‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 27 sur 69 · Cf. Xaiournal, p · texte numérisé non relu

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de rien, dans quelque position périlleuse qu'il se trouve. Nous ne sommes jamais tentés au-dessus de nos forces. En fait de salut, vouloir c'est pouvoir, suivant la devise de Jacotot. Qu'était-ce que ce Jacotot? Quelqu'un sans doute qui comprenait toute la puissance de la volonté, ce fort levier qui peut soulever l'homme jusqu'au ciel.

A M»'^ LOUISE DE BAYNE.

[•:3 juillet 1838.)

Chère et très-chère amie, c'est avec des larmes d'amitié, de tristesse, de toutes sortes d'émotions que je réponds à votre lettre du 10 de juin apparemment. On ne me l'a portée qu'à présent. C'est ce qui fait que je vous ai écrit hier une lettre qui vous fera de la peine peut-être, parce que vous y venez que je craignais d'être oubliée de vous, de vous, mon amie intime, de vous, Louise, que j'aime- plus qu'aucune de mes amies. L'idée de votre oubU, de votre indiiïérence m'est insupportable, et la triste expérience des cœurs fait craindre sans raison quelquefois. J'avais donc tort, bien tort de vous mettre du nombre de ces amitiés qui s'en vont avec le temps. Oui, j'avais tort; tant mieux, je craignais tant que ce fût vous !

Que votre lettre est touchante! comme elle est

D'EUGENIE DE GUERIN.

pleine de douleurs, de regrets si vrais que je les ai sentis en vous lisant. Vous m'avez fait pleurer votre père, ce bon ami du mien; vous m'avez fait sentir ce qu'une pareille perte serait pour moi. Pauvre amie, que je vous regrette quand vous regardez ce fauteuil écarté, cette place vide à table, à l'église, partout où vous aviez votre cher et digne père, où vous laissez à présent des larmes! C'est tout ce que peut la nature, pleurer, regretter. Mais la foi! la foi vous donne des pensées fortes et consolantes, elle vous fait voir votre père au ciel, avec Dieu. Le ciel, c'est le lieu de nos âmes; songeons-y quand nous en voyons s'en aller d'ici. Comme vous dites, nous les suivons bientôt.

Oh ! que je suis contente de votre lettre sous le rapport religieux. Jamais votre pensée ne m'avait paru si tournée vers le ciel. On voit bien que la religion vers laquelle, dites-vous, vous n'alliez pas, est venue à vous. Cela se voit à votre résignation à la volonté de Dieu, qui n'empêche pas les larmes. La soumission est au cœur, et c'est le cœur qui dit : a Que votre volonté soit faite, » comme Jésus au Jardin des Olives. Consolez-vous ainsi, chère amie, puisez la consolation, la force à sa source, en Dieu, en Dieu seul. Devenez pieuse, voyez comme vous en sentez le besoin, comme Dieu vous fait sentir qu'il ne fallait pas compter sur les joies de ce monde. En effet, quel mécompte pour vous en cette occasion I J'ai pensé à ce revers bien souvent.

Chère amie, que je voudrais vous voir! mais je ne puis. Dans ma première lettre, j'espère vous dire pourquoi et vous faire part de bien des choses de cœur.

Adieu, de force. On ne m'a donné qu'une minute. Que ceci vous dise plus que je ne dis. Mes amitiés à vos pauvres sœurs. Chères orphelines des montagnes, on vous aime bien au Cayla.

Dites quelque chose d'approchant à votre sœur Marie, je la confonds presque avec vous. Je voudrais fort la connaître, tant vous la dites bonne et aimable. Dieu vous l'a envoyée pour votre ange consolateur.

Toute à vous tous, chère et très-aimée.

Jour de la Madeleine.

A M-»* LA BARONNE DE MAISTRE

Le 3 août [1838].

