Petit hameau voisin du Cajola
Mais voici du neuf, un reproche : ne tremble pas, c'est une plainte. Je voulais te dire que ta lettre à Mimi lui eût fait bien plus de plaisir si le format en était plus grand et s'il n'y fallait ajouter mille choses qui manquent toujours à tes lettres. Est-ce ta faute ou celle de ton cœur d'homme? Le nôtre, ce me semble, s'entend mieux en amitié, et n'attend pas qu'on lui demande des tendresses et tout ce qu'on aime <à voir dans une correspondance amicale. Ces pauvres frères, nous les gâtons, nous les aimons trop, nous les aimons tant que le faire ainsi leur semble impossible. Mais je veux me corriger et, au lieu de mes longues épîtres que je t'écrivais, tu n'auras que des abrégés. C'est une résolution prise jusqu'à ce que tu m'écrives à ma fantaisie. Adieu donc le petit Journal : que me sert? Tu ne m'en écris pas plus au long. Rien pour rien. Je ne saurai jamais un mot de ta vie parce que, dis-tu, tu t'étendrais si loin que je me lasserais à te suivre. Où irais-tu donc, quand ce serait au bout du monde, que je n'y arrive avec toi? ce n'est qu'une défaite, une excuse de paresseux ou d'un petit cœur à la glace.
Tu vas te fâcher, te plaindre; mais pourquoi écris-tu si court? Sans cette lettre à Mimi, je te dirais de plus jolies choses, ou de plus douces du moins, car je n'ai pas beaucoup d'amertume dans l'âme, et déjà le doux me revient. Ce pauvre Maurice, qui nous aime sans doute, que lui veux-tu, que lui demandes-tu? Au lieu de lui dire merci pour tout
U EUGENIE DE GUERIN. M
ce qu'il fait maintenant, je lui adresse des grondades. Ce n'est pas bien. Alors je me tais, embrassons-nous, et tout est fini.
Gomme te revoilà riche, mon ami, avec tes dix-huit cents francs ! Dieu soit loué et tes amis bénis et ce bon M. Buquet! Sois bien assuré que papa ne fait plus de jugements téméraires à leur sujet, et que nous leur portons toute la reconnaissance du monde pour ce qu'ils ont fait pour toi. Ton cher Lefebvre serait-il pour quelque chose dans ta bonne fortune? Je voudrais savoir ce qu'il fait. Tu sais comme je l'aimais, cet ami. Et ceux de Bretagne, n'en saurons-nous plus rien ? Réponds-moi un mot sur leur compte et n'oublie pas La Chênaie si tu en sais quelque chose. Crois-tu que je l'ai en oubli? Oh! non, mais je ne pense jamais à l'ange déchu qu'avec un quelque chose au cœur que je ne puis exprimer. Dis-nous ce qu'il fait. Par ici on dit qu'il {/rogne contre Rome dans sa solitude et qu'il vient de publier sa Philosophie. Nos journaux pourtant n'en ont rien dit. U est vrai que ce n'est que la pauvre petite Gazette du Languedoc qui ne dit que du cancanage. Voilà Délern. Adieu, mon cher ami; je t'aime toujours. Je n'ai que le temps d'assurer Félicité et sa famille de toutes mes aflectionfi.
LBTTKBS
A M"«= LOUISE DE BAYNE,
A BATSSAC.
|2 janvier 1835,)
Ne prenez pas pour une lettre ce que je vous écrivis dimanche, ma chère Louise. Ce n'est qu'un souvenir donné par hasard à quelqu'un qui venait d'Albi pour repartir de suite. Mais, soit long ou court, je prends, quand je le peux, le plaisir de vous écrire; je ne dis pas quand je veux, ce serait souvent, à chaquT instant, toujours; mais la vie ne peut pas se passer en jouissances. Mille choses se la partagent : on n'a pas trop de temps pour le ménage, les courses, les bas, la quenouille, un peu de lecture, la prière, quelquefois l'écriture. Mais j'écris peu, le moins possible, excepté à "vous, ma chère amie. Vous aimer et vous le dire se met au rang de mes occupations. Vous voilà parmi bien des choses, car qui suit tout ce que je fais et pense en un jour ? Ou tt tant de temps pour penser à la campagne ! Tout occupé que l'on soit, ce n'est rien qui prenne la tête, et elle travaille de son côté comme la meule au moulin. Tùthuns de la faire bien tourner, faisons-lui moudre de bon graiu, elle nous rend ce qu'on lui donne ; que notre mémoire se remplisse de belles
D'EUGENIE DS GUERIN.
choses, et nous aurons de belles pensées. L'imagination prend la teinte de ce qui la touche.
