‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 24 sur 69 · I. M. Uc Guûriri père · texte numérisé non relu

I. M. Uc Guûriri père

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Nous regrettons encore une autre amie et une bonne amie, la bonne Lisette de Sainte-Colombe, chez qui j'allais à Lisle. Ainsi nos connaissances s'en vont, celle-ci est vivement regrettée des jeunes personnes aussi bien que de celles de son âge; elle savait se faire aimer de tous. Pauvre Lisette, puis-je me figurer de ne plus la trouver dans cette vieille maison, auprès de cette pauvre sœur infirme qui ne voyait qu'elle depuis plus de trente ans? C'est celle-là qui est à plaindre! mais je ne pense pas qu'elle résiste à cette secousse. Cependant Antoinette me dit que i\I"*Poulotte supporte cette perte avec un courage étonnant. C'est que Dieu la soutient à présent comme il l'a soutenue pendant soixante ans d'épreuves...

J'en étais là depuis huit jours, ayant jeté ma lettre dans un carton de voyage qui est demeuré en route, et moi au Cayla. Enfin me voici, contre vent et marée, chez mes cousines deGaillac; et voyez le malheur, elles partent ce matin pour Monteîs*. Cela me contrarie de ne rester que quelques heures chez ces bonnes amies que je n'ai pas vues depuis dix-huit mois. Tant de choses m'ont retenue au Cayla cet été! INos indiens nous quittent aussi; tout à l'heure je vais les joindre et prendre le chemin d'Albi, que ces dames veulent voir, c'est-à-dire la cathédrale. Oh ! ma chère, quelle vie d'agitation est la mienne depuis un mois!

1. Vieux château, appartenant alors à la famille de Tiu'zac. (V. le /ournal, p. 236 et 3o6.)

Mais passons vite au plaisir que j'ai eu hier soir de rencontrer M. Charles chez mes cousines et de lire votre chère lettre.

Adieu; je dérobe un instant au bon Dieu pour vous écrire, car j'ai abrégé mes prières. Je ne veux pas que M. Charles vous revienne sans un souvenir de votre amie la négligente, et qui pourtant vous aime fort. Mille choses à vos sœurs.

Le 8 octobre, à 6 heures du matin.

Gaillac, le 4 décembre 1837.

Madame,

Votre lettre vient de m'arriver du Cayla. Je me hâte de vous répondre, et pourtant je vous aurai bien fait attendre; cela me peine. Par bonheur, voici de bonnes nouvelles. Maurice va bien, très-bien; il se remet à la vie, à tout, et se moque à vue d'œil des arrêts de la médecine. Cela me rend bien heureuse, bien reconnaissante aux amis qui ont pris tant d'intérêt à lui, à vous, madame, à Dieu surtout qui m'a

1. M"" de Maistrc, sœur de M. Adrien de Sainte-Marie, ami de Maurice de Guérin, avait écrit à M"* Eugénie de Guérin pour lui de mander des nouvelles de la santé de son frère.

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rendu mon frère, qui me le conservera, j'espère. Depuis cette guérison merveilleuse, j'ai grande foi à la prière, je'l'aime. Oh! la prière est si bonne, si utile, si douce pour ces pauvres cœurs de femme ! je n'avais que cela quand mon frère était si malade. Il nous faut une consolation surhumaine quand ce qu'on aime fait souffrir; en Dieu seul est l'amour sans larmes et d'une durée éternelle.

Je voudrais que tout le monde sût cela, que les malades, les affligés, tous les souffrants allassent puiser à la grande source des consolations. Ils seraient bientôt moins à plaindre. Je le dis à Maurice, qui aussi a besoin de quelque chose du ciel. Quel bonheur, madame, si vous rameniez mon frère à des principes religieux, si vous faisiez sur le monde la conquête d'une belle âme pour l'amener à Dieu! Cette œuvre serait belle et bien digne de vous. Que cela vous vaudrait de grâces et que je vous bénirais! Essayez, vos paroles ont sur lui tant de puissance ! Je reconnais comme vous les grandes qualités de mon frère, et me sens toute sympathie pour qui veut les apprécier. J'aimerais bien qui lui aiderait à les rendre utiles pour son bonheur en ce monde et en l'autre.

