‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 28 sur 69 · Les daines de Thézac, Cf. Journal , p · texte numérisé non relu

Les daines de Thézac, Cf. Journal , p

veux venir vous voir, et qu'avant de me mettre en route, j'ai voulu faire un pèlerinage de cœur, une visite à Notre-Dame des montagnes, à ma chère et bien aimable Louise. La pauvre enfant, c'était bien juste de la voir, depuis deux ans qu'elle me réclame, qu'elle me dit si tendrement: « Venez, je vous aime; je suis triste, orpheline, venez me voir pleurer. » Elle a perdu son père depuis peu, soii père qu'elle aimait tant ! Tout cela fait que je suis partie du Cayla, et que votre lettre, très-chèie, m'est arrivée sur mon chemin comme tombée du ciel. Oh ! bien du ciel pour le bonheur qui m'en vient, que j'ai au cœur et que j'emporte avec moi. Vous me suivrez pendant toute ma route, et s'il était possible d'écrire en selle, je vous écrirais, chevauchant, de bien tendres choses. Ne pouvant mieux, je vous trace ici sur un vieux secrétaire je ne sais quoi qui voudra dire amitiés, tendresses, remerciements à être entendus des Coques, tant grands et hauts ils me sortent du cœur.

Oh ! si ma plume voulait écrire ! Mais toujours quelque chose manque en voyage; j'ai laissé mon encrier dans ma chambrette; je ne trouve ici que mon cœur pour seule ressource. Avec cela, on aime bien, mais on ne le fait pas voir, et l'on veut être vu et entendu d'une amie. Divine chose que d'écrire, que de se pouvoir parler de loin ! bonheur qui va me quitter, car je gridbnne k vous faire perdre yeux et patience, cette pnzùnza amicale que j'ai tant d'iulérét à conserver.

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Aussi jugez si je n'irai pas à Paris! Je vous dois trop ce voyage pour ne le pas faire ; je le ferai quand je n'aurais pas d'autres raisons de cœur. Et j'en ai, le cher Maurice qui me veut, la chère sœur qui m'appelle, et les motifs de convenances que vous m'ave2 exposés, tout cela me pousse, me mène, me porte à Paris, à Paris, si loin du Cayla! Ne pensons pas aux distances, aux départs, à ceux qu'on quitte : on ne partirait jamais. Vous ne sauriez croire combien j'ai besoin d'être affermie dans cette pensée de départ. Le peu d'habitude de nous quitter fait que nous ne savons pas le faire. Mais quand l'arbre ne veut pas céder, on l'arrache; ainsi de mon pauvre cœur, qui ne céderait pas si je l'écoutais.

Mais Dieu le veut; à cette pensée je prends mon bourdon et je pars. Pèlerine de l'amitié, je viendrai tout d'abord frapper à votre porte. Oh! le bonheur! le doux accueil! Je vous vois me sourire, je vous sens m'embrasser, et votre famille aussi me verra avec bienveillance. Je suis bien heureuse et je me dis : D'où me vient ce bonheur? Je ne le puis comprendre; c'est une chose de Providence. Dieu soit béni et vous bénisse, bonne, aimable, excellente amie !

Ne croyez pas que Louise m'empêche de vous aimer, ohl que non : il est plus d'une demeure dans le cœur. Je compare le mien à un rayon d'abeilles, tout petites logcttes pleines de miel. Le miel, c'est vous, c'est Louise, douces amies que Dieu m'a fait trouver dans mon chemin de la vie. Vous dites que

je suis poëte; je ne sais trop ce que c'est ni ce que j'ai dans moi, mais je m'y sens ce je ne sais quoi pour vous qui ferait des pages d'écriture, des paroles, des tendresses, des baisers sur votre joue, des prières devant Dieu.

Adieu, pour le moment; demain ma,tin, Y aurore aux pieds de rose me retrouvera avec vous.

Ce soir, je vous aime bien, ma belle matineuse.

A Rayssac. — M'y voilà sur les montagnes aux croupes de chameau, au front hérissé de forêts et de rochers, nature agreste et sauvage que j'aime. Partout où l'œil s'étonne, où l'âme admire, on s'y plaît. Je ne serai pourtant pas ici pour longtemps, huit ou dix jours au plus, malgré le demeurez encore de Louise. La bonne amie ! Que vous l'aimeriez si vous pouviez la connaître, entendre sa conversation si piquante et si spirituelle; voir son cœur si tendre, si aimant, si dévoué! C'est vous par bien des endroits; par le caractère ardent et élevé, Tpavl^fûcullé des souffrances, par je ne sais quels rapports qui font que je vous aime en elle et que je l'aime en vous. Aux Coques, je vous conterai cette amitié de Rayssac.

