‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 18 sur 69 · M"" Alexandrine de Caliuzac · texte numérisé non relu

M"" Alexandrine de Caliuzac

la voie bientôt. Mon père veut aller à Gaylux et veut me prendre. Ce sera un voyage de huit jours. Je ne reverrai pas sans quelque plaisir un bon vieux chevalier de ce pays-là qui m'a beaucoup aimée, il y a dix anc. On prétend qu'il m'aime encore, et moi je l'aime un peu aussi malgré le temps. C'est que c'est par reconnaissance et par vénération pour ses quatrevingts ans. Adieu, ma bonne amie; je crois que Marie vous dit les nouvelles du monde, je m'en tiens à celles du cœur. Que voulez-vous que je dise à Alex si je la vois? J'embrasse Léontine et la voyageuse, pour si loin qu'elle soit. Mes respects encore à M. de Bayne. Adieu, les sacs sont pleins. Ce Criquet, si gentil, a-t-il dîné sur votre main comme Trilby avec de la friture de cervelle? C'était pour s'adoucir la langue et vous lécher ensuite.

A LA MÊMK.

18 juillet [I835J,

Quand je vous écrivis avant-hier, ma chère amie, j'étais loin de penser au triste événement. Je n'avais pas vu nia grand'mère depuis trois jours et je la croyais mieux; mais jeudi, je la trouvai bien alFaiblie, si bien qu'à peine j)ouvait-elle respirer et nous dire un mot. Ma tante, Marie et moi tînmes conseil,

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et nous décidâmes à îui parler de confession. Elle n'en fut pas éloignée, mais nous remit au lendemain. Mon Dieu, qui ne compte sur la vie! Celle-là allait s'éteindre. Nous lui dîmes adieu en lui serrant la main. Ce fut la dernière fois. A neuf heures du soir, elle eut des faiblesses. Le médecin annonça le danger et pressa M. l'abbé d'administrer la malade. Vous savez que M. le curé est absent. Cette absence nous vient bien mal sous plus d'un rapport. Enfin elle se confessa, reçut le "Viatique, l'extrème-onction et la dernière indulgence, et s'éteignit.

La voilà devant Dieu, cette grand' mère que nous avions. Ainsi, l'un après l'autre, disparaissons-nous sur la terre : petit malheur si nous devions nous joindre au ciel, nous y retrouver en famille. Je pense à ma mère qui nous a tous devancés il y a seize ans. Ma pauvre mère, qui nous aimait tant, quand ironsnous la rejoindre? Je voudrais que ce fût bientôt. Qu'avons-nous à voir sur la terre? Des tristesses, des larmes, des tombeaux. Mais, mon Dieu ! qu'il faut être saint, qu'il faut être pur pour entrer au ciel ! Quand cette pensée vous vient, on ne souhaite plus de mourir, par le besoin qu'on voit qu'on a d'expiaion, et l'on demeure à la vie comme le condamné à sa chaîne. Le malheur est qu'on pèche encore et •cju'en vieillissant on ne devient pas meilleur. V Imitation nous le dit : « Lalongue vie ne sert pas toujours à nous corriger. » Au contraire. Qu'il est triste d'aller en arrière dans le cheir.in du ciel I Tout autre avan-

cernent m'est égal ; mais en ceci je voudrais avoir des ailes, tout dépasser, au moins mes défauts, au moins un. Ce n'est pas cliose aisée; on se défait plutôt d'un membre que de ses chères imperfections.

Ma mère était une femme parfaite, aussi je la crois bienheureuse. Elle a d'ailleurs tant souITeit, et avec tant de résignation ! Je ne me souviens pas d'une plainte, mais je vois ce visage toujours riant et calme qu'alors je ne pouvais pas comprendre. Je me disais qu'elle n'avait pas l'air de souffrir et que sans doute ce n'était rien ; qu'elle ne mourrait pas comme on disait, et je me trompais bien, pauvre enfant que j'étais! Dieu l'a voulu.

