‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 30 sur 69 · AU CHATF.AD DES- COQUES · texte numérisé non relu

AU CHATF.AD DES- COQUES

Paris, 9 octobre [1838].

Qu'il me tardaiti, mon amie, de poser cette date, de vous dire qu'enfin je suis ici chez la charmante Indienne, aimée, traitée, reçue en sœur d'elle et de tous! Oh! bonheur de nous revoir avec Maurice! Gela ne se dit pas, vous le comprendrez, vous qui comprenez toutes les choses du cœur; mais vous comprendrez encore que ni c€ charme, ^û tant d'autres, ni tout Paris, ne me font oublier les Coques, /y peDse à chaque instant.

Je voudrais être hirondelle

Et venir à tire-d'aile

Sur les tours de ton château.

Oui, vraiment, je voudrais être oîi vous êtes, car je vous aime bien et il me tarde de vous voir beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je l' affirmerais sans fin, mais vous me croirez sans cela. Qu'est-il besoin de vous le répéter? Mon amie, ce qui me fait peine, ce qui me désole, ce qui me tourmente, ce qui me gâte ce plaisir de venir vous voir, c'est qu'il me paraît loin , bien loin |)our moi qui voudrais que ce fût demain. Toujours dus fûtes renvoyées! Mon Dïlmi , ce

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n'est pas moi, ce n'est personne, ce sont les événements, des noces, des baptêmes. Expliquons tout cela. Vous savez peut-être, ou du moins je vous apprendrai que Maurice se marie le 5 novembre; nous tenons presque la moitié du mois courant ; voyez le peu de temps qui me reste pour venir vous voir et demeurer. Hélas! il faudrait nous quitter dans huit jours! Ce serait bien trop tôt, n'est-ce pas? Du moins, je le trouve ainsi. Mais ce n'est pas encore tout ce aui m'empêche. Écoutez-moi et voyez comme on me lie en ce moment à Paris. Je ne suis arrivée que de deux jours, et déjà me voilà choisie pour marraine par une de nos cousines qui nous est fort attachée, à qui je n'ai pu refuser le plaisir qu'elle me demandait de lui tenir son enfant. Elle compte accoucher d'ici à quinze jours : le jour n'est pas pris, mais faut-il pourtant que je demeure ici en attendant cet ange.

Je ne m'attendais pas, bien sûr, à cette fête; mais que de choses imprévues pour moi maintenant! Je ne reconnais plus ma vie, jusqu'ici si uniforme, si cachée, si paisible, si étrangère au monde, aux villes, et je suis à Paris! Aussi ce qui m'étonne le plus, c'est de m'y voir, comme disait le doge. On me fait voir de? merveilles : j'ai parcouru les Tuileries, contemplé ce tiône, ces salles, ce palais où tant de rois ont passé. On sort de là avec de grandes et tristes pensées. Pauvre Marie-Antoinette ! pauvre famille royale! J'ai traversé la place de la Révolution, et

VOUS dire quel saisissement en pensant au 21 janvier! Que d'émotions diverses dans ces rues de Paris! là une église, là un théâtre, là un convoi. Ces chars funèbres m'ont glacée. Oh! la mort au sein de cette animation vous atterre. Je ne suis pas accoutumée à de pareils contrastes. Mais rien ne m'étonne trop cependant : quand on s'attend àTinconnu, il surprend moins.

Dans tout cela je pense au Cayla, au cher père, à la chère sœur qui m'ont quittée avec tant de peine, je pense à vous. Maurice m'a fait voir un hôtel que vous avez habité et qui m'a fait dire : Plût à Dieu qu'elle y fût encore ! Je ne serais pas je ne sais quel temps à vous voir. Nous avons causé de cela et arrangé comme il suit : dès le baptême et la noce faits, je partirai pour les Coques, où je demeurerai avec vous tant que vous me voudrez. Rien alors n'empêchera les deux amies d'être ensemble. A présent, ce serait impossible pour \)]us de huit jours. J'aime mieux tard et long. Soyez de mon avis, ma chère; ne vous fâchez pas , que votre amitié réprime ses impatiences. Je souffre assez de mes fêtes renvoyées, car le bonheur de vous connaître est tout pour moi. Voilà pourquoi je dis 7?îes fêles. Les autres me seront aussi bien douces, le bonheur de Maurice est tout à fait le mien. Je le crois assuré avec l'ange que Dieu lui (loiuie. Plus je la vois, plus je l'aime, plus j'apprécie les qualités de son cœur, de son si doux, si doux caractère. Klle me rombic de bontés, me fait

D'EUGENIE DE GUERIX.

des cadeaux charmants, m'habille, me coiiïe, me transforme. Je vous arriverai Parisienne, mais avec le cœur du Gayla, cette chose qui ne change pas et qui tient à vous par tant de charmes.

Mon amie, si vous saviez comme il me tardait de vous écrire! Depuis deux jours pas un moment, des visites à faire, à recevoir, des couturières, des orfèvres, je ne sais quoi enfin qui ne se compare pas au bonheur de m'asseoir et de prendre une plume pour vous donner signe de vie et vous prier de m'écrire. Songez que depuis bien des jours je n'ai vu de votre écriture et que je l'aime comme mon pain quotidien. Un mot et mille, jamais trop h votre amie. Caroline doit me chanter une de vos mélodies. Je vais l'écouter comme un rossignol. Quand me les chanterez-vous aux Coques? Ma pensée revient toujours là.

Adieu, mon amie; je vous écris et vous quitte à la hâte. Ceci n'est qu'un bonjour, un mot d'arrivée. Mais je suis contente d'avoir écrit, ma conscience de cœur me reprochait trop de ne pas le faire. Au premier moment j'ai écrit à ma famille, au second à vous. Mille hommages de Maurice aux deux châteaux *. La sœur se joint au frère et de plus vous embrasse. Trouvezmoi un nom pour mon baptême. Cela nous occuj^, nous consultons toutes les litanies sans nous arrêter encore. Votre santé, dites-moi donc ce qu'elle couve

1. 1.0 cliMcau des Coques, où était M"" de Maistrc, et le clifttcau (lu Saint-Mai tin, habité par ses parents, M. et M"'* de SaiutoiMaric.

encore? Mon Dieu, que de vœux pour votre guérisoni Ne me dites pas que c'est incurable. Tout se guérit avec l'îiide de Dieu. A jamais à vous.

A M"« LOUISE DE BÂYNE,

Paris, 15 octobre [1838],

Hélas ! ma chère amie , me voici à Paris , toute triste au milieu du bonheur, entourée d'amis, comblée de cadeaux, de toutes sortes de douces choses. Mais Maurice, mon cher Maurice, est malade! Voilà de quoi m'ôter toute joie, tout plaisir. Quel mal il m'a fait quand je l'ai aperçu tout pâle, courant à moi sur la place Notre -Dame -des-Victoires où je suis descendue! C'était un si grand bonheur de nous voir! et voilà que ce bonheur est bien triste : pour moi seulement, car lui se croit bien portant, se met à rire quand je lui dis de se ménager. Si nous étions dans la belle saison, je le ferais partir de suite après son mariage pour le Gayla, où l'air est plus doux qu'ici. Mais les nuits sont trop froides pour cette frêle poitrine. Mon Dieu, que je vois de deuil dans cette noce! Je ne m'ouvre de cela qu'à vous; mais des craintes, des pressentiments bien noirs me désolent. Caroline est aussi bien pâle , délicate , sans appétit, sans forces, et moins jolie que l'an dernier,

qu'elle était toute rose. Son frère tousse, leur tante se plaint d'une jambe : sympathie de souffrance qui les tient tous. Il n'y a que moi qui vais bien, qui n'ai d'autre mal que de les voir, ces chers amis dans ce mauvais état , à la veille de leur bonheur Ceci au reste ne les attriste pas le moins du monde Personne ne sait prendre la vie comme ces dames qui en ont connu tant de phases. Aussi je m'appuie sur leur gaieté, je ris avec elles; mais seule ou à l'église, je reviens à mes idées. Je ne veux pas dire tout ce qui me vient dans l'âme ; je n'en parle qu'à Dieu et à mon bon cousin Raynaud , mon autre frère.

Je vous écris de chez lui, où je suis depuis huit jours. Le lendemain de mon arrivée, ce bon parent vint me voir et demander à ces dames la permission de m'emmener et de me garder quelques jours. Comme c'est pendant les vacances, il en a profité pour me faire voir Paris, et avec lui on voit et on connaît; il vous fait l'histoire des monuments e< des choses. Nous avons traversé Paris en tous sens, des courses de trois, quatre heures chaque jour, et cela sans me fatiguer, sans penser même que je marche ; on n'a point de corps, on n'a que l'àme pourvoir, admirer. Que de merveilles! D'abord une ascension à Notre-Dame sur les hautes tours, d'où l'on voit l'ensemble de la grande ville, d'où le panorama de Paris se déroule admirablement sous vos yeux. De là, on remarque les édifices, palais, clo-

cliers, les deux bras de la Seine, le Montmartre, le M ont- Yalérien à l'horizon, et, dans le lointain, des demeures royales et la demeure des morts, le Père La Chaise où s'élève un blanc obélisque, quelque monument sans doute. Je n'ai pas encore visité ce côté, qui est très-loin. Nous nous sommes bornés à l'intérieur, aux églises qui, en général, sont bien belles, aux palais qui abondent.

Mais le grandement beau de Paris, ce sont les édifices, les églises, l'admirable et antique Notre- Dame, Saint-Eustache, la Sainte-Chapelle, qui vous ravissent les yeux et l'âme; mais en admirable, rien n'égale le dôme des Invalides. C'est la plus belle œuvre d'architecture qui existe, m'a-t-on dit, tout plein de sculptures, de peintures, et cela expliqué par un vieil invalide, autre vieille gloire, me faisait un grand effet. Du dôme, nous avons vu les cuisines où se faisait le dîner pour trois mille hommes. Des marmites comme des cuves : celle de Marionette est une miniature en comparaison. La salade trempait dans une urne grande comme la mnx où Marionette encore pétrit le pain de seigle. Nous avons traversé, on sortant, le jardin tout bordé de canons. J'en ai remarqué de superbes, venant d'Alger, où j'ai plongé mon bras.

De là, nous avons longé le Champ de Mars si faraud , si fameux , et monté au bois de Boulogne. C'est joli ici; des équipages, des cavaliers, des ama/oiies , il y on avait même peu. Le beau monde

n'a pas encore pris ses quartiers d'hiver à Paris. Cependant ce n'est que foule partout; rues, promenades, églises, spectacles, tout est plein; cet Océan déborde de tous côtés.

J'ai été fort édifiée aux églises, fort suivies, où l'on se tient bien. Il y a plus de monde à la messe de paroisse que dans nos églises. J'arrivai juste dimanche pour entendre la messe à Saint- Sulpice. Hier encore dimanche j'étais à Saint-LouisS paroisse de mes cousines Raynaud. Là j'ai entendu, le matin, un prône parfait, et le soir, à Saint-Roch, le fameux abbé Deguerry. Nous étions mal placés pour l'entendre, et sa forte voix qui fait écho nous a fait perdre les trois quarts du discours, qui était sur le ^ro^r^^*', sujet du temps, mais au-dessus de l'auditoire, en partie composé de dames. 11 y avait du clergé, l'archevêque de Besançon, tout à côté de nous. Dans Paris tout est mêlé; dans Sainte-Cécile S un archevêque ne serait pas parmi la foule. Ici on se perd où l'on veut. La musique, admirable; une procession d'anges, de jeunes filles en blanc et voilées jusque sur la poitrine : c'était beau, bien beau. M. Deguerry a un genre tout neuf pour moi; j'aime mieux le prôiie de Saint-Louis que le sermon de Saint-Roch. Ce matin encore je sors d'une messe du Saint-Esprit et d'une instruction aux élèves du collège Bouibon

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