C'est assez vous parler de lui, je pense, pour calmer vos inquiétudes; il me reste à vous témoigner, madame, toute ma reconnaissance de votre vif intérêt et à vous recommander votre santé au nom de vos parents, au nom de Dieu, qui vous aime et qui veut que vous viviez pour l'aimer aussi. Me meUv^-}e

pour quelque chose dans cette recommandation? Sans doute, puisque vous m'avez dit que vous m'aimiez el çue je ne vous veux que du bien.

Adieu, madame; recevez l'assurance de mes sentiments d'affection et de reconnaissance, et permettez que je finisse en embrassant votre charmante Valentine.

A M>i« ANTOINETTE DE BOISSET.

25 janvier [183S).

Maurice va partir, je veux lui donner votre livre, chère Antoinette, mais j'ai à peine le temps de vous dire que je vous remercie bien de cette pieuse lecture. Au moment d'un départ, d'un adieu, peut-être bien long, vous comprenez si le cœur et le temps sont pris. J'ai garni cette malle comme un cercueil qui va s'en aller tout à l'heure. C'est trop pourtant, car j'espère bien que je la reverrai, cette chère malle que j'aime tant à défaire. Votre commission se fera un peu tard ; le froid a retenu Maurice quinze jours, mais le lendemam de son arrivée il ira voir la sœur Clémentine et lui remettra vos paquets.

Maintenant un mot de remerciement pour votre lettre et les images. Allons, je vois que vous me trouvez sage, et cela me fait bien plaisir. Je tâcherai toujours (le mériter des images et le titre de bonne con-

gréganiste que vous me donnez. Bien soit s'il n'ess pas dû à la faveur. Quoi qu'il en soit, je m'en félicite et vous dis merci.

Quelques jours après votre lettre, nous avons appris la mort de M"*" de ïholosany par une lettre ds part. Même on nous a dit que sa pauvre sœur l'avait suivie le même jour. Espérons qu'elles sont au cieL Nous avons tout près d'ici une épidémie qui fait des ravages, c'est un mal à la gorge qui prend les femmes et les tue. M. Rigal est, dit-on, à Yaour depuis une quinzaine, pour examiner ce nouveau choléra. C'est singulier qu'il se prenne à nous seulement. Serionsnous plus méchantes? Qui sait? Je ne mets jamais la malice en doute pour l'une ou l'autre moitié du genre humain. Mais voilà qui rabat les joies de ce monde, que ces maladies, que ces morts, que ces départs aussi. Adieu, ma chère amie; le père de Geramb comprend bien tout le peu qu'est la vie et tout ce qui est sous lo ciel. Voilà un détaché 1

Touiours toute à vous.

A M""= LA BARONNE DE MAISTRE

Albi, le 12 mars [1838].

Gomme l'autre fois, j'étais à Gaillac, et votre lettre au Cayla. Je suis fâchée de ce retard et vous écris tout de suite; je vous écrirai tous les jours.

puisque mes lettres vous font du bien ; faire du bien est si doux ! surtout à une âme comme la vôtre. Dieu sait tout le bonheur que j'y trouve, combien j'aimç votre correspondance, et que vous m'appeliez votre amie. Donnez -moi ce nom, et je ne vous en donne pas d'autre ; croyez-moi, ma chère Marie, cela vaut mieux pour le cœur que la cérémonie, laissons-la de côté, comme vous dites et vous faites.

Oh! oui, la date de votre lettre m'a fait trembler, tant je crains, chère amie, que l'air de Paris vous fasse mal. Il n'est pas bon, en effet, puisque j'en ai vu revenir tant de personnes malades, et vous allez rentrer dans le lieu de vos souffrances, retrouver la cause de vos maux de cœur, de tout ce déplorable dérangement de santé ! J'aimerais mieux vous savoir à la campagne, loin , loin du monde. Mais vous me promettez de vous bien soigner, d'éviter toute émotion, tout ébranlement, d'écarter ce qui pourrait vous nuire, de changer vos goûts. Je ne sais comment le monde se personnifie dans mon esprit comme un être que vous avez aimé, être aimable, mais dangereux, avec lequel on ne peut se trouver sans risques. Voyez le mal qu'il vous a fait, voyez l'état de votre santé, voyez aussi l'état de l'âme, aussi souffrante que le corps. Hélas! quel dérangement, quel malaise, quel dégoût de toutes choses I

Oh ! s'écriait un saint cTans cet état, quel poids de tristesse m'a fait le monde! quelle amertume il laisse

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en se retirant! Tous les séduits disent de même, dès que Dieu les a éclairés.