Ma grand'mère avait près de quatre-vingts ans. Cette longue vie a bien eu ses mauvais jours. Ma chère amie, prions pour qu'elle soit plus heureuse à présent. Je lui donne toutes mes prières. Aujourd'hui, mon père, Marie, Lrembert, toute la maison, sont à Cahuzac, et accompagnent cette pauvre mère. Je pense à tout ce qui se fait, j'entends des chants, des prières, je suis un cercueil. On n'a pa^ voulu me prendre. Je complais être seule et faire de moi ce que j'aurais voulu; jiais Ilippolyte de Tliézac est arrivé. Voilà à causer un peu, uu dîner à faire, et sans aide pour ma pauvre personne. Enfin, nous avons dîné tête à tête à une heure, moi servante et maîtresse. Quand la serr vante a eu fait sa besogne, madame est allée dormir. J'étais lasse, accablée, pesa/de, bonne à me jeter sur un lit. J'en suis sortir; [iiur vous écrire. Ce n'est pas

D'EUGENIE DE GUERIN.

assez de la lettre que M. de Bayne doit avoir reçue, il me fallait aussi vous écrire. Je vous dis mes plaisirs et mes tristesses, tout ce qui me passe par le cœur vient à vous.

Vous voyez bien que je ne puis pas venir vous voir. Sans cela, j'allais partir la semaine prochaine apparemment. Triste effet du triste événement. Ce ne sera pas le seul, mais pour moi ce n'est pas le moindie.

A M. H. DE LA MORVONNAIS

AU VAL DE l'ARGUENON, PAR PLANCOËT (CÔTES-DU-NORD),

Au Cayla, 28 juillet 1835.

Avez-vous pensé, monsieur, que je ne voulais plus vous écrire ? Oh ! vous vous seriez bien trompé. C'est votre voyage à Paris et d'autres choses ensuite qui m'ont empêchée de vous parler plus tôt de Marie. Mais parlons-en aujourd'hui. Oui, parlons d'elle, toujours d'elle, qu'elle soit toujours entre vous et noi. C'est pour elle que je vous écris, d'abord parce que je l'aime et que son souvenir m'est doux à rappeler, et puis, parce qu'elle me paraît aise que vous entendiez quelquefois ces tours de langage qui vous lu rappellent au vif. Je viens donc vous la rappeler.

monsieur, cette sainte ressemblance, si douce pour moi quand vous l'apercevez. Que je bénis Dieu de me l'avoir donnée et de pouvoir ainsi vous faire du bien ! Ce sera ma mission auprès de vous, et que je la vais remplir avec bonheur!

Ne dites pas qu'il y ait en cette acceptation du mérite ni acte profond de charité. Mon cœur va tout naturellement vers ceux qui pleurent, et je suis contente comme un ange lorsque je puis les consoler. Vous me dites que votre vie n'aura plus de côté riant, que je n'en puis tirer que tristesses. Je le sais bien, monsieur, mais cela m'éloignerait-il, moi qui aimais Marie, votre pleurée? Ah ! pleurons-la, pleurez sur moi si vous voulez ; il ne m'est pas pénible de recevoir des pleurs. Ce n'est pas que mon cœur soit fort, comme vous le croyez; seulement il est chrétien, et trouve au pied de la croix de quoi supporter ses douleurs et celles de ses frères. Marie le faisait ainsi... Tâchons d'imiter les saints. Vous l'enseignerez à sa fille près de cette croix, sur cette tombe où vous la menez souvent. Pauvre petite ! que je voudrais !<» voir, l'accompagner dans ce pèlerinage au cercueil près de la mer, sous les sapins, y prier, y pleurer, la prendre sur mes genoux et lui parler du ciel et de sa mère ! Ce me serait, monsieur, une félicité : il en est, vous savez, de tristes.