Je vous quittai là avant-hier, ma chère amie, pour faire goûter une femme qui était venue dans ma chambre me souhaiter la bonne année. Après l'avoir remerciée et causé, et caqueté sur le temps qui court, elle me fit la révérence, et je revins penser à vous. Mais je ne pus écrire, mille choses toujours m'éloignent de ma chambre. Hier matin, j'ai passé la matinée dans la graisse, ouvrant, dépeçant nos oies avec Marie. Le soir, nous allâmes àCahuzac, et, au retour, nous nous sommes occupées à lire une lettre de Bretagne, longue et bien aimable. C'est plein de tendre et d'affectueux, trop peut-être pour une inconnue, mais je n'en ai pas moins toute la reconnaissance possible. On est toujours heureux d'être aimés, surtout gratuitement. M'"^ de La Morvonnais a été longtemps malade, ce qui l'a empêchée de m'ècrire. Elle me parle de M. de Lamennais qu'elle est allée voir. «Jamais, dit-elle, il ne parut plus gai, plus aimable. » Il leur fit suivre tous les sentiers que ses disciples lui avaient tracés le long des bois, au bord desétangs ; chaque arbre, chaque brin d'herbe futpour lui le sujet d'une grande pensée ou d'un souvenir. 1] voulut aussi leur montrer le lieu choisi pour sa tombe auprès de la petite chapelle. « En le voyant si chétif, me dit-elle, on tremblait à l'idée qu'un rien pouvait le mettre au lieu qu'il marquait si gaiement. » 11 est là seul avec un de ses élèves qui ne l'a i)as abaii-
donné. Il s'occupe uniquement de son grand ouvrage sur la philosophie, qu'il doit publier dans deux ans. ouvrage dont on espère un grand bien. « Dieu le veuille! » C'est la seule réflexion qu'ajoute la voyageuse de La Chênaie.
J'aurais aimé qu'elle me dît autre chose et qu'elle eût trouvé le pauvre égaré moins riant. Mon Dieu, avoir les foudres de l'Église sur la tète et sourire, et dire : «Jamais je ne fus plus content! » Cela fait mal, grand mal à savoir. Jamais nous ne le verrons revenir. Cependant tous ses amis l'abandonnent. Voilà M. de Montalembert qui vient de publier son adhésion à l'Encyclique. J'ai une peine à ce sujet, je crains que Maurice n'ait pas encore ouvert les yeux. 11 serait malheureux qu'avec ses bonnes qualités, il se fourrât dans l'erreur. Celles de l'esprit sont fatales, plus dangereuses encore que celles du cœur. Que Dieu nous préserve de toutes et nous maintienne dans la bonne voie. Il y a mille façons d'errer, mille occasions de chute qui doivent nous faire tenir sur nos gardes, car, hélas! nous sommes si faibles! Un rien nous incline comme un brin d'herbe. Pauvre cœur humain! tombant toujours de quelque côté: tantôt c'est la tristesse, tantôt c'est la joie, tantôt le monde, tantôt la solitude, tout a ses dangers, et In vie chrétienne se passe m alarmes.
Ai-je tort de l'envisager de la sorte? Dites-le-moi, ma chère, vous avez tout droit sur mon âme. Ne la trouvez-vous pas tro[) craintive? On me le dit, et je
D'EUGENIE DE GUERIN.
l'ai reconnu quand j'ai pensé que vous ne m'aimie?, plus parce que je ne savais pas assez me faire aimer. Mais c'est passé, laissons là nos vieilles douleurs. Jg vais faire un tour de cuisine.