C'est une grâce, et une grande grâce que cette lumière; elle vous vient, chère amie, et vous allez en profiter; il faut lui ouvrir cœur et âme, la recevoir de tous côtés, comme une maison dont on ouvre les ouvertures pour laisser entrer le soleil. Que vous serez bientôt tout autre, plus tranquille et plus heureuse ! Il me tarde de vous voir là ! Vous y viendrez, la vie chrétienne n'est pas loin de vous. Ce n'est pas d'être perdue dans l'amour de Dieu^ et de ne vivre que dans le ciel, comme vous pensez de moi. Ce sublime de la piété n'est pas mon état, ni ce que Dieu demande d'une pauvre faible créature à peine s' élevant de terre. Nos devoirs ne sont pas si haut ; Dieu ne les a pas mis à la portée des anges, mais à la nôtre. Qui de nous ne peut prier, faire l'aumône, donner des consolations, soigner ses parents, élever ses enfants; qui ne peut combattre ses penchants, surmonter ses goûts, renoncer au mal et faire le bien ? Y a-t-il rien là qui soit au-dessus des forces humaines? Et c'est la vie chréti'inne, l'amour de Dieu, qui n'est autre chose que l'accomplissement de tous nos devoirs.

Oh! si l'on connaissait la piété, on n'en aurait

pas tant peur, et on n'en dirait pas tant de mal :

c'est le baume de la vie, et peut-être on croit dans

le monde qu'elle consiste en amertume, en rudesse,

en sauvagerie; mais, croyez-moi, rien n'est plus

doux, plus pliable, plus aimant qu'une âme pieuse. J'en connais qui souffrent tout, qui pardonnent tout, qui aiment tout, qui sont capables de tout ce qui est grand, noble, généreux, l'admiration du monde, si le monde les connaissait. Voilà ce que bien jeune j'ai remarqué, et m'a remplie d'amour et de vénération pour cette religion qui rend les hommes si parfaits, qui fait de ai douces et bonnes créatures. J'ai eu des exemples sous les yeux; j'ai vu ma mère, et chaque souvenir d'elle, de sa résignation, de son courage dans ses malheurs et ses souffrances, grave plus profond dans mon cœur le sentiment religieux d'où lui venait son secours.

Voyez, ma chère Marie, si ce n'est pas une grâce que Dieu m'a faite d'avoir été instruite et préservée de bonne heure. J'ai peu vu le monde ensuite. Si je l'avais beaucoup vu, il m'aurait séduite comme une autre , sans doute ; ainsi mes quatre talents pourraient bien se réduire à un : à un état de préservation, dont je dois pourtant de grandes grâces â Dieu, car ainsi je ressemble assez à la vigne de l'Évangile entourée de haies. Que vous êtes bonne de me trouver indulgente et de vous étonner que je descende dans ma conscience pour excuser des erreurs ! N'estce pas ce que la charité nous enseigne, ce que doivent pratiquer entre eux les chrétiens? Un solitaire appelé à juger un de ses frères, s'avança portant un panier de sable sur ses épaules, et comme on lui demanda ce qu'il prétendait avec ce fardeau : « Ce

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sont mes fautes, dit-il, que je porte derrière moi. » -\dmirable réponse! dès qu'il est question des fautes et des faiblesses d'autrui, chacun doit penser à sos panier de sable.

L'état de votre santé me peine fort. Oh ! si j'avais été une de ces amies qui sont venues vous voir 1er jours gras, je ne vous aurais pas quittée pour ub bal. Yoilà le monde qui ne sait pas sacrifier un plaisir ; c'est triste à voir et à éprouver. Il y a un endroit de votre lettre qui m'a navrée; c'est quand vous parlez du bruit, du plaisir et des fêtes avec un cœur mort, et que vous ajoutez : « Si je dois mourir jeune, si je ne dois pas vous connaître en ce monde ^.. » Oh ! ne parlez pas ainsi ; vous guérirez, j'espère, nous nous verrons. Il est probable que je viendrai à Paris : Maurice me veut, et bien des raisons m'y attirent.