M'amènerez-vous votre fille? Oh! amenez-la-moi, puisfjue je ne puis pas venir en Bretagne; je veux la voir, j(! veux jouir de son intelligence, de ses caresses»

de tous ses charmes enfantins; amenez-la-moi, je veux jouir de cette belle petite créature qui m'appartient par le cœur et par Dieu qui m'avait donné sa mère. Consentez-vous à l'adoption, monsieur, et que je donne à votre enfant comme une affection maternelle? Sa mère l'aimait, je l'aime, cet amour n'aura fait que changer de cœur. Apprenez-moi ses progrès en tout genre et si elle parle encore d'aller joindre sa mère. Pauvre petite, c'est quand elle sera plus grande que ce désir surtout lui viendra. Revoir sa mère est la douce pensée qui reste à une orpheline jusqu'à ce que le ciel s'ouvre enfin. Mais l'heure en est loin pour votre Marie peut-être, et jusque-là, qui sait?... Jésus lui-même n'entra au repos qu'après avoir suivi le long chemin du Calvaire. Tous, chrétiens grands et petits, nous marchons à sa suite, portant chacun notre croix. La vôtre est bien pesante, monsieur, je n'y puis penser qu'en priant aussitôt pour vous ; il me semble que ma prière vous aide. Ce n'est pas avoir trop de foi, puisque Dieu nous apprend que la prière est si puissante. Et, d'ailleurs, je ne conçois rien tant que la prière. Prier, pour moi, c'est aimer, c'est croire, c'est e.spérer. Je prie donc pour vous, pour votre fille et pour Marie à l'Angelas de chaque soir. C'est l'heure où je pense aux morts, toujours plus nombreux.

Je ne vous ai pas écrit que je portai? un autre deuil, que j'avais perdu ma grand'mère. Depuis dix jours elle nous a quittés et s'en est allée joindre

presque toute sa famille. Mon père restait seul de tous ses enfants. La voilà maintenant heureuse avec les autres au ciel. Que nous sommes heureux, les chrétiens, nous ne pouvons pas nous perdre! On pleure du départ, mais on espère ; on pleure, mais on voit le ciel. Toute ma famille, monsieur, se remet sur moi de vous faire part du triste événement ainsi que de ses vœux pour votre voyage auCayla. Venez-y consoler les affligés, venez-y pour y prier avec nous. Oui, prions tous, parents et amis, prions pour notre mère. Prions, c'est notre meilleure tendresse, à présent, la vraie tendresse des chrétiens.

Gomment avez-vous retrouvé le Val? Gomme un tombeau sans doute. Vous y voilà pour jamais. Et vos frères vous viennent visiter dans la Thébaïde en deuil! iMaurice vous écrit toujours. Que vous semble-t-il de son âme? Je la trouve triste sans avoir de malheur. G'est le vague de la tristesse, état maladif qui affaisse l'âme, l'affaiblit et la tue à la fin, si elle ne lutte pas contre son mal ; mais elle a besoin d'aide en ceci, et je dis à Maurice de s'adresser à Dieu comme un bon et pieux chrétien. Il est rehgieux et se plaint! Oh ! s'il pouvait prier, si je savais qu'il le fit! Dites-lui qu'on n'est pas religieux sans prière, qu'on n'est pas heureux non plus; dites-le-lui, monsieur, vous qu'il écoute si bien; dites-lui ce que vous faites; dit(3s-Iui ce qui console, vous qui avez tant pleuré. Qu'il se joigne à vous. Regardons en haut, uous tows qui éprouvons les angoisses de la vie et

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l'amertume des larmes. "Voyez, les cieux sont si près de nous que nous n'avons qu'à lever les yeux pour les voir. Béni soit Dieu qui nous a ainsi environnés d'espérance et mis à notre portée la vue de notre bonheur!

Adieu, monsieur ; j'embrasse votre fille et vous prie de me croire toujours la tendre et fidèle amie de sa mère.

A M"- LOUISE DE BAYNE.

Le 30 juillet 1835.

Je voulais vous écrire avant-hier, je voulais vous écrire hier, ma très-chère ; mais des visites m'ont pris tout le temps, et ce n'est qu'en pensée que j'ai pu penser à vous. J'aime, vous le savez, de penser en parlant. Qu'allez-vous voir? Je n'en sais rien. Je suis tentée d'écrire et de garder. Ce papier se mettrait ^ur un pot de confitures ou fermerait quelque carreau cassé, il serait utile. Mais vous ne sauriez pas que je vous aime, oh ! si, vous le savez. Mais vous ne liriez pas mes amitiés du jour, je veux dire ces tendresses coulant du cœur sur le papier qui vous les porte comme un petit -canal. Qu'il vienne donc, qu'il vienne à vous au plus tôt. Je suis impatiente de la poste à présent, je voudrais trouver un oiseau.