Le dimanche est un jour de dispersion, et je suis souvent gardienne dans la matinée, au retour de Li première messe où je vais souvent. C'était aujourd'hui pour vous écrire que je me suis levée à la chandelle, voulant profiter d'une occasion qui se présente après dîner pour Albi. Après la messe, je suis venue au plus vite vous dire mes amitiés. Ce fut de même dimanche, mais si pressé que je n'eus pas le temps de vous dire grand'chose. Encore ce me fut un bonheur, tout court qu'il était, de trouver une occasion, chose si rare à présent.
Adieu, ma chère, je vous quitte bien tôt, toujours trop tôt. Midi sonne. On vient de la messe. 11 faut faire servir le dîner. Mes souvenirs s'en vont ensuite. Je vous écrirai plus au long pour la foire des Rois. Aujourd'hui bonjour, une embrassade aux deux solitaires, pour mes étrennes. Je ne vous ai pas oubliée dans mes voeux de bonne année. Peu de paroles et beaucoup de pensées, c'est tout ce que je vous donne.
A LA MÊME
Le 9 fcvrifi (1835|.
Nous sommes à Cahuzac, assiégés par la pluie; ei en attendant que les chevaux arrivent, je m'assieds au bureau d'un notaire pour vous écrire et vous envoyer un souvenir par M. Bories qui va demain à Albi. Ce bon père me fit hier passer chez lui pour me remettre un paquet. C'était votre lettre. Cette chère amie, comme elle m'aime! J'ai lu cela sur l'adresse et vous ai répondu de cœur mille tendresses, tandis que je tenais vos souvenirs sur mes genoux en causant avec M. Bories. J'ai passé là une heure charmante; mais, rentrée dans la grande chambre noire de ma tante, ma tristesse m'est revenue et je me suis remise à pleurer cette chère amie de Maurice qui vient de mourir. Je n'écrirai plus à cette bonne et aimante Morvonnais, dont je vous ai parlé l'autre jour. Alors elle était mourante, et ma lettre lui arrivera au tombeau aujourd'hui ou demain.
Son pauvre mari est désolé, mais, comme il est profondément religieux, il supporte avec résignation sa douleur et oiïre à Dieu son sacrifice. Rien que la religion ne peut lui faire supporter une vie triste, désolée, désenchantée de tout ce qu'elle avait de charmes. Le voilà seul avec y.a petite Marie, (jui n'a
D'EUGENIE DE GUERIN. '1
que deux ans. Maurice m'écrit ces tristes choses avec un cœur brisé, me disant que cette mort tourne toutes ses pensées vers cet autre monde où s'en vont me à une toutes nos affections. Mon Dieu, peut-on lenir à la vie quand on la voit s'en aller si vite! Cette jeune femme a été enlevée au milieu d'une réunion de famille, alors qu'elle causait et riait comme on fait quand on est heureux. Elle l'était, aimée de son mari et de tout le monde.
Ma chère Louise, je suis vraiment affligée et vois avec larmes ces quelques lettres qu'elle m'écrivait avec tant de cœur. Adieu les nouvelles de la Bretagne, de La Chênaie et de tant de choses que j'avais plaisir d'écouter. Que je voudrais n'avoir pas commencé une correspondance que la mort est venue briser! Mais que ne brise-t-elle point? Ne savons-nous pas que peu à peu tout s'en va, tout nous échappe, hormis les affections éternelles? M. Bories nous le disait hier fort éloquemment dans son sermon de persévérance aux enfants de la première communion. La cérémonie fut aussi belle qu'elle puisse l'être àCahuzac, où tout est petit, hormis le curé. Je ne vous parle point de mes émotions au milieu de ces événements, c'esl trop intime, trop céleste pour le pouvoir exprimer. Ma chère amie, j'ai pensé à vous, c'était céleste aussi; j'ai prié Dieu de vous rendre heureuse, de vous donner toujours plus d'amour pour lui, de vous conserver à mon amitié. Avec vous, Louise, je puis me consoler de toutes mes peines. Je trouve dans
votre afîection, clans vos lettres, dans votre âme tout ce qu'il me faut dans la vie, dans toutes les situations. Merci donc, toujours plus merci de vos souvenirs.