Adieu; je suis bien aise que vous fassiez la prière, ce fruit si doux. Chaque matin nous sommes ensemble devant Dieu et devant la sainte Vierge ; croyez qu'il vous en viendra du bien. J'ai chargé Maurice d'un pieux souvenir pour vous, d'un livre ^ que je vous prie de lire. Vous y trouverez charme et consolation. Croyez-moi, ma chère Marie, toute à vous; ne me laissez pas trop longtemps en peine, songez! que votre santé me tourmente.

1. M™» de Maistrc et M"" de Guc'rin ne sYtaiVnt pas encore vues.

2. Le texte original de l'Introduction à la Vie dévote, par saiul Prançoifl de Sales.

A LA MÊME»

7 avril [18381.

D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh ! vous ne devineriez pas. De me chauffer au soleil sur un cimetière. Lugubre foyer, si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté. Là j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés : il n'y manquait que ma mère qui, hélas! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce malin, et comme il y avait du monde et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil sur le cimetière, et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l'autre monde, et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe! Comme on y lit de vérités, comme on y trouve de lumières! comme les illusions, les erreurs, les rêves de la vie s'y dis-

1. M"'' de Gu(^rin a transcrit cette lettre tout entière avec de légères variantes dans le VII"" caliicr de son Journal, et on la troiiv* dans l'édition que nous avons donnée (pages 18i-189j. Après quelqu» hésitation, nous nous sommes décidé à la reproduire ici, pour ne pas rompre le fil d une correspondance où elle tient une place essealiellc.

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sipent, et tous les enchantements! Au sort.'r de !à le monde est jugé, on y tient moins

Le pied sur une tombe on tient moins à la terre.

Il n'est pas de danseuse qui ne laisse sa robe de baet sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oublie sa beauté, personne enfin qui ne revienne meilleur de cette terre des morts. Mais que vais-je dire à une malade! pardon, pauvre amie. Je devrais voua égayer, vous distraire, vous chanter quelque douce chose, comme le joyeux bouvreuil', mais je suis un oiseau qui s'abat partout, qui vaiie fort son ramage, suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m'écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, noua avons des différences de nature et d'éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l'a faite, qu'elle ne repose sur rien d'humain. Ne s'être jamais vu et s'aimer, n'est-ce pas presque céleste ? Aussi je vous aime d'une façon toute sainte, je me sens au cœur quelque chose qui devient tout tendresse et prières pour vous.

Que je voudrais vous voir heureuse I Votre bonheur... qui le peut faire? où le croyez-vous? dites, que je vous aide à le trouver. Ce n'est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons;

mais quelle recherche ! Avez-vous lu l'histoh'e de ce roi, désolé de la mort de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter, pourvu qu'on lui trouvât trois heureux, pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Notre âme donc resterait morte, s'il lui fallait pour vivre un bonheur humain; mais au contraire, il faid sortir de toute l'enceinte du monde, et chercher au delà, c'est-à-dire en Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n'a pas de bonheur; ceux qui l'ont le plus aimé le disent : il distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Oh! le monde a de belles fêtes qui attirent ^ mais, sois-en sûre, tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d'une amie du monde, je trouve tout un sermon. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu même des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser, si jamais je les rencontrais. Savez-j vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites voir le monde, que vos lettres sont des tableaux qui me détachent fort de toutes nos illusions, de tout ce qui ne vous rend pas heureuse? Votre expérience m'instruit, et je bénis Dieu cent fois, de ma vie retirée et tranquille. Quel danger autrement! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres; le même levain est dans tous, mais il fermente ou ne fermente pas,

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suivant les circonstances et la volonté, car le vouîoir est pour beaucoup, je pense, dans le développement du cœur : on lui aide à être bon ou mauvais, presque comme un enfant qu'on élève. Aussi n'est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres, que nous serons jugés. Oh ! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur, pour qu'il ne succombe pas. Et tant de dangers au dedans, au dehors ! mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter le monde !

Ah! mon âme craint tant de se souiller sur terre! Ah ! comment conserver sa divine blancheur Au milieu de la fange et parmi la poussière Qui s'attache ici-bas à tout, môme à la fleur?