Savez-vous que j'ai raison dans mes impatiences? d'abord pour ma lettre à présent, et puis pour savoir enfin ce qui en est de Paris. Hier, un homme qui passait nous dit qu'il y avait eu des explosions, des morts, des troubles affreux. Nous ne le savons pas trop ; mais mon père, qui vit la dépêche à Gahuzac, nous a assuré que c'était vrai. Nous voilà donc encore dans les inquiétudes. Qu'on est malheureux d'avoir des frères, des amis sur ce volcan de Paris! Et nous ne savons rien de Maurice, et le porteur ne vient pas! Il devait venir et tout aujourd'hui je l'attends. J'ai écrit hier au soir à Marie qui sera, je pense, un peu plus instruite que nous des événements. Le monde pourrait chavirer qu'ici nous n'en saurions rien. C'est trop de calme pour l'heure ; il est des circonstances où le repos fait mal.

On dit que bien des familles sont en deuil à Paris. Dieu veuille que nous n'ayons à pleurer personne! C'est bien assez du deuil que nous portons. A ce sujet, mon amie, laissez-moi vous dire combien je suis sensible au tendre intérêt que vous me témoignez et à chacun de nous. Vos douces consolations, les plus douces que j'aie reçues, m'ont fait du bien comme un baume venu du del. C'est que vos paroles en viennent ainsi que votre belle et vérilalle tendresse ; le beau et le vrai viennent de Dieu. C'est aussi pour moi un piésent céleste- que votre amitié, et votre aimable petite lettre que j'ai à présent sous les yeux. J'y vois que vous êtes triste pour moi, j'y

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vois que vous avez prié pour moi, j'y vois comme vous êtes prompte à sentir, prompte à pleurer, prompte à me consoler, j'y vois... — Oh! que n'y vois-je pas! Toute votre image enfin comme dans un petit miroir.

Ma pauvre grand'mère était âgée, et sa longue vie a été bien traversée, ses yeux ont répandu bien des larmes. Mais n'en parlons pas. Dieu sans doute l'avait permis. Prions pour elle; c'est notre meilleure consolation , c'est notre meilleure tendresse. Que sert le reste? Je vous assure, ma bonne amie, que tout ce qui passe me semble une fumée. Les affections mêmes du cœur, que sont-elles si on ne les porte au ciel, si on ne les élève jusqu'à Dieu? Elles meurent aussi. 11 faut s'aimer, non pas pour ce monde, mais pour l'autre, où l'on doit demeurer. Autrement ce serait faire comme deux passants qui s'attacheraient l'un à l'autre pour traverser un chemin. C'est bien la peine! Ma chère Louise, ne pensez-vous pas comme moi?

Oh! oui, j'aurais eu bien besoin de la douce movale du père Bories qui sait si bien m' adoucir et me fortifier, mais Dieu me l'a ôté et a voulu me laissci comme abandonnée à moi-même. J'ai bien senti mon peu de force, tout mon néant! Mon Dieu, quel roseau que ma pauvre âme 1 Ne me croyez pas accablée de douleur; ce n'esl pas cela, je ne suis pas si sensible que vous le croyez. La mort d'ailleurs ne m'atterre pas, c'est si naturel! Nous devrions bien plutôt être

accablés du péché que de la mort. Je crains que M. Bories ne soit pas de retour à l'Assomption. Moi qui aime les fêtes de la Vierge, je serai bien contrariée de ne pas faire celle-là,

Emilie Vialar et trois sœurs ont dû partir, mardi dernier, pour Toulon, allant à Alger. Voilà un beau dévouement. Bien des gens l'appellent folie, mais presque tous les saints sont fous aux yeux du monde. Cet établissement peut faire un bien immense dans ces contrées où n'a pas encore paru la charité chrétienne. Ces sœurs soigneront les pauvres, les blessés, et recueilleront les enfants trouvés qu'on jette comme des chiens. C'est M. Augustin qui l'a dit à mon père. 11 a fait préparer la maison. En arrivant, les sœurs n'auront qu'à se mettre en œuvre. La petite Rieunier a pris avant de partir des leçons de pansement de M. Rigal, qui lui-même les a munies d'instruments nécessaires aux bras et jambes cassés.