Je vais dire Y Angélus et sors pour un moment du bureau.
Je continue au coin du feu delà cuisine, l'encrier dans une niche à allumettes, Azor, le mignon de. ma tante , à mes pieds. Gela m'amuserait si je n'étais portée au triste. Sans l'avoir vue, je vois cette pauvre morte partout. C'est que je l'avais au cœur avec sa bonté, ses tendresses, ses amabilités pour moi.
Je ne vous entretiendrais que de regrets, et j'ai de plus douces choses à vous dire quand je pense à votre amitié bien capable de me consoler de toutes celles qui finissent. En même temps que la lettre de deuil, il m'en est venu une autre de la Bretagne aussi, mais pour y passer seulement, venant de l'Ile de France. C'est mon cousin de Roquefeuil qui m'écrit les plus intéressantes choses de ce bout du monde qu'il habite. Je voudrais pouvoir vous la lire, je serais sûre de vous faire passer une agréable demiiicure à écouter. Je vous la montrerai si je viens.
Voilà qu'on réclame mon écritoire. Quand j'aurai lout à moi dans ma chambrette, je serai plus longtomi)S à vous diie que je vcus aime.
Je vous trouve bien sage, bien résignée, avec Lôontine, dans votre solitude. Prenez-moi entre vous deux au coin du feu sous les tilleuls, partout où
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VOUS allez, car partout je vous suis. Mes amitiés bien tendres à la voyageuse et à votre compagne. Marie vous embrasse, et moi je redis que je suis de tout mon cœur dans le vôtre. Adieu, je vais porter ma lettre au presbytère. — Une ondée m'a fait demeurer, lais le papier me manque.
A M"^ IRÈNE COMPAYRE.
Samedi, 14 février [1835).
Voyez, chère Irène, comme nos jours sont différents! Il me vint samedi une lettre funèbre à la même heure que la lettre couleur de rose que je viens de lire à présent. J'admire comme Dieu envoie les consolations après les larmes. Me voici moins triste à présent que vous m'avez mis vos amitiés sur le cœur. C'est un baume bien doux ei dont je vous suis toute reconnaissante, parce qu'il m'a fait du bien. Votre amitié, celle d'Antoinette, qui m'a écrit aussi, m'ont fait oublier un moment que j'avais une amie de moins sur la terre. Je sens qu'avec votre affection je pourrais me passer de toute autre, mais je n'en pleure pas moins celle qui vient de finir. Non, ce n'est pas fini : l'âmo doit s'en aller avec ses afl'ections, et ma pauvre Mnrie doit
m' aimer au ciel comme sur la terre. Cette espérance, qui immortalise le cœur, est bien douce. Oh! comme il s'y repose, ce cœur qui veut toujours aimer. Aussi est-ce pour contenter ce besoin que Dieu veu que nous l'aimions; car c'est le seul ami qu'on n voit pas mourir, et ceux qu'on aime en lui on ne /.es perd pas non plus. Voilà qui me fait espérer une belle réunion dans le Paradis où je Vous aurai, ma chère Irène, et bien près de moi.
Si je ne vous ai pas parlé de cette amte qui vienl de mourir, c'est qu'elle ne vous était pas connue et qu'elle était bien loin d'ici. Elle a été enlevée au milieu d'une causerie, dans un cercle de famille et d'amis, par une fièvre cérébrale, sans qu'elle s'aperçût qu'elle mourait. Elle avait à peine vingt-six ans. Elle laisse un mari désolé et une petite fille qui n'a que deux ans. La pauvre enfant m'envoyait dernièrement un baiser dans la lettre de sa mère ; tous ces souvenirs sont tristes, et pourtant je les aime et les rappelle un à un. Je ne sais quoi nous rend plus cher ce que la mort a consacré. Ma chère amie, passez-moi ce deuil que je prends aujourd'hui en vous écrivant, je me laisse faire et ne sais pas dissimuler avec vous.