Vous iriavez été plus douce que vous-même. Rien n'est si vrai que cette phrase quand je la tourne vers vous, quand je sens le bonheur que vous me faites à présent, depuis deux jours que j'ai votre dernière lettre, lettre charmante, aimante, consolante, comme on n'en voit pas; mon amie, quelle amie Dieu me donne en vous! Oh ! comme je dois vous aimor, vous bien aimer! Je le fais de toute mon âme comme un

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devoir, je veux dire un devoir céleste, doux et sacré. Je me consacre à votre bonheur, à tout celui que je puis vous faire; je ne sais pas trop lequel, mais quand ce ne serait que d'écarter quelque nuage de votre ciel orageux!

Un mot, un rien suffisent quelquefois pour rendre la sérénité; le calme, mon amie, est un grand bien, je voudrais vous y voir, mais c'est difficile avec votre trempe morale et physique. L'une et l'autre vous jettent dans un état fiévreux presque permanent par leur réaction continue. Tantôt l'âme tue le corps, tantôt le corps fait soufi'rir l'âme. État, hélas! de chacun de nous plus ou moins, mais qui, chez vous, d'une nature extrême, se change en grandes luttes, en combustion, et fait ce que vous appelez votre ciel orageux. Voilà ce qui vous rend souvent si malade, si souffrante de toute façon. Que je vous plains! mais que j'espère un état meilleur. Tout l'annonce en vous; je le vois de mille côtés, je le vois surtout dans la bonne volonté de guérir. Les faits le prouvent; courage et confiance, mon amie, l'obéissance au médecin porte bonheur; Dieu vous aidera, vous soutiendra dans l'état favorable où vous a mise l'heureuse crise.

Voyez que de grâces leçues de Dieu ! Le lendemain de cette nuit, je voyais une malade que j'aime comme vous à la table sainte. Et je l'y voyais comme par miracle, tant ses maux l'avaient perdue, désolée, éloignée de tout rapport extérieur avec Dieu. Comuic Dieu est la vie de l'âme I Je la voyais languir et dépérir,

tandis qu'à présent on la voit vivante et forte. Je ne puis exprimer la joie que j'en ressens. Il est si doux, si consolant de voir ceux qu'on aime dans la voie du ciel! Mon Dieu, quelle grâce! Et si tous ceux à qui je pense en ce moment y étaient, dans cette bienheureuse voie! Ils y viendront peut-être; Dieu est si bon, il voit avec tant de peine des créatures faites pour le ciel se perdre, qu'il met tout en œuvre pour les ramener; il les prend par tous les moyens, même par leurs passions, quand il n'y a plus de vertu. Gela se voit dans la conversion des saints, et rien ne fait tant aimer Dieu que ces traits de miséricorde. Aussi il me semble que je l'aime mieux depuis le changement de notre amie, qui au reste n'était pas une âme perdue, tant s'en faut; égarée seulement, séduite, emportée par un tourbillon du monde. De tous ces plaisirs passés, elle me dit à présent que l'amitié lui suffit, mots tout de lettres d'or pour moi, tant ils me sont précieux pour son bonheur. Puis elle ajoute que a les consolations de la prière, les larmes devant Dieu lui sont refusées. » Pauvre amie, qui ne sait pas que pleurer ce n'est pas ainier; Dieu regarde pkitôt ce ]ui sort du cœur que ce qui sort de la paupière.

Je vous ai quittée un moment, mais la charmante interruption I Une lettre de la charmante Indienne*, avec une magnifique nappe d'autel et un tableau de

1. M'"' de Uervain, fiancée de Maurice de Guériu. Cf. le Jutiriial, page '.:UJ.

D'EUGENIE DE GUERI N.

la Vierge pour notre église d'Andillac. Je vous dis cela toute joyeuse, parce que j'aime Caroline, tout ce qui me vient d'elle, et que vous verrez par là qu'elle va être ma sœur. Oui, elle le sera malgré revers et fortune, parce que c'est un ange de vertu et de bonté, qu'elle rendra Maurice heureux. La Providence a été trop visible en ceci pour ne lui pas fier leur avenir. Ils ne seront pas riches, mais nous avons bien su nous passer de fortune, et nous sommes, je vous le certifie, heureux d'un bonheur d'union, de tendresse de famille. Maurice sera comme sa vieille race : il mettra sa confiance en Dieu et son bonheur autre part que sur la fortune. Cependant je vous avoue que ce revers nous a fait beaucoup de peine d'abord, craignant qu'il n'y eût pas de quoi se mettre au-dessus du besoin ; mais, tout expliqué, il résulte qu'on vit dans cette famille d'une manière honorable. Le mo riage est donc consenti et va se faire bientôt.