Adieu; embrassez Léontine et la comtesse que je vois à côté de vous. Que vous êtes heureuse ! Comment a-t-elle retrouvé la montagne? J'en connais qui la trouveraient bien jolie. J'ai mille choses à vous dire de mon père et de Marie pour vous tous et pour vous seule.

D'BUGBNIK VU GUÉRIN. y,

A LA MÊME

Cahuzac, le 2 septembre 1833.

Me voici, chère amie, devant un petit luminaire, accoudée sur une petite table, à côté de la chambre que ma grand'mère vient de quitter, pensant à vous. Mon Dieu, que cette douce pensée m'est utile pour calmer un peu l'agitation de tête et de cœur qui me tracasse ! Je ne vous dis pas ce que c'est, comprenezle par le lieu d'où je vous écris. Jamais lettre ne vous est partie d'ici et ne ressemblerait à celle que j'aurais envie d'écrire; mais je me contrains, et la pente de mon cœur ne m'entraînera pas cette fois où jf3 ne dois pas aller. Je me penche de votre côté ou plutôt je m'y laisse aller, car c'est un pli naturel que je prends sans beaucoup d'elTorts. Oh ! que je suis bien en vous, chère Louise !

Vous me demanderez ce que je fais à Cahuzac; je fais le manger à des ouvriers qui réparent la maison, j'ai pour cuisinière une vieille bonne fille que je n'ai pas de peine à surveiller. Quand tout est fait, je travaille, je couds, je lis, je pense. Oh ! je pense beaucoup, à la vue de ce lit vide , parmi ces chambres délabrées comme quand on déloge. Mais il faut que je vous quitte pour aller chez ma tante, bonsoir.

Je sors de la messe et reviens à ma chambrette

LBTTR.K."

et à vous. Il est neuf heures, la matinée passe vite à l'église et je m'y plais assez. Voici une visite.

C'était une femme d'Andillac mariée ici, ma voisine. J'en ai d'autres qui me font visite aussi et qui voudraient fort me voir ici à demeure. Mais c'est bon pour huit jours, cette vie de séparation, qui ne me déplaît pas du tout à cause de la nouveauté et de la petite joie que me donne chaque jour quelque venue du Cayla. Mon père vient ordinairement toutes les après-dînées, et vous ne sauriez quel plaisir je trouve à l'embrasser, à le recevoir chez moi. Puis je lui dis adieu avec peine, et je me mets à penser tristement ce que serait une séparation plus longue. J'avais Marie ce matin, et je viens de l'accompagner jusque sur le pont; elle reviendra samedi, et dimanche j'irai rejoindre la famille, retour charmant.

Ceci me fait comprendre tout le bonheur que vous avez eu en revoyant Pulchérie, cette chère absente, si attendue, si appelée depuis neuf mois par tout ce qui la chérit et par vous surtout. Aussi que vous paraissez radieuse ! votre lettre est un trait de joie. Louise, que vous savez aimer! Aimez-moi et (litrs-le-moi un peu au long à présent que vous avez bien écouté, bien regardé, bien caressé votre sœur.

