Cf. le Juurnal, p
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seule chose nécessaire, n'est-ce pas inconcevable dans un être doué de raison, dans des chrétiens instruits des vérités de l'Évangile, qui nous di't : « Que sert à l'homme de gagner tout le monde, s'il vient à perdre son âme ? » Perdre! Quand on réfléchit à CQ perdre, à ce qu'on perd, l'âme s'effraye, comme celui qui se verrait près d'être jeté dans la mer, et on s'attache à Dieu qui sauve; on l'aime, on le sert, on suit sa loi. La crainte est le commencement de la sagesse.
Pardon, mon amie, ae tant de réflexions sérieuses; elles me viennent, et, entre amis, on parle de l'abondance du cœur. Un mot d'aimable, parlons de M"^ de Rivières*. L'avez-vous encore, cette bonne amie ? Le bien que vous me dites d'elle, celui qu'elle vous fait, me font désirer qu'elle vous demeure longtemps. Parlez de moi, j'en suis bien aise, c'est me dire que vous m'aimez ; mais n'allez pas trop loin, je vous prie, vous ne me connaissez pas, vous me voyez trop en bien.
Oui, trop souvent 1g cœur embellit ce qu'il aime.
.le crains la réalité quand vous me verrez tout de bon. Mais qui sait quand cela sera? Mon voyage à Paris tient à des événements à venir. Puis, quitter ma famille, mon père, le cher père, le cher désert ùù j'ai vécu, tout cela me retarde fort.
Je fais bien des vœux pour votre santé. Si vous
1. M"'So()iiie(lc Rivièies, amie de M"-^^ deMaistre, morte en 180i.
saviez comme je voudrais la voir florissante, et que l'enthousiasme de la laideur pût vous passer ! D'où vous peut venir que, défaite, maigre, souffrante, vous me plairez plus que fraîche, bien portante, belle, puisque Dieu vous a faite ainsi ? Aimer la laideur, contre-nature d'une femme ; vous ne pouvez pas l'aimer, ni moi non plus. Il me semble que le péché l'a faite. Je voudrais vous voir belle comme un saint. Dites-moi donc : Je suis mieux. Guérissez vite, si vous voulez me faire plaisir. Eh, mon Dieu! la souffrance, la maigreur ne vous mèneront pas au ciel : c'est par le cœur qu'on y va.
Revenez donc à vous soigner, comme vous me disiez l'autre jour : Je ne veux m'occuper que de me remettre. Songez à madame votre mère, tout affligée de votre état, à vos amis, à vos enfants. Cette petite Valentine, je ne voudrais pas qu'elle vous donnât des peines pour sa santé, ni pour rien; mais les mères en ont toutes des peines, elles ont aussi tant de joies ! un enfant c'est si joli, si innocent, si tendre! Que de bonheur à les baiser, les élever, les instruire! à en faire de belles petites âmes pour Dieu ! Il me tarde de voir un bambin dans la maison , pour faire la mère, pour bercer, dorloter. Ce serait pour moi un bonheur de prendre soin d'une petite créature, de l'élever; son avenir, son bonheur, son cœur ;■ développer m'occuperaient, je n'aurais le cœur qu'à cela. Quel bonheur Dieu fait aux mères en leur donnant un enfant! le précieux trésor!
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Adieu. Je ne sais pas l'italien, et je n'ai pu comprendre votre fin de lettre, et ce qui précède ne m'a pas trop aidé. Voulez-vous deux fleurs du Cayla en souvenir de notre printemps? Il y en a une pour M"® de Rivières, comme amie d'amie. Nous les appelons Dames de onze heures, parce qu'elles s'ouvrent alors. Nous en avons d'autres à d'autres heures ; jolies horloges des champs.
Une seule chose me calme, me soutient: c'est la communion. Dieu me fait sentir qu'il est le souverain consolateur, l'unique appui d'une âme malade. Oh ! sans cela, que devenir? que faire d'un cœur désolé et assez fait pour s'échapper à tout moment vers les créatures? Si Dieu ne le garde, tout est perdu. Je comprends le désespoir sans la foi; mais avec cela, avec cette divine assistance, tout change en nous: on ne souffre pas moins, mais on souffre en chrétien ; on souffre en Dieu, pour Dieu; on souffre en aimant, ce qui adoucit toutes choses. Ma chère et bien aimée, je vous ouvre toute mon âme, qui fait pitié. Si vous priiez, je vous dirais : priez pour moi; mais oui, vous priez, il est impossible que vous n'ayez pas recours à la prière, plus que jamais. Oh ! le ciel, l'autre vie, pour consoler d'être sur la terre 1 Le malheur &?\x\ t'ait croire à l'immortalité.
no LETTRES
A LA MÊME
8 juin [1838J.
