Maurice do Gm'rin, retombé malade à Paris
ment cela se fait-il, n'ayant jamais l'intention de vous adresser rien d'amer? Mais, voyons, n'est-ce pas que vous traduisez mal ma pensée? Comme, entre autres choses, ce qui vous a tant frappée sur la différence de nature et d'éducation. Je voulais dire par là que mon éducation un peu sauvage, comme elle se fait dans les bois, et mes goûts retirés offraient peu d'agréments à une femme du monde, ce qui me faisait craindre pour moi... Y a-t-il dans cette phrase de quoi se faire un dragon? Allons, vous êtes sujette aux frayeurs ; encore une différence entre nous, moi je ne crains rien de votre amitié. Qu'elle sache donc, cette craintive, qu'après que j'ai donné affection, c'est fini; en voilà jusqu'au ciel, où l'on aime encore. Quand Dieu veut qu'on aime, c'est éternellement : l'amitié sainte n'est qu'un écoulement de la charité qui ne meurt pas.
Serez-vous contente à présent ? Direz-vous sa::3 hésiter le Credo de l'amitié? Oh! laissez les doutes, ces soucis du cœur; croyez bien que Marie ne saurait oublier Marthe, que Dieu lui a confiée. Elle l'aime, fera tout pour la consoler, pour la ramener au Sauveur, quand elle s'en croira repoussée. Mais n'est-ce pas elle qui s'éloigne, qui se détourne pour d'autres, qui s'en va dans l'agitation, et se plaint ensuite que Jésus ne lui parle pas au cœur? Ne saitelle pas que Dieu ne parle qu'à l'âme qui se tient amoureusement tranquille pour l'écouter, qui fait au moins effort pour se dégager de la terre ? Écoutez :
lai LETTRES
« Oh ! quand serai-je assez dégagé de la terre pour vous voir, Seigneur mon Dieu, et pour goûter combien vous êtes doux ? Maintenant je ne sais que gémir, et je porte avec douleur ma misère. » Ainsi s'écrie V Imitation , au chapitre si beau qui convertit Laharpe. Voudriez-vous le voir? c'est le xxi^ du troisième livre.
L'admirable ouvrage ! quelle connaissance du cœur ! il y a des passages pour toutes les situations de l'âme, des remèdes pour chaque passion, une mansuétude divine. J'y rencontre bien des choses pour vous, et je me dis : « Si elle était là, tu lui lirais ce passage. » Qui que ce soit lirait ce livre avec fruit. Je le conseillerais aux malades, aux heureux du monde , aux personnes livrées au plus sombre désespoir. Judas, s'il l'avait lu, n'aurait pas pu se pendre.
Vous lisez beaucoup, je pense; ne pourriez-vous pas donner place à quelque lecture pieuse ? Cela vous ferait du bien, vous calmerait; rien n'est doux comme ces voix de saints qui nous parlent do Dieu; rien n'est beau comme ce que Dieu inspire. Les romans me font l'elfet de la poudre : ils brûlent, noircissent, déchirent le cœur; les bonnes lectures ['éclairent, le fortifient, le nourrissent. Les bons livres, c'est la manne du peuple de Dieu, la céleste nourriture des âmes pour le voyage du ciel; recueillons-la. Le monde n'en sait pas le goût ; vous me direz si ce n'est ])as fait pour vous, si ce cœur si
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tendre et cette ardente intelligence n'ont pas goût aux choses divines. Ma chère amie, je suis enchantée d'être avec vous, mais il faut que je vous quitte pour aller voir un malade avec ma sœur.
Le 5. — Je reprends, au chant du rossignol qui chante sous ma fenêtre; c'est charmant de l'en- 'endre, d'écrire comme sous sa dictée. Doux musicien! je le voudrais dans votre chambre à Paris, il vous ferait plaisir; mais ces bardes de la solitude ne veulent pas nous quitter. Aussi nous font-ils nos concerts, à nous autres ermites; Dieu ne veut pas que nous soyons sans plaisirs. Les champs en sont pleins, fleurs, verdure, belles plantes à chaque pas, oiseaux partout, puis un air ! air tout embaumé. Quel charme que la promenade, et d'errer comme les perdrix !
Hier nous fûmes voir le malade, pauvre homme de nos amis, pris tout à coup d'un transport au cerveau. C'était pitié de l'entendre délirer, et sa pauvre femme et ses petits enfants qui pleuraient! Oh ! mon Dieu, c'était déchirant; mais il y a moyen de consoler ces pauvres gens, c'est de leur parler de Dieu, qui afllige en ce monde pour nous rendre heureux dans l'autre. Ils saisissent cela tout d'abord ; on n'a besoin que de leur indiquer où la consolation se trouve, la foi la leur fait trouver; la douce religion îes calme, les résigne à tout. Que deviendraient ces pauvres gens sans pain, sans linge, sans rien de ce qu'il faut, si Dieu ne leur restait? Aussi, comme pour se prémunir, le pauvre homme malade a-t-ii
demandé M. le curé, et reçu le saint viatique dans la nuit. Le délire l'a pris au jour. Il avait pressentiment de son mal, et s'est hâté de disposer son âme
J'étais naguère auprès d'une autre malade, une cousine, une amie qui est au ciel à présent*. C'était une sainte; une si belle âme! Oh! oui, ma chère Lili est heureuse; elle a tant souffert, si bien souffert! Au calvaire depuis dix ans, elle disait comme Jésus: « Mon Dieu, que votre volonté soit faite! » Aussi Dieu l'a bien consolée, bien soutenue dans son agonie. Je l'ai vue, cette agonie, je sais comment meurent les saints; et comme elle était belle, angélique, avec ses mains croisées et son crucifix sur les lèvres! Ce fut son dernier baiser. Elle s'en alla, comme disait sainte Thérèse, avec celui qu'elle avait le plus aimé. L'impression de cette mort me restera longtemps, longtemps je me souviendrai de cette figure mourante, de ce lit où je m'appuyais, récitant des prières pour les agonisants, surtout le moment où le prêtre vint dire dans la nuit : « Partez, âme chrétienne, partez de ce monde. »
01) 1 si celte âme n'eût pas été prête! Mon Dieu, qu'il y en a sans être prêtes qui partent pour l'éternité! Cela désole d'y penser. Pauvres âmes malheureuses ! Je vous l'avoue, je regarde comme insensés ceux qui vivent sans foi, sans pratique, qui s'en vont sans penser que Dieu les attend. Négliger la