Merci de la lettre où je vous vois si heureuse i c'est un bien pour xmn quand vous me paraissez contente; ces i)('tits nuages qui vous passent parfois sur le cœur m'attristent, comme vos joies me réjouissent. Mais faites- moi tciujours tout passer, tout voir. Char-

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gez les poches de vos montagnards de ces gros paquets que j'aime. Ce serait bonheur s'il m'en arrivait p.ujourd'hui que j'ai besoin d'aimable et d'aiman pour me raviver. J'ai l'église devant la porte, j'ai Fénelon, que je lis un peu; cela me fait du bien, mais ne me suffît pas pour me tenir calme. M"^ d'H*** vient m'édifier tous les deux jours; elle arrive de bonne heure à l'église, se confesse et fait sa communion avec un air d'ange qui me ravit et me désole. Que je lui envie son âme ! et qu'il est beau de voir une jeune fille de dix-sept ans nous instruire dans la piété. Ses frères sont aussi de petits saints; l'aîné, qui vient de faire sa première communion, entend deux messes le dimanche et communie à la première. N'est-ce pas fort édifiant? On me dit hier que le père T*** était mort. Ce serait possible, on l'administra lundi, le pauvre homme. Depuis longtemps, il était revenu à des sentiments religieux qui doivent consoler sa famille. Que reste-t-il, mon Dieu, que cette seule espérance dans le long adieu de la mort? Sans la pensée d'un autre monde, je ne comprendrais pas celui-ci. Vous voilcà délivrés de la crainte du choléra. Dieu Boit béni I Nous commencions à trembler pour Rayssac. Mais vous ne vouliez pas en sortir, vous vouliez mou rirdu mal en soignant les malades. C'était beau pour Dieu, et triste pour moi qui vous aurais tant pleurée, ma chère morte. Heureux les morts, vous seriez au ciel. Adieu, sur cette sainte pensée. Adieu, je vous aime de tout mon cœur et vos sœurs aussi.

lOC LETTRES

A- LA MÈ51E

(Mai 1836.]

J'arrivai, il y a huit jours, de Gaillac, où j'ai fait halte après ma retraite de Lisle. Vous me trouverez bien coureuse, ma chère Louise, si retirée, si recluse dans vos montagnes. Je ne vous ressemble pas en ceci. Quoique solitaire, je quitte souvent mon désert, je m'élance dans le monde , tandis que vous n'y paraissez plus. Aurions-nous des vocations différentes, et Dieu, qui nous inspire souvent les mêmes pensées, me dirait-il de sortir et à vous de rester? Je ne sais pour vous; mais, pour moi, je vous assure que les missions ont pour mon âme un attrait irrésistible, et qu'il faut que j'aille Là où j'entends parler de Dieu.

Antoinette m'avait écrit et engagée d'aller passer chez elle ces huit jours de grâces et d'instructions qui devaient précéder la plantation de la croix. C'était m'inviter en fête; aussi ai-je accepté, aussi ai-je encore entendu Je Père Goudelin, aussi suis-je de la congrégation qu'il a fondée, aussi ai-je sainte Agathe de Gélis pour présidente, Augustine pour secrétaire, Antoinette pour prieure. Mille avantages enlin qui me font bénir mon pèlerinage à Lisle.

Je compte aussi pour beaucoup la connaissance que j'ai faite de personnes qui vous connaissent, et

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surtout une sainte qui m'aime, qui vous aime, qui a fait le charme et la conquête de tous les salons de Lisle, par sa piété, son esprit, qui n'est n\ jeune ni belle, mais infiniment aimable et bonne et naïve : vous voyez là M"* de Gaïs. J'admire comme notre connaissance s'est faite dans un salon, où elle m'entendit nommer. « Mademoiselle serait-elle l'amie de Louise? » Gomme je ne dis pas non, voilà des prévenances, des compliments, des attentions, des amitiés. La sainte aurait fini par me gâter, à chaque rencontre ces amitiés recommençaient en commençant par parler de vous; ce beau sujet me menait loin et j'aimais tant d'y revenir que je cherchais les pas de M"^ de Gaïs, je l'aurais voulue toujours avec moi, je l'aurais mise dans ma poche. Enfin, nous nous aimons. Nous avons même découvert que nous étions cousines et dit sur cela mille tendresses. Si vous lui écrivez, dites-lui bien que sa cousine du Cayla garde précieusement son souvenir et que je serais heureuse le la revoir. Mais il est de ces rencontres qui ne sa présentent plus dans la vie. Il a fallu qu'une retraite, un Père Goudelin nous fissent sortir chacune de notre désert pour nous entrevoir un instant. Ln \^oilà jusqu'en paradis peut-être.

