des mères si tendre, le fait bien fort aussi. Celui des sœurs lui ressemble, n'est-ce pas?

Je l'ai senti souvent et j'espère bien me remettre en l'épreuve, si je vis encore un an, car iMaurice vient de m' écrire qu'il viendra au mois d'août. Je compte déjà,et les mois me semblent longs; mais les jours s'en vont en attendant et celui-là enfin viendra. Après tant d'événements vous comprenez si je dois avoir du plaisir à revoir ce pauvre exilé. N'est-ce pas vraiment un exil pour les jeunes gens, cet éloignement de la famille et de la maison où l'on est si bien? Quel lieu dans le monde peut remplacer le clic'i! soi? Je n'en connais i)as; il est vrai que je ne

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me suis guère étendue au dehors, et qu'une taupinée rne semble une montagne; mais c'est égal, le petit fait sentir le grand. Je m'en tiens au bonheur du chez soi. J'en jouis à plein cœur depuis un an que je n'ai guère bougé d'ici, mais Marie me manque à présent. Quel vide elle me laisse! Dieu me préserve que ce fut pour toujours. A table, au salon, à la cuisine, dans ma chambre, dans le chemin de Cahuzac, partout elle me manque. Elle est à Gaillac, chez nos cousines, où on la traite de manière à la faire rester longtemps.

Vous me parlez de mes poulets; je les aime toujours, je vous le prouve en vous quittant un peu pour les aller faire souper. — Ils sont tous de bon appétit mes chers petits poulets, mais un m'est venu avec la patte cassée. Le pauvre m'a fait pitié, le voilà à l'infirmerie jusqu'à guérison, c'est-à-dire à la cuisine, où je lui ferai autant de visites qu'un médecin. Vous rirez de moi, mais j'aime les bétes : chiens, poulets, pigeons, tous les animaux, excepté ceux qui sont gros et gras, et qui n'ont rien pour le cœur.

Vous voulez savoir ma vie, ma chère Antoinette; c'est toujours la même, foit occupée à mille riens de ménage, à faire la soupe parfois. Nous sommes avec une cuisinière de seize ans, l'ancienne nous a quittés et va prendre un maître à btîton, je le crains pour elle; mais c'est son aflairc , la nôtre c'est de faire notre dîner. Je l'aime assez; le coin du feu de la

cuisine et le parfum des fourneaux ont bien leur charme. Quoi qu'il en soit, je m'y plais, surtout quand j'ai Pierril pour marmiton*. C'est un enfani assez gentil, qui m'amuse par ses questions. Un soir, comme je lui faisais le catéchisme, il m'arrêta tout court pour me demander si l'âme était immortelle ; peu après, ce que c'était qu'un philosophe, et sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant : « Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de bonhomie si naïve, si drôle, que mon sérieux de catéchiste en fut déconcerté pour la soirée , je crus mourir de rire. Ce qui lui donnait cette idée philosophique sur mon compte, c'est qu'il m'avait vu ouvrir un gros livre, et que je sais le catéchisme sans le voir.

Voilà mes soirées d'hiver et leurs amusements, fort innocents sans doute, et qui ont bien leur joli côté. Après dîner, ordinairement, je fais visite à des agneaux qui viennent de naître, je leur dis qu'ils sont jolis et de grossir vite ; mais tout cela je le vois seule, et cela n'a pas de moitié son prix, tout plaisir doit être partagé. Je mets en tête ceux que me donnent mes lettres d'amies, je le préfère même au\ agneaux, mais j'en jouis plus rarement. On dirait surtout qu'Antoinette veut m'habituer à l'attento, mais j'ai le cœur IroD impatient. Ce n'est pas une

1. Cf. le Journal à la date du 18 novembre 1834. Pierril venait de qiiiUer le Caj la. « 11 était à terme le jour de la Sainl-Uriec (13 novembre). »

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fâcherie, c'est une plainte que je fais en vous quittant, afin que par pitié vous me reveniez plus tôt.

A M. MAURICE DE GUÉRIN

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Un courrier impromptu passant à la Croix pour Aibi me fait penser à notre député qui, nous as-tu dit, se chargera volontiers de nos lettres. Celle-ci sera courte, un abrégé, un rien que je trace au galop en attendant Délern, notre messager. C'est papa qui est venu tout essoufflé du Pausadou ' pour nous annoncer ce départ, et voilà plumes en train, Mimi d'un côté et moi de l'autre. Elle répond à ta lettre venue avant-hier, et je viens seulement ajouter un souvenir à mon courrier de vendredi. Le temps est court, je voudrais écrire à Louise par la même occasion, ce qui me fera te voler quelques minutes. Tu n'en seras pas lâché, et d'ailleurs que te dirais-je aujourd'hui que je ne t'aie dit cent fois? Je rabâche, je répète, je suis comme les vieux, redisant le soir ce que j'ai dit le matin.

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