AD CHATEAU DU CAYLA
Paris, 8 octobre [183S].
Oh! comme j'ai bien dormi dans le joli petit lit rose à côté de Caroline! Cher papa, je voulais vous écrire avant de dormir, mais on n'a pas voulu, puis la poste ne partait d'ailleurs que ce matin et vous n'auriez pas eu plus tôt de mes nouvelles. Il me tardait tant de vous en donner que je vous aurais écrit à chaque relais s'il eût été possible. Je pensais : « Papa est en peine, Mimi, Euphrasie*, Éran, pensent à la voyageuse. » Comme je m'occupais de vous tous! Vous me suiviez pendant toute la route. Enlin, me voici hors de la poussière, des diligences, des ennuis du voyage et accueillie, aimée, traitée de façon à compenser mille fois ce que j'ai eu de fatigues pendant ces quatre grands jours. Je voudrais tout dire,
1. M"' l'.nphrasic MaUiieii, cousine de M"* de Guérin, qui était ftloi'B au (hiyla,
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mais tant de choses, tant de choses, cher papa, quand on s'en va, quand on vous quitte, quand on roule vers Paris, quand on s'y voit, quand on y tombe dans une douzaine de bras! Ah! que n'étiez-vous là, sur la place Notre-Dame des Victoires, au moment où, m'en allant dans un fiacre avec Charles, j'ai vu Maurice et Caro et tante m' appelant, courant à moi, m'embrassant tous, l'un par une portière, l'autre par l'autre. 0 bonheur !
Jamais plus douce entrée dans Paris. Nous avons couru vite rue du Cherche-Midi, causant, riant, disant je ne sais quoi avec Maurice et Caro et tante. Cent mille choses et questions du Cayla. « Comment va papa? sa jambe? Est- il frais comme l'an dernier? » Ce pauvre Maurice, il pleurait en me parlant, en me voyant, en me demandant tout cela. Et Mimi, et Éran, tous, tous, on vous aime, on a demandé de vos nouvelles. En descendant j'ai remis vos lettres; puis, le déjeuner dont j'avais besoin. A moitié déjeuner, voilà Auguste un peu surpris de me voir si tôt arrivée, et tout plein d'amitiés pour moi et vous tous. Sa femme va très-bien, les enfants à peine remis d'une tluxion de poitrine qui a suivi la coqueluche. Ce bon Auguste venait pour demander en grâce à ces dames de me laisser toute cette semaine chez Félicité. Je n'ai pu refuser, d'autant qu'ensuite viendra la naissance et que je ne pourrai plus alors voir Félicité librement. Je suis bien aise de me trouver avec elle pendant quelques jours...
Je croyais arriver moulue, et me voilà comme sortant d'une boîte à coton. Nous avions pourtant de la poussière à étouffer dans cette ennuyeuse Sologne qui dure trente lieues, et un bruit de tonnerre sur la route d'Orléans à Paris toute pavée. Impossible de dormir de cette nuit; les autres j'avais sommeillé et même dormi quelques heures. Celle-ci tout entière, et quelle différence du sommeil du lit rose au sommeil de la diligence ! On est ballotté, saccadé, emporté, et encore tant mieux quand on va vite. Quelle mort dans les sables de la Sologne où l'on ne va qu'à pas de tortue ! Par bonheur encore il n'a pas plu. Alors il faut parfois que les voyageurs poussent les roues.
Aprèsle déjeuner, J'ai pu encore aller à la messe à Saint-Sulpice et ensuite aux Tuileries, que nous avons visitées en l'absence du roi. Oh ! que c'est beau, que c'est royal! Le trône est splendide; j'y voyais en esprit Louis XIV et Napoléon. Nous étions beaucoup de visiteurs, des Anglais, des Frères des écoles chrétiennes. Un ami de Maurice lui avait fait obtenir des billets d'entrée précisément pour hier, et comme je l'ai pas souvent l'occasion de voir des palais, j'ai suivi avec plaisir nos darnes.
Adieu, cher papa; je ne vous dis aujourd'hui que ces deux mots d'arrivée... Maurico vous embrasse tous comme il m'a embrassée iiier, tanie et Caro de même, (leci pour Mimi et Kran. J'ajoute cent mille tendresses à ]ùii)hra.siu de ma p;irt et de celle de
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Maurice, qui est enchanté de la savoir au Gayla, Toui plein de choses au presbytère, et en particulier à la faiseuse de gimblettes^, qui ont été trouvées aussi bonnes que bien reçues. Cette attention a fait grand plaisir à ces dames. Elles m'ont demandé si Augustine était espiègle et grandie. J'ai répondu oui et non , oui pour la taille, s'entend, mais non depuis la première communion ; il n'y a plus que sagesse.
M. Âugier est là qui me souhaite le bonjour. Nous sommes déjà en connaissance. C'est un bon jeune homme de mine et de fait. M. d'Aurevilly vient ce soir. Il me faut de force vous quitter, cher papa. Portez-vous bien, soignez-vous, ne soyez pas en peine sur l'absente qui ne souffre de rien que de ne pas vous voir, de penser que deux cents lieues nous séparent. Oh ! deux cents lieues! mais ma pensée les fait vite et retourne à chaque minute au Cayla. Nous sommes dans un quartier si paisible que je me crois à la campagne, et que j'ai dormi sans me réveiller du tout qu'à six heures ce matin. Dites à Jeanne-Marie et à Miou qu'on m'a demandé de leurs nouvelles, Mes compliments à toute la maison et à ceux et celles qui demanderont de nos nouvelles.
1. Gâteaux secs en forme de couronne, qu'on fait particulièrjmcnl à Albi.
A M-" LA BARONNE DE MAISTRE