Je ne voudrais pas, chère amie, que notre revoir lût remis si loin; j'en serais triste. Quelque charme (|uc je trouve dans mes nouvelles connaissances, je reviens toujours à l'ancienne, à Louise, ma première amie; il me semble qu'il y a cent ans que je voua

aime, tant mon afTection est forte et enracinée. Je la compare à un chêne, les autres sont des roseaux.

Vous dirai-je tout le monde que j'ai vu dans ce monde de Lisle? Ces détails vous amusent, je pense. Oh! j'ai vu un ange, véritablement ange de nom et de figure, Angèle de Saint-Géry. On m'a parlé de sa piété si admirable, si admirée, qu'un saint l'a citée en chaire. Puis, j'ai vu M™^ ***, remplie d'esprit. Oh ! elle en a jusqu'aux ongles. On dit même qu'elle en avait à faire peur, mais le Père Goudelin l'a changée et a fait tourner au doux tout le piquant de son esprit. Si vous l'entendiez parler du missionnaire, comme elle le peint avec chaleur, avec tendresse! On voit le Père Goudelin sur ses lèvres, tant elle rend son éloquence. Figurez-vous qu'elle va d'un bout de Toulouse à l'autre pour entendre sa messe. Voilà de l'enthousiasme, jamais mon admiration pour le premier orateur du monde ne me mènerait si loin : pour entendre ses prières, je veux dire; car, autrement, je passerais aux antipodes pour entendre un Guyon, un Deguerry, et même une moindre éloquence.

J'admire notre curé, à propos de prédicateurs. Sa . {manière est simple, suivie, précise et touchante. Nos ^" paysans en sont enchantés et tout glorieux. Il fera du bien, nous l'espérons. Mais je regretterai toujours Françoise, la bonne et gentille sœur de M. Limer. Depuis qu'elle est partie, nous trouvons le presbytère vide et Andillac ennuyeux. Aussi n'y demeurons-

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nous qu'à l'église, au lieu que nous y passions le dimanche avec un charme infini. Françoise était gaie, spirituelle, et trouvait de quoi nous amuser par mille historiettes d'église, de chapelles, de village, qu'elle racontait à ravir. La voilà dans vos montagnes; je la regretterais moins si elle était près de vous. Vous l'aimeriez, c'est une dévote charmante. Depuis sor exil, elle nous a écrit et regrette Andillac. Dans sa lettre était renfermée une prière des montagnes. Je lui ai répondu, mais sans prière. Nous n'avons pas ici de quoi donner.

Cahuzac en est toujours au même point. C'est vous dire que rien n'est changé pour notre conscience. Je vous en parle, sachant l'intérêt que vous prenez cà cette mutation. Parlez-moi un peu de vos craintes sur le même article, car à mon tour je m'occupe fort de votre âme. Je ne voudrais pas la voir orpheline, quoique d'un côté vous puissiez vous mieux trouver d'un remplaçant plus voisin. M. Amalric est beaucoup trop loin, c'est comme un médecin qui n'arrive que quand le mal est passé.

Faites-vous le mois de Marie? C'est une dévotion qui se répand beaucoup, et qu'en effet elle est belle et riante ! Quoi de plus doux que de prier parmi les fleurs et de sentir son âme s'élever avec leur parfum devant Dieu? Marie et moi nous ferons notre mois de Marie dans la chambrette, devant une image de la sainte Vierge et quelques fleurs. On dit qu'on participe ainsi aux grâces du, mois de Marie quand on est

loin deréglise. Il y a trois cents jours d'indulgence pour chaque jour. Ce n'est pas à négliger. Mon Dieu, nous avons tant besoin d'indulgences! Adieu, ma chère, vous en aurez pour ce bavardage; je vais soigner mes canards.

J'allais continuer la causette, mais voilà quelqu'un qui va à Noailles. Je lui remets ma lettre pour qu'elle arrive ce soir à Albi. Adieu; j'ai bien regret de vous quitter, j'aurais tant à vous dire encore. Au départ de M""" Mathieu, vous aurez le paquet de la semaine.

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