Cette feuille s'est conservée
Mon amie, je vous remerciais, dans cette page, de vos deux lettres et de la graine, de tant de choses dont je vous dis et redis merci. J'ai fait semer la graine; les amitiés aussi seront jetées non pas au vent, mais en bonne terre, dans ce cœur qui vous aime bien.
Nous voulons aller voir ***, Marie et moi, pourvu que le temps s'arrange, car on ne peut guère aller loin avec cette pluie, ce froid, ce vent : c'est comme en hiver. Aujourd'hui nos travailleurs grelottent dans les champs, peut-être avez-vous de la neige ; je l'ai craint en voyant passer ce matin d'épais nuages de votre côté, et j'ai pensé: pauvre Louise! Je sais que vous n'aimez pas cette prison blanche que vous fait la neige dans vos montagnes. Ce n'est pas gai. Mais patience, le printemps viendra, mai finira par nous sourire. C'est bien long que cette venue des beaux jours et de la verdure; il est triste de voir chanter le rossignol sous des feuilles mortes; nos bois sontcomme en janvier, secs et nus; c'est un temps calamiteux pour tout, pour les pauvres surtout qui sont sans pain et sans journées; il en passe à foison de tous les endroits : il n'y a pas longtemps il vint une femme de Castres. Heureuses les bourses pleines 1 c'est le moment de les vider.
M"* de Villeneuve doit être un grand secours a Castres. Je sais son costume; il y a quehjue chose de singulier, c'est la coiffure : elle a pris, m'a-t-on dit, le casroul des montagnes. 11 paraît que la tète e.st ce qu'il y a de plus dillicile à ajuster dans une toilette
religieuse. M. Charles, qui va souvent à Castres, doit bien savoir si ce cascoul est vrai. Je me figure la Maihane en costume de couvent. On m'a dit aussi,' ce me semble, que M"' G. de G. entrait chez M"^ de Villeneuve. Tous ces dévouements sont bien beaux et font beaucoup espérer pour la religion en France. Quoi qu'on en dise, la foi sera de demeure : si elle descend d'un côté, elle monte de l'autre, comme une divine balance.
Envoyez-moi le règlement de saint Jérôme. Je connais ses lettres, bien de mon goût. Ce M. Fournier vous menait grand train à la perfection. Savez-vous qu'on y serait vite en suivant le plan qu'il vous traçait en s'amusant? En effet, les nouvelles, les visites, les promenades, les conversations futiles, les lectures frivoles : tant de choses qu'il supprimait débarrasseraient le cœur et feraient place k Dieu. S'il n'est pas en nous davantage, c'est que notre âme est encombrée de mille choses de la terre. Vous allez me trouver sévère, je suis pour M. Fournier. Ces bons prêtres sont fort habiles dans la vie intérieure , cette vie qui fait les saints.
. . . Jela voyais quelquefois chez ma cousine Mathieu, sa visite nous amusait; elle a de l'esprit, beaucoup de piété et une tête bretonne. Quelle vivacité! Elle a quelque envie de revenir voir la Bretagne. C'est un pays à voir, surtout quand on y est né. 11 y a longtemps que M. de La iMorvonnais ne nous a écrit. C'est un homme à s'enfoncer de plus en plus dans son
deuil et dans son Val jusqu'à ce qu'il y meure d'isolement et de tristesse. Ces Bretons ne font rien comme les autres; c'est en eflfet un peuple à part, des génies étranges, hélas! beaucoup trop. Que Dieu en ait pitié et les change ! Bien des prières se font pour cela avec des larmes. M. Gerbet en a mouillé ces pages tristes où il combat son ami avec toute la force et la douceur de son cœur. Vous avez vu cela dans la Chronique.
Qui vous a dit que nous faisions une chapelle au château? Je le voudrais, mais nous sommes loin de là encore. On ne fait que les choses indispensables ; ainsi nous voilà toujours dans la chambrette pour chapelle. Ce mois de mai, nous l'avons embellie d'une image de la Vierge assez jolie et de quelques fleurs sur la table qui sert d'autel. Vous voyez que nous faisons le mois de Marie. J'ai acheté pour cela à Albi un petit livre qu'a fait venir M. Cuq, Nouveau mois de Marie de l'abbé Le Guillou; petit livre que j'aime fort, doux et suave comme le mois de mai, tout plein de fleurs de dévotion. Qui se le mettrait bien dans le cœur serait agréable à Dieu et en admiration aux anges. Ressembler à Marie, qu'y a-t-il de plus saint? qu'y a-t-il (le plus beau? Le Mois de Marie renferme les vertus et la vie de la sainte Vierge avec des exemples, de3 traits de sa protection ou de l'amour de certaine? âmes pour elle. Lisez cela, c'est quelque chose de céleste.
Il faut l'avouer, la piété nous donne de bien douces
D'EUGENIE DE GUIÎRIN. 135
choses; si le monde le savait, il en serait jaloux, le pauvre monde qui vit de tant d'amertumes. Je défie que les joies du carnaval égalent celles du mois de Marie; demandez à une danseuse et à une pieuse; il me semble que j'en vois deux dont l'une dit : Mon bonheur passe, et l'autre : Il ne passe pas. Sur ce, je vous quitte en vous embrassant bien fort pour vous prouver que je vous aime. Gela ne passe pas non plus ; ce n'est pas un bonheur mondain, oh ! non, mais bien divin, de s'aimer tendrement et pieusement.
Mon père veut que j'ajoute, par post-scriptum, ses souvenirs et hommages accompagnés d'amitiés. Vous en êtes aux confidences, je crois, aux secrets que vous lui tiendrez, dites-vous. Serait-ce à moi, à qui vous dites tant de choses? Si je trouve une autre feuille, nous continuerons de causer.
Voici du papier de quoi rester un peu avec vous, chère Louise. Que vous dirai-je à présent? Mon petit bulletin est bientôt fait quand il n'est question que d'ici. Mon désert donne peu à dire et à penser, à moins qu'on ouvre le cœur : il vient bien des choses alors. C'est ce qui fait notre correspondance et son charme pour nous deux. Oh ! le plaisir de se voir, de s'entendre à l'intime I L'amitié aime bien cela.
Un mot du monde h présent. Nous n'y sommes pas mortes encore. Ce qui s'y passe a de l'intérêt quelquefois...
Je ne sais plus rien. Oh ! je me trompe, grande
nouvelle encore : l'arrivée de M. Vialar l'Africain avec un prince arabe. Pour qui sait voir les choses dans les hommes, il y a beaucoup à voir dans ces deux, dans un Gaillacois venu d'Afrique et dans un Africain à Gaillac*. La Providence, qui mène tout, n'aura pas pour rien tiré l'Arabe du désert. Emilie reste encore à Alger.
Pour cette fois tout est dit, hormis que j'aime vos sœurs et vous.
J'aurais bien voulu aller à Salies^; mais je vous l'ai dit, je crois, le mauvais temps ou la grippe m'en ont empêchée. Tous mes mentors étaient malades, je ne pouvais pas partir seule. Que fait la typhoïde? Je la supplie bien de ne pas vous atteindre, que le docteur n'ait pas à vous tâter le pouls. Ici on va à merveille, mais l'épidémie nous entoure, il meurt du monde.
A M»" IRÈNE COMPAYRE,