M"* (le Sainte-Colombe, amie et cousine de M"* de Guérin
de vous remercier de tant d'amitiés, tendresses, amabilités, raretés, nouveautés, douceurs que votre cœur m'envoie. Chère Louise, écrivez-moi; plus vous m'écrivez, plus j'ai d'envie de vous lire. C'est une gourmandise de cœur, contentez-la, celle-ci n'est pas des sept péchés capitaux. Oh ! c'est si doux de s'écrire, et si permis, quand on ne se dit que de bonnes choses. Écrivons-nous; je ne crois pas que nous nous chargions la conscience.
Qu'en dirait le P. Pernet, si nous le faisions consulter? « Mon père, deux amies qu'une grande distance sépare, voudraient savoir s'il leur est permis de s'écrire souvent, de s'écrire tendrement et beaucoup , beaucoup , sans fin. Leur correspondance est mêlée de mille choses diverses: Dieu, le monde, le prochain, les couvents, les salons, les rois, les peuples, les auteurs, les prédicateurs, les missionnaires s'y trouvent; vous, mon père, vous vous y verriez quelquefois. Que pensez-vous de ces lettres ? On n'y médit pas du prochain, on parle bien des missionnaires. Oh! ce n'est rien de mauvais; mais parler du monde, de ses plaisirs, de ses fêtes, se peindre un tourbillon dans lequel on est emporté, n'est-ce pas dangereux, mon père? — Très-dangereux , tiès-défendu ; la plume est comme une bouche chrétienne qui ne doit dire que des choses édifiantes. Rodriguez cite un religieux qui, après un long temps, re(;ut des lettres de sa famille, qu'il jeta au feu sans les lire, de peur de quel(iue tentation, de quelque
D'RUGENIE DE GUERIN.
regret au souvenir du monde. Trait admirable, qui nous fait voir comme les saints craignent le monde» et la force que Dieu leur donne pour s'en détacher. » Brûler des lettres sans les lire ! cela étonne le cœur, le pauvre cœur humain , le mien , qui ne saurait pas s'y résoudre. Jeter des lettres de Louise au feu sans ies lire! impossible; mais je ne suis pas religieuce.
A M»« ANTOINETTE DE BOISSET
[Septembre 1837.1
Que ne vous dois-je pas, chère Antoinette, pour votre lettre, les jolis détails, les images, les indulgences, tant de choses saintes et aimables que vous m'avez envoyées ! Ce cher paquet me fit bien plaisir: je voulais vous en remercier tout de suite, et je ne le fais que bien tard. Mais je suis occupée, tout occupée de notre malade. Cette laison sera assez bonne auprès de vous qui savez ce que c'est que d'être garde-malade, et si indulgente d'ailleurs. Me voilà donc tranquille à ce sujet, et prête à vous dire, comme vous me le demandez, ce qui me fait plaisir et peine à présent.
Le plaisir sera bientôt dit ; c'est le plus court chapitre de la vie cour l'ordinaire, quelquefois môme
il n'y a rien, comme pour moi à présent. Une peine me gâte tout : c'est de voir Maurice malade ^ Que je ''ûus plains à présent, ma chère amie, qui avez eu si souvent et si longtemps ce chagrin ! C'est à mon tour à présent, les croix passent de l'un à l'autre; heureux celui qui les supporte comme il faut! J'espère que le bon Dieu ne refuse pas cette grâce. C'est bien triste de voir souffrir, maigrir sous ses yeux, sans y rien pouvoir. Oh ! qu'on sent bien alors le peu qu'on est l'un pour l'autre ! Que sert l'affection la plus vive? Je me le demande cent fois auprès de mon pauvre frère, que je voudrais tant guérir. Rien ne lui fait, la fièvre et la toux vont leur train, et font un ravage affreux sur cette pauvre figure : il n'est plus connaissable. Je crains je ne sais quoi; mille idées désolantes viennent; ma chère amie, que je voudrais que le bon Dieu nous le guérit ! Je le recommaude maintenant à vos prières et à celles des congréganistes qui voudront bien avoir la charité de s'intéresser pour ce pauvre malade. C'est pour un frère de leur sœur; dites-le-leur à ces bonnes âmes, el que nous ne formons qu'une famille devant Dieu. Je leur serai bien reconnaissante, et à vous aussi, roa chère Antoinette.
Votre voyage est charmant; je vous ai suivie à
1. Maurice cic Gnriiii, (lui venait d'arriver au Cayla tri's-souiïrant, y resl.ijusqii'au '25 janvier 1838; séjour qui explique lu lacune laissée entre le quatrième et le cinquième caliier du Journal que sa sccut écrivait pour lui.
D'EUGÉNIE DE GUERÎN. 145
Viviers, au bassin, à Gaïx, à Castres, un peu partout; je m'arrête pour rendre à M"* Coralie son gracieux souvenir. C'est une personne charmante, de celles qui plaisent tout d'abord. Je voudrais bien qu'une autre retraite, je ne sais quoi, pût nous fair;j rencontrer. Quand sera-ce ? Il est des choses et des personnes qu'on ne voit pas deux fois. Il en sera mieux que cela pour vous, je l'espère, mais je ne sais pas quand non plus. Me voici jusqu'à ce que Maurice soit guéri. Louise me réclame, et je lui avais promis une autre visite d'automne ; mais nos projets tombent comme des feuilles mortes.
A M"« LOUISE DE BAYNE.
Le 6 octobre [1837J.
Enfin je puis vous écrire. C'est une chose rare pour moi depuis quelque temps qu'un moment de loisir, de ces moments dont on dispose à sa fantaisie. Il a fallu pour cela un dimanche; c'est le jour du repos, repos de robes, de fichus, de bonnets, de mille chiffons que nous arrangent nos dames. Nous le.s avons encore, nos Indiennes'. Caroline ne s'ennuie
1. M'i« Caroline deGervain,C|ue Maurice de Giirrin t^pnnsa un r»u jiius lard, (fait venue au Cuyla avec sa tante. (V. \ui Journal, p. ISJ.)
pas du tout et nous dit souvent qu'elle se plairait mieux à la campagne qu'à Paris. Mais c'est bon à dire l'été, quand le soleil luil, quand les chemins sont bordés de fleurs. Aujourd'hui qu'il a fallu mettre de;socques et piétiner dans la boue pour aller à la messe, l'j dehors avait moins de charmes. N'est-ce pas, Louise, que la campagne est peu aimable à présent?
Chère amie, je crains fort que vous ne vous ennuyiez, surtout si vous n'avez pas la comtesse qui vous laisse à tous un grand vide. Dans votre dernière lettre vous me disiez qu'elle était partie pour Lastours ; cette visite peut être longue. M'"^ de Lastours aura longtemps besoin de votre sœur, si aimable, si bonne, si consolante. Si j'étais affligée, je la voudrais près de moi. Eh! mon Dieu! quelle excellente chose qu'une amie chrétienne quand on pleure !
Pour le moment nous sommes bien contents au Cayla : notre malade guéri*, la jambe qui se redresse, des amis parfaits, musique, chants, rire, air de bonheur sur tous les visages; c'est si bien que je crains toujours quelque chose; il ne faut pas se fier au bonheur.
11 est vrai que de temps en temps passe quelque nuage, de tristes nouvelles, des morts imprévues comme celles de notre cousine de Toulouse. La pauvre fille s'en est allée jouir du bien qu'elle a lait. Sa vie fut pleine de bonnes œuvres.