Pauvre enfant! pauvre mère! que je vous ai plaintes vous et Valentine de ces trois jours de souffrances^ d'angoisses, d'agonie! C'était une épreuve que Dieu vous envoyait. Comme la mère de Jésus, il a voulu qu'un glaive de douleur transperçât votre âme. Mais votre enfant est sauvée, elle vous est rendue cette chère petite, ce précieux trésor que vous aimez tant : bonheur, double bonheur, car vous m'êtes aussi rendue. Je vous voyais morte auprès de ce triste petit chevet.
Que je bénis Dieu, mon amie, de cette guérison, quand je pense à cette effrayante faculté de souffriique vous avez en vous! Hélas! c'est ce qui vous consume, détruit votre santé, toujours ayant quelque chose à souffrir, sans parler de ce que vous ajoutez par la pensée à vos souffrances morales. Sans doute, il est bon de regarder nos peines comme des épreuves, des punitions que Dieu nous envoie; car ce ne peut être autre chose, vous l'avez bien compris, je le vois avec consolation, mais je crains que vous n'alliez trop loin, qu'au lieu de vous soumettre avec résigna^ tion vous ne vous abattiez avec désespoir. Ce mot est dans votre lettre. Je ne l'aime pas, Dieu ne le veut pas dans une bouche chrétienne, l'affreux désespoir.
C'est de la langue de l'enfer; ne le dites plus, je vous prie, vous qui devez avoir tant d'espérance, vous dont le cœur se tourne de plus en plus vers le ciel, vous si visiblement aimée, soutenue de Dieu.
Telle que je vous vois, vous me semblez un miracle d'assistance divine. Auriez-vous sans cela résisté à tant d'assauts de toute sorte, frappant coup sur coup , tantôt au cœur , tantôt la santé ? De plus fortes que vous ont succombé; quelque chose de surhumain vous soutient, vous fait vivre, je parle moralement et physiquement. On peut le dire, quand la faculté de médecine vous abandonne, quand la science ne sait plus rien. Ne faut-il pas croire qu'il est une faculté plus haute qui prend soin de vous, qui vous fait vivre? Mais vous croyez qu'elle vous a fait du bien, alors qu'elle aille en paix et vous y laisse. Ce serait le mieux, je pense, de ne pas vous tourmenter par tant de divers traitements. Mais vous souffrez, il faut chercher des remèdes; ma chère malade, ils sont pour vous dans le calme, la paix du cœur, la cessation de tout ce qui a troublé, dérangé, détruit votre santé. C'est l'âme chez vous qui tue le corps, comme cela se voit chez d'autres.
Cependant vous êtes mieux, bien mieux en to it qu'il y a quelque temps; même l'enthousiasme de îa laideur vous passe *. C'est revenir d'un excès, je regarde ainsi votre enthousiasme, dans quelque bons
1. Les deux pa^ns rnù suivent ont été transcrites, avec des valiantcs, dans le Journal^ p. 21G-218.
sentiments qu'il vous semble être venu. L'amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d'un miracle de conversion, comme on l'a vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l'âme, lui fait oublier la beauté du corps, même la haïr comme une occasion de péché, mais quel épurement, quel détachement! Qui de nous, femmes, en est là? Moi, qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j'en suis avec mes sublimes contemplations, elles n'ont pu m' élever au-dessus de la vanité.
0 chère amie, ne parlons pas de contempler, c'est l'état du ciel, des bienheureux; nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir s'abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères, de nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi , connaissance indispensable pour nos aflaires spirituelles, pour le salut. Cela ne vaut-il pas mieux que de beaux transports, qu'une piété d'imagination qui s'en va comme en ballon toucher les astres et tomber ensuite? Il y a dans la piété un côté idéal qui a ses dangers, qui remplit la tête de ciel, d'anges, de pensées séraphiques, sans rien mettre de solide au cœur, sans le tourner à l'amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous parlerions le langage des anges, nous ne serions que des airains sonnants, des cymbales retentissantes.