Voilà pour vos oraisons jaculatoires; je suis toute contente de vous en fournir, mais vous en pourriez faire de plus saintes. Je ne m'attendais pas que vous les fissiez si haut, en plein salon ; prenez garde à ma vanité, elle vous entend. Mais voilà une tristesse, un regret; je vois que mon paquet pour l'Ile de France sera demeuré chez vous, et que mon pauvre cousin aura cru que je l'oubliais. Je n'ai^ regret qu'à cela; je me félicite, du reste, d'un hasard qui vous a ouvert cette lettre, et m'a valu votre amitié, car, de ce jour, vous m'avez aimée, dites-vous. Que ne le disicz-vous plus tôt! 11 a fallu pour cela

bien des jours, d'événements, de choses, un enchaînement qui nous lie enfin. Mais quand nous verronsnous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée ! mais je n'accepte pas encore, n'ayant pas pris époque pour mon voyage. Je n'irai à Paris que pour le mariage ou après, ce qui n'est pas fixé^ On attend des papiers de Calcutta, qui décideront l'aU'aire tout de suite. Oh ! qu'il me tarde, qu'il me tarde de savoir si mon pauvre frère aura ou non une position sortable ! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes! le voilà encore malade ; il a eu trois accès, et sa toux et sa pâleur revenues! J'ai su tout cela, non pas de lui ; c'est ce qui me met plus en peine de voir qu'il ne m'écrit pas. On nous dit qu'il se remet, que la fièvre le quitte; mais j'ai peur qu'on nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d'avoir la complaisance d'envoyer chez lui, et de me dire franchement ce qui en est. Ce n'était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecin lui défendait de sortir. Je lui défendrais bien ce mauvais air de Paris, si j'étais là, et surtout de s'éviter toute émotion : c'est ce qui le tue. Qu'on lui évite tout ce qui porte au cœur ! Je remercie M. de iMaistre de la visite qu'il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance, que vous lui conserverez, j'espère, et pour lui et pou;' moi. Mais parlons de vous, de votre

chère santé, qui m'intéresse ainsi que vous savez; non, vous ne savez pas, ni tout le plaisir que m'ont fait ces mots : « Je suis mieux, beaucoup mieux. » Oh! que ce mieux vous demeure, qu'il aille croissant, et qu'en vous voyant je vous trouve guérie , chère malade; entendez -vous? guérie! Travaillez' bien à cela, suivez l'avis de votre médecin, ne vous occupez que de votre santé, et pour mon bonheur seulement cultivez un peu l'amitié qui console de bien des choses; puis, Dieu aidant, nous verrons que tout ira mieux. M'oublions pas non plus la prière, remède de l'âme. Si mot? nvre est de votre goût, lisez-le, et votie directeur sera content. Chère Marie, quel nom me donnez-vous là? Mais j'accepte tout de vous, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile de quelque façon que ce soit. Savez-vous que la (ièvre vous inspire joliment, et que votre hymne aux souffrances m'a frappée? Mais quel sujet! n'en prenez pas de pareils, je vous prie; que je ne vous voie pas crucifiée sur ce calvaire, sans espérance, où la douleur vous dit : « Tu m'appartiens et ne m'échapperas pas; la fatalité t'a marquée ixu berceau... :» Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur, chacun souffre de quelque chose; mais comn; ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mai:^ on voit les cicux ouverts... Oh! la foi, la foi! rien que cela ne console et ne fait comprendre la vie. Je vous parle à cœur ouvert, c'est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que

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le vôtre. Avez-vous auprès de vous Valentine? Diteslui qu'une amie de sa maman l'embrasse et l'aime bien. J'aime les enfants.

A LA MÊME

Le 4 mai 1838.

Merci, ma bonne Marie, merci des bonnes nouvelles que vous me donnez du malade*. Je vous crois, je suis tranquille de ce côté; mais du vôtre, du vôtre ! il s'en faut que je sois tranquille. Au lit depuis quinze jours, toujours souffrante et délabrée. Mon Dieu, quand serez -vous donc remise? quand me prouverez-vous que mes lettres vous font du bien, comme vous dites ? Je crois qu'elles vous peuvent fort peu, que je ne puis rien pour vous soulager; l'amitié ne vous suffit pas, il vous faut un plus fort remède. Au nom du ciel, tournez-vous vers Dieu, je vous supplie, faites-le; croyez-moi quand je vous dis que là est la santé, la vie, le bonheur. Si jo savais quelque ciiose de mieux, je vous le dirais, ma chère malade, car je vous aime et ne vous veux que du bien.

Cependant je vous lais du mal quelquefois ; com-

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