J'aime bien votre charité qui vous a préservée d'un jugement téméraire en voyant arriver M. Limer les mains vides. Toute autre aurait dit que j'étais paresseuse et m'aurait grondée comme j'ai fait quelquefois, ma chère amie. Vous me donnez- là
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une leçon d'indulgence que je retiendrai, avec tant d'autres qui me viennent de votre amitié. Au reste, je ne veux pas me faire coupable, ce serait une fausse humilité; je n'ai pas su le départ de notre pasteur , car autrement je vous aurais écrit ainsi qu'à VAnge. Vraiment cette Antoinette est un être céleste, comme vous le dites, et la voir à l'église était pour moi une vision du Paradis. Je me souviens aussi comme d'une chose bien heureuse de ma compagne de chapelle, avec qui je disais le chapelet quelquefois. Il y a deux ans de cela, et il me semble que c'était hier, tant je l'ai présent au cœur et tant les jours filent vite aussi.
Vos plaisirs de carnaval sont charmants; ce serait bien les miens , car je n'aime pas plus que vous les tourbillons du grand monde qui emportent l'âme on ne sait où. Nos soirées se passent aussi fort doucement, à travailler, à lire, à caresser Trilby, notre petit mignon; quand on n'a pas d'autre distraction, on prend la quenouille, et le petit tournement du fuseau vous amuse; à la campagne, ma chère, on devient habile en passe-temps.
Aujourd'hui boue, pluie, bise froide, jour d'hiver qui empêche le pèlerinage que vous savez. Vous voyez, ma chère amie, que mon zèle ne brave pas tout, pas même un peu de pluie. Si vous me connaissiez, vous méjugeriez autrement, moi que si peu de chose retient! Ne craignez pas que je m'enrhume dans nos chemins mouillés où je ne marche pas sans
nécessité quand Dieu le veut, et ma santé est alors à l'abri de sa providence. Au reste, je ne crois pas qu'on doive tenir à sa santé au point de s'en rendre esclave ni qu'il faille ménager le corps aux dépens de 1 ame. Décidez, ma chère; j'aime fort votre théologie, M. Bories même s'y rapporte.
A M'i- ANTOINETTE DE BOISSET.
Le 14 (février 1835].
Je viens d'écrire à Irène, et, la plume encore teinte d'amitié, je veux vous dire aussi que je vous aime, ma chère Antoinette, et vous remercier de votre tant dévouée et aimable lettre qui m'est venue ce matin. Elle m'a fait bien plaisir, d'abord parce que j'aime de vos nouvelles, et puis parce qu'elle m'a fait du bien, étant tout affligée de la mort d'une amie qui nous a été subitement enlevée. Nous l'avons perdue par un de ces coups foudroyants dont on écarte toujours la possibilité pour ceux qu'on aime, comme si notre alTection consacrait les têtes sur l('SfjU(;llcs elle repose et détournait d'elles la mort. Ilélas ! il en est souvent le contraire. Dieu le permet ainsi pour nous drtacher de tout ce qui n'est pas lui, ut nous a-pprendre que le bonheur n'est pas
de demeure ici-bas. Cette pauvre amie venait de m'écrire : elle était gaie, me parlait de projets, s'occupait d'avenir comme on fait quand on est jeune et heureux. Quand je pense à cela et que ma réponse lui est arrivée au cercueil, il me vient bien des larmes. Encore si elle avait eu le temps de se préparer à la mort ! mais elle est venue si vite, si inattendue! C'est au milieu d'une causerie, dans une réunion de parents et d'amis, que cette pauvre jeune femme a été atteinte d'une fièvre cérébrale qui l'a emportée en deux jours, sans qu'elle se soit presque aperçue qu'elle mourait. Je vous demande, ma chère Antoinette , une prière pour son âme ; les regrets ne suffisent pas devant Dieu. Tout le monde sait pleurer, mais nous ne savons pas tous prier, et on s'adresse aux saintes âmes qui se font écouter de Dieu. Priez donc, ma chère amie, pour mon amie.