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Ce passage d'une épître m'a toujours frappée, ma fait craindre de parler de la [)iêté sans en avoir assez dans l'âme; mais vous m'assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m'encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive. Je ne serai donc plus ingrate, mais heureuse de croire au bonheur que je vous fais, tout inconcevable qu'il est; je ne m'en serais jamais doutée, ni d'avoir jeté desneurs sur les heures arides de votre vie. Gomment cela s'est-il pu faire? Le beau mystère que le cœur comprend bien vite: vous m'aimez, je vous aime, voilà qui rend tout aimable, même ma petite dame de onze heures, pauvre fleurette des champs si étonnée, si charmée des jolies choses que vous lui adressez, vous et votre amie. Mais vous pouvez les lui dire sans flatterie, car c'est une fleur bien gentille. Je l'aime b-eaucoup. Si jamais je venais dans vos jardins des Coques, j'aurais bien envie de vous en planter une. Ce serait un peu de ce Cayla que vous aimez aussi où vous vivez quelquefois, où vous vous réfugiez du milieu du monde. Vous m'avez bien vue dans nr^ chambrette, écrivant, lisant, regardant à ma fenêtre tout un vallon de verdure où chante le rossignol. C'est bien cela pour quelques instants; mais voyez-mci ensuite dehors parmi des poules et poulets, filant, cousant, brodant avec Marie dans la grande salle. Nous sommes fort occupées au ménage; d'une chose à l'autre, le jour s'emploie, la vie passe, puis viendra
le ciel, j'espère.
En attendant, je me trouve heureuse où je suis; ailleurs je le serais moins peut-être. Je reconnais, comme vous dites, que je suis heureusement née pour habiter la campagne. Dieu m'a bien placée, il fait tout avec amour et providence ; il ne fait pas naître la violette dans les rues. C'est dans ma nature d'être heureuse ici, loin du monde, des plaisirs, sans besoin de courage pour changer ce que vous appelez mon malheur en bonheur. Quel malheur? Je ne m'en vois pas. Je n'ai connu que des peines de famille. Ne croyez donc pas que j'aie tant souffert pour arriver où je suis, à l'état de calme que vous croyez une victoire. C'est celui du soldat qui ne va pas au feu ; pas autre chose, sans mérite ou bien peu, car on a toujours quelque petite guerre à soutenir dans son cœur.
Ma chère Marie (dois-je vous appeler Henriette ou Marie?), vous seriez ainsi si vous aviez vécu loin du monde. La double femme ne se ferait pas voir. Celle qui voit le vide de tous les plaisirs, qui les méprise, qui soupire après un bien invisible, inconnu ici-bas, qui comprend qu'il n'est d'autres vraies jouissances que dans l'amour de Dieu : oh! celle-là, cette femme 5Qlon Dieu, l'emporterait sur la femme selon le monde, :)leine de vanités, hère de ses succès, recherchant outes les jouissances, et préférant enfin le plahîr à l' ennui. Quel mot! comme il dit bien ce qu'il faut à l'âme, faute de Dieu, le plaisir. Eh bien, cette double nature que vous sentez si vivement dans ses combats, que nous portons tous en venant au monde, se-
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rait changée en une bonne, si vous n'aviez pas eu de quoi alimenter la méchante. Le monde la nourrit, voilà pourquoi l'Évangile dit : a Malheur au monde, parce qu'il perd les âmes. » Heureux qui en est loinî Voyez comme c'est vrai, et si cette amie que vous aviez, qu'on appelait l'ange des anges, auiait eu ce nom si elle avait vécu dans les tourbillons de Paris. Elle ne se doutait pas du monde, heureuse ignorance qui l'aura menée au ciel, où il n'entre rien que de pur comme un enfant.
Le salut ne sera-t-il donc qu'un désertV Gardonsnous bien de le dire, de mettre des bornes au ciel. On peut se sauver partout, servir Dieu partout, l'aimer partout, le trône même a eu ses saints *. On n'a qu'à penser à saint Louis, pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l'histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, se confessant si fréquemment, donnant aux pauvres ce qu'elle aurait pu employer en parures; les délices du roi son frère et de la cour, par sa douceur et ses tant gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la gràco dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde. Qui voit cela ne doit désespérer