Mais, je vous en prie, remettez-vous, tête et cœur ; ne brunissez pas davantage, que je vous trouve belle de santé, vermeille comme l'aurore, non pour me plaire davantage, mais pour me faire plus de bonheur. Vous trouver malade serait un chagrin pour votre auiie. Vous m'amusez fort avec votre /ce Cura-

D'EUGENIE DE GUERIN.

bosse et rassurez l'amour-propre de ma figure, qui vous plaira donc, comment qu'elle soit. Charmante assurance pour ma pâleur, ce qui du reste ne m'a jamais tourmentée. Quelle que soit la forme, l'image de Dieu est là-dessous, et nous avons tous une beauté divine, la seule qui ne passe pas, la seule qu'on doive aimer, la seule qu'on doive conserver pure, fraîche pour Dieu qui nous aime. Adieu ; je suis sûre de votre tendresse, comptez également sur la mienne, ce dire commun est et sera le mien à jamais. Yoilà Louise, je quitte l'amie pour l'amie.

Un mot à vous après des courses, des confidences, des complaintes sur une chute de cheval. C'est mon amie et moi qui avons chuté, et un poëte qui nous chante : accidents bien communs, mais pas toujours si heureux, si c'est bonheur d'être chanté. 11 y a ici bonne et spirituelle compagnie qui donne du charme à tout ce qui se passe; chacun donne ses idées, son esprit. Pour ce soir, on propose une visite à des raines et à une église cachée dans un vallon*. C'est dommage que je ne sache pas dessiner et recueillir tant de vues pittoresques des montagnes, que je vous ferais voir. Je me figure vos Coques différentes, toutes gentilles au lieu d'aspérités. A chaque lieu son charuie, chaque ciel ses étoiles : admirable variété qui en fait admirer l'auteur.

1. La pelilc église de Sainl-Jian de Junnes. Cf. le Junnial, page 239

ISS LETTRES

Je vais demander à Maurice ce qu'il décide poui le voyage. Le mariage n'est retardé que pour attendre mon frère aîné qui ne peut pas quitter le Gayla plus tôt; encore je ne sais s'il pourra partir. Notre future sœur nous a fait de jolis cadeaux, à l'église, à nous, et tout cela avec une bonté touchante. Je serai heureuse le jour où elle sera ma sœur louî de bon. Vous allez me trouver bien bavarde aujourd'hui. C'est le défaut des femmes et des amies. Aussi je serai pardonnée, et vous embrasse en tout cas. Mes caresses à vos enfants.

A M»" IRÈNE COMPAYRE.

Le 13 septembre (183S},

Nous sommes trop bonnes amies, ma chère Irène, pour ne pas vous dire tout ce qui me fait plaisir. Je vous apprends donc que mon frère Maurice se marie d'une façon charmante. 11 épouse une bonne, douce et jolie personne, que le bon Dieu a fait venir de bien loin pour son bonheur. C'est l'Indienne dont vous avez peut-être entendu parler l'an dernier, qui des bords du Gange est venue habiter Paris et sera à nous sous peu de temps. Le mariage se fait au mois de novembre, et comme on ne peut pas se passer d'une sœur, on me veut à la noce et je pars le 2 du

D'EUGENIE DE GUERIN.

mois prochain. Voyez où la Providence me mène de mon désert! dans le monde, dans le monde de Paris,

Je passerai l'hiver probablement chez ma bellesœur; si dans ce temps et dans ce pays je puis vous être utile, disposez de moi. L'amitié ne change pas avec les lieux ; ainsi croyez bien qu'à Paris je penserai à vous, chère Irène. Vous serez peut-être un peu surprise de cette translation de l'ermite, votre amie; mais je laisse faire, les événements me prennent, me mènent, ou plutôt la Providence, qui nous envoie souvent les choses les plus inattendues. Aurais-je pu penser qu'il nous viendrait une sœur de rindè?

Je suis très-sùre que cette nouvelle vous fera plaisir, que vous prendrez part à mon bonheur comme vous avez pris part à mes peines, l'an dernier, pour ce môme frère malade. Que les jours se ressemblent peu ! tantôt tristesse, tantôt joie. Du tout bénissons la volonté de Dieu, qui ne fait rien que pour notre bonheur.

J'espère, ma chère, que voire santé se trouve bien de l'air de Convers. Et monsieur votre frère et votre sœur malade sont-ils bien remis? Je vous ai demandé de leurs nouvelles et vous ai écrit naguère. Souvent les lettres se perdent et font soupçonner les amis. Pareille chose m'arrive avec Louise. A propos, je vous dirai que je viens de la voir une minute, dix jours qui ont passé comme l'éclair. Je n'ai pu résister au plaisir de la voir avant le grand voyage.

Adieu, ma chère amie; Marie vous embrasse, mes amitiés aux vôtres, et croyez-moi en tout temps et en tout lieu votre amie.

A M. DE GUÉRIN

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