Comme j'ai reçu voire lettre, je pensais â vous et voulais vous écrire pour vous envoyer des souvenirs de l'Ile de France, arrivés tout fraîchement sous la date du mois d'août. Ce bon cousin nous dit mille choses aimables. Voici ce qui est pour vous tous. « Ne m'oubliez pas auprès des Boisset; les connaissant, vous devez juger combien je leur suis attaché. Si j'étais dans le pays, je vous ferais aller plus souvent à Li^le où j'eus tant de plaisir de vous accompagner une fois. » Puis il parle de cent choses aimables qui de vos salons l'ont suivi dans son île.
Le pauvre homme, il a bien besoin que quelques souvenirs riants viennent le distraire de ses chagrins ; le voilà réduit à la gêne par les dépenses de son voyage et le triste état de la colonie. C'est un pays perdu sous tous les rapports.
M. de Roquefeuil et tous les siens ne désirent rien tant que de sortir de là, mais ils l'espèrent moins que jamais. C'est au mois de février que les nègres vont jouir de la liberté, et feront voir ce que c'est que l'homme libre. J'ai cru vous faire plaisir, ma chère Antoinette, par cet échantillon de la lettre de notre cousin qui vous aime. Je voudrais pouvoir vous la lire, vous ne vous ennuieriez pas à écouter, quoiqu'elle soit longue. Vous y verriez de l'agrément et de la sensibilité. Ce pauvre cousin est tout cœur : il y a aussi un tendre mémento pour la chanoinesse. Avez- vous de ses nouvelles? Personne ici ne sait si elle est de ce monde ou de l'autre.
Ne dirait-on pas que je vous oublie dans cette revue du monde? Il n'y a encore rien pour vous, et pourtant j'ai beaucoup à dire et même à me fâcher. Cela vous surprend, mais pourquoi me grondezvous, ma chère, au premier abord sans que je sache pourquoi? Si j'ai dit du mal de mes lettres, je n'en sais rien, et puis d'ailleurs ne puis-je pas en médire sans que votre charité s'olfusque et se fasse leur défenseur? Au reste, je me soumets de grand cœur à votre autorité et -reçois votre jugement quel qu'il soit, (juand je serais mise en prison; ne me bannissez
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pas seulement , c'est tout ce que je demande, le veux conserver l'espérance de vous revoir.
Ça ne sera pas ce carnaval, comme vous me faites l'amitié de le désirer. Nous le passerons probaiolement en famille dans nos plaisirs accoutumés. J'y compte celui du fuseau dont vous m'avez réveillé le souvenir. J'ai fait deux fusées depuis votre lettre, et j'ai vraiment trouvé comme vous qu'on ne pouvait pas s'ennuyer en filant. Je vous remercie donc de ce bonheur de plus que je vous dois. Au reste, c'est un vieux plaisir que vous êtes venue réveiller; je le connaissais à six ans, et je le prenais aux dépens d'une porte de toile à laquelle j'avais fait brèche pour en arracher la fourrure.
Avez-vous fait le voyage d'Albi? Que dites- vous de la forge et de l'effrayant Saut de Sabo? Sans doute que M"* Laure n'ira en Gascogne qu'au beau temps. Je ne lui conseillerais pas de voyager en hiver ; les chemins mouillés sont dangereux, hormis pour les invulnérables comme vous. Depuis quand vous est venue cette présomption de santé? Je crois qu'Irène me dit comme vous. Ne vous négligez pas pour cela, ménagez vos forces pour pouvoir toujours vous bien porter. Sans doute vous aurez bientôt des nouvelles d'Elix. Est-ce qu'il apprend le latin déjà? Adieu; je compte sur votre amitié en vous envoyant ce pafjuet de paroles et de mauvais papier. Je n'en ai pas d'autre, et puis vous m'avez dit que vous n'étiez pas diflicile. Je viens le savoir aujourd'hui. Mes amitiés
à VOS sœurs et à vos amies. Adieu, ma chère Antoinette.
[P. S.] Vous vous acquittez si bien des commissions qu'on vous donne que je viens vous charger encore de mes souvenirs pour M"* de Sainte-Colombe, pour qui j'ai bien de l'attachement. Dites-le-lui, je vous prie, vous qui dites si bien ces choses. Adieu encore; que je vous embrasse pour dernier mot.
A M. HIPPOLYTE DE LA MORVONNAIS
KV VAL DE L ABGDENON.
17 février 183à.
Combien ma dernière lettre a dû vous navrer 1 Celle-ci ne vous consolera pas, je ne vous écris que des larmes; mais je veux pleurer avec vous, laissant à Dieu de vous consoler et de vous tenir lieu de tout; puisqu'il vous a tout ôté. Chaque jour je prie pour voue, chaque jour je lui demande de faire couler sur votre blessure le baume céleste qui peut seul lui faire du bien. Que pouvons-nous, amis allligés? Quand Jésuij fut triste à la mort, un auge vint le consoler. Que le môme ange vous soutienne, qu'il vous fortifie, car votre calice est amer.
Dieu le veut, que i>a volonté soit faite! Ce mot
D'EUGENIE DE GUERIN.
sublime, c'est le vôtre, monsieur, dans la douleur de votre sacrifice; c'est le mien aussi et je le dis eu pleurant. Que de larmes me viennent en pensant à vous, à votre petite Marie, à sa mère qui m'a aimée! Combien son amitié m'était chère, et que les témoignages que j'en ai reçus m'allaient profondément au cœur ! Rien ne peut les en effacer, non plus que son souvenir. Je me souviendrai toujours d'elle, et que sa belle âme s'était penchée vers moi pour m'aimer. Que je l'aimais aussi et quel bonheur je trouvais dans notre douce correspondance!
0 mon Dieu! faut-il que tout cela soit fini! qu'il n'y ait plus de relations entre son âme et la mienne et tous ceux qu'elle avait aimés! Il n'en peut être ainsi, puisque le ciel est le lieu de l'amour et des affections immortelles. Ainsi donc notre amie nous aime comme ici-bas; elle entend nos prières, elle voit nos larmes et nous communique quelque chose du paradis. Il n'y a pas si loin d'elle à nous. Un peu de temps nous sépare de ceux qui s'en vont temps de larmes, temps de solitude etd'ennni; mais cela passé, nous allons les joindre et jouir avec t\i\ de la société bienheureuse. Oh ! comme le cœur se repose doucement dans cette immortelle espérance ! <Jomme il se tait dans ses sanglots pour écouter la voix qui dit : « Je suis au ciel ! »
Vous l'avez sans doute entendue cette voix qr.i vous dit que votre chère Marie est heureuse, que son âme a été transportée de son sein pur dans le sein
de Dieu. Voilà qui peut seul calmer vos regrets, et vous laisser la force de supporter une vie flétrie*, rompue, détruite. Demeurez-vous au Val? Que doit être pour vous cette solitude à présent que celle qui la remplissait des charmes de son cœur, de son esprit, de toute sa personne, a tout emporté avec elle? Que je vous plains! que je vous donne de larmes! Je pleure sur votre petite enfant. Combien je voudrais la prendre sur mes genoux et la bercer comme sa mère! Elle m'aimerait presque autant, et je lui rendrais alors ces baisers que la pauvre enfant m'envoyait naguère dans cette lettre dont chaque mot sera pour moi un souvenir de regret. Je la conserverai soigneusement, cette lettre, comme la dernière marque d'une amitié précieuse, comme la dernière expression d'une âme qui m'allait quitter*.
Quelle déchirante surprise quand Maurice m'a annoncé cette perte! J'étais si loin d'y penser. Mais c'est trop toucher à des souvenirs douloureux, renfermons-nous dans la prière. Je n'ai pu m'empêcher de vous transmettre le témoignage de mon affliction et celle de ma famille. Le coup qui vous a frappé a retenti dans nos cœurs et mis le Cayla en deuil comme le Val; car le Cayla vous appartient, comme vous me l'avez dit dans une circonstance plus heureuse, et, à ce titre, nous voudrions espérer de vous y voir. Vous y seriez reçu comme un frère;