Voilà bien des détails pour répondre, mon amie, à votre tendre intérêt. Ce chère frère me donne bien des sollicitudes, mais aussi beaucoup d'affection de son côté, ce qui paye au centuple. Il me veut à son mariage; je veux y être et je ne puis partir, m'en aller d'ici, laisser ma sœur, mon père pour longtemps. Cela attriste, attriste et me fait dire non. On convient qu'il faut que j'y aille, mais je ne sais qui pourra m'arracher d'ici. Si c'était Maurice qui vînt me prendre, j'aurais moins de peine à partir; alors aussi je pourrais vous voir, faire halte en passant aux Coques,

VOUS embrasser, vous connaître, et ce serait un bonheur pour moi aussi. Vous, ne vous le faites pas trop beau : n'attendez- vous à voir qu'une pâle et frêle fille, peu faite au monde, plus réfléchie que causeuse, toute retirée en son cœur. C'est par là que je vous aime, que je pense à vous, que je tiens à vous; d'où vient enfin ce qui me fait aimer de vous.

Le petit envoi va me faire un plaisir extrême. Que les imprimeurs sont lents! Ils ne savent pas ce que c'est que l'attente d'une femme et de musiciens. Ces musiciens sont sans doute fort empressés de vos chants pieux. Oh! chantez, chantez pour l'Église, chantez pour Dieu comme un céleste oiseau. Il vous en reviendra des grcàces, de divines émotions qui surmonteront vos tristesses. L'âme s'unit au sujet qui l'occupe, de sorte qu'elle se perd en lui; se perdre en Dieu, quel bonheur! C'est où mène, où doit mener la musique religieuse. Que l'amour-propre souflle ensuite quelque bulle de son savon Là-dessus, laissons-le ; ce n'est pas pour la vanité qu'on travaille, qu'on se mêle à la régénération de la musique religieuse. Il vient de la gloire, sans doute, de voir son non) dans les journarx, d'entendre les églises retentir lie ses sons, mais bien petite gloire humaine et bien grande gloire céleste. Choisissons le mieux, comme Henri IV.

Adieu; tout vous prouve que je suis à vous de tout mon cœur. Un baiser, et deux à Valentine. Mes souvenirs à M"'' de Rivières. Oui, parlez-moi de Valentine

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et de sa sœur jumelle; ces deux enfants qui doivent faire votre bonheur, votre bonheur de mère.

Répondez-moi bientôt. Il est possible que je sois partie dans quinze jours ou trois semaines, si je pars avec des voyageurs du pays. Je ne sais rien de positif. Maurice m'écrit et ne me dit pas qu'il doive venir me prendre.

Adiousias. Adieu dans mon patois. M. de Chateaubriand a passé par ici allant voir notre belle cathédrale d'Alby. Que j'aurais voulu voir le grand génie dans la grande église !

A. LA MÊME

Mûutel'î, 30 août 1838.

C'est dans un vieux château, dans les montagnes, au milieu des ormes et des marronniers, que je date d'abord ma lettre, car je la finirai demain dans un autre manoir encore, à Rayssac, chez mon amie Louise de Bayne. Je suis ici à relais seulement depuis quelques jours avec de bonnes cousines*. Maintenant, toute reposée, je vais sauter au cou de mon amie. Savez-vous, autre amie bien amie, pourquoi ce voyage, ce départ de mon désert? C'est que je

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