Saint-Louis d'Aiitin
a. baiulc-Cccilc d'Albi,
par M. Abadie, qui a parlé très-bien à cette jeunesse. Vous voyez que je ne manque pas de choses spirituelles.
Je ne manque de rien, mon amie; on m'aime, on me traite de la plus aimable façon chez ma future sœur. Ici, chez mon bon cousin, lui et sa femme, c'est à qui me fera le plus d'amitiés. Ma belle-sœur me fait des toilettes, me donne un lit rose, et, à côté de ma chambre, un bijou d'oratoire où l'on prierait par plaisir. Oh! il y aurait de quoi être heureuse, et, mon amie, je me prends à m'ennuyer, à me dire que le bonheur n'est nulle part. Écrivez-moi. Dites-moi ce que vous faites aux montagnes. J'attends des nouvelles du Gayla avec impatience; il me tarde de savoir ce qu'on y fait et de les revoir en pensée. Ecrivez à Marie quelquefois, vous lui ferez plaisir ainsi qu'à papa, qui vous aime, vous savez. Ne leur parlez pas de la santé de iMaurice, je ne leur en dis rien ; il ne servirait de rien de les alarmer, et peutêtre ça passera. Je l'espère de sa jeunesse et de la bonté de Dieu. Cet air de Paris n'est pas bon, je ne vois que visages pâles. Ce n'est pas la vie qu'on mène chez nos dames qui peut nuire : point de sorties ni de veilles, à dix heures on se dit bonsoir. En vérité, je ne comprends rien à ces pauvres santés.
D'EUGENIE DE GUERIN. 20?
A M"'» LA BARONNE DE MAISTRE
Paris, 23 et 24 octobre [1838],
Oui, sans doute, mon amie, j'ai toujours, dan? mes fêtes j le loisir de penser à vous, mais pas celui d'écrire quand je veux. C'est ce qui vous expliquera mon retard, mon silence même, je ne sais quoi qui m'aura bien mal servie auprès de vous. Mais non, vous êtes trop bonne, aimable amie, pour vous arrêter à des jugements téméraires. Voici ce que c'est. J'ai d'abord reçu vos deux lettres, la première chez ma cousine du haplême^ dans des jours de course, de continuelles sorties. Je ne m'asseyais guère qu'à table; impossible d'écrire, à moins d'écrire en courant. A peine en repos chez notre chère Indienne, un curé des environs de Paris engage ces dames à passer chez lui un dimanche promis depuis longtemps, et j'avais reçu votre dernière lettre, et, dans la matinée, plaisir et regrets; car il me fallait renoncer à votre Salve^. Ce n'est pas que nous ayons manqué de musique aux vêpres de Bagnolet, orgue et basses et chantres allaient grand train; mais votre Salve, votre musique que j'aurais pu entendre, me revenait toujours au cœur. Je me trouvais à Saint-
1. Salut fixécutii à Siiint-Eustache, première œuvre de M'"* do Maistre exécutée en public.
ÏOI LETTRES
Euslache d'esprit et de désir. Vraiment cette course à la campagne m'aurait bien fait plus de plaisir un autre jour que je n'aurais pas eu d'autre plaisir en pensée. L'un gâte l'autre.
Bel endroit au demeurant, belle église, bon curé, bien dîné, charmant jardin tout plein de fleurs et de verdure encore, et un temps, un ciel doux, brillant, riant comme celui du Midi. Quand je levais les yeux, je me croyais au Gayla. Ce bel air nous a fait du bien à tous, à Maurice qui a besoin de tant de soins pour sa poitrine. Vous me parlez de son rhume, ce rhume identifié avec lui qui m'a fait tant de peine en le revoyant à Paris. Mais à présent, je me calme, je n'entends presque plus de toux; je vois que ce n'était qu'une uTitation passagère, renouvelée par des imprudences, des soirées. S'il veut se bien porter, il doit se faire ermite, dire adieu au monde, ce méchant monde qui le tuerait. N'est-ce pas que j'ai raison, mon amie?
J'aime fort à être approuvée de vous, mais je n'ai pas à me plaindre, après tout, de preuves d'assentiment. iNous nous entendrons toujours , j'espère , de près, de loin, surtout do près nous allons nous entendre! Ah! quel bonheur! L'envie m'en vient plus d'une fois, et tout ce que vous me dites d'aimable à ce suj(îL MU! ferait prendre des ailes pour arriver plus tôt. M.iis enfin nous arriverons. Mon frère aîné, que nous attendons pour la noce, pourra bien en s'en retournant m' accompagner chez vous. Il ne dira pas
D'EUGENIE DE GUERIN.
non, je suis sûre. Mais le mariage est retardé à la mi-novembre; ce qui nous mènera un peu plus loin, sous pliis d'un rapport. Les choses vont si lentement dans ce grand Paris! jamais prêts à rien; les papiers ont fait force difficultés. Mais les vôtres, les vôtres, allions-nous les oublier? Ne faut-il pas vous dire que votre graveur n'a rien fait parce que M. Dietsch ne lui a rien remis. Cela me paraît étrange, d'après ce -que vous me dites. Vous avez fait vos conventions, et ces messieurs les imprimeurs n'ont pas l'air de savoir de quoi on leur parle. Seulement ils assurent se mettre à l'œuvre dès que la chose leur sera remise. Si nous avions l'adresse de ce M. Dietsch, nous aurions eu une explication avec lui. Je suis bien fâchée pour vous et pour Nevers de ce malencontre. Par bonheur, il y a du temps d'ici à la Sainte-Cécile, et en m'écrivant tout de suite, nous pourrons réclamer votre musique ; ce sera une distraction d'artiste, mais celle-ci est un peu forte.
J'ai déjà vu bien des églises, anciennes et nouvelles. Je suis pour les vieilles. Notre-Dame, Saintliustache, Saint-Pioch, d'autres dont j'ai oublié le nom me plaisent mieux que la Madeleine avec ses formes païennes, église sans clocher, sans confessionnaux, expression d'un siècle sans foi; et Notre-Dame de Lorette, coquette comme un boudoir. J'aime les églises qui font penser à Dieu, dont les voûtes élevées portent au recueillement, oii l'on ne voit ni entend le inonde. Je me trouve à mes goûts à l'Abbayc-aux-
Bois, simple et petite église me rappelant presque celle d'Andillac. C'est notre paroisse, voilà pourquoi je l'ai choisie, et puis j'y ai rencontré un prêtre comme il me faut, doux, pieux, éclairé, disciple de M. Dupanloup^ J'aurais bien voulu m'adresser à luimême ; mais on m'a dit qu'il était loin, et il me faut tout à portée, car je suis encore comme un oiseau sortant de cage, n'osant mettre le pied dehors; je me perdrais cent fois dans mon quartier si je n'avais toujours quelqu'un. J'ai pourtant joliment couru et traversé Paris en tous sens. Une ascension d'abord à Notre-Dame sur les tours d'où l'œil s'étend sur l'immense ville et vous en donne le plan. De là on m'a menée aux Invalides, au Louvre, au bois de Boulogne. Le dôme des Invalides, Notre-Dame et les galeries de j)einture m'ont le plus vivement frappée. Vous me demandez mes impressions dans Paris. On admire, mais rien n'étonne. A chaque pas, l'œil et l'esprit sont arrêtés; mais dans ma campagne je m'arrêtais aussi sur les fleurs, sur des brins d'herbe, sur d'étonnantes petites bêtes. A chaque endroit ses merveilles ; ici celles des hommes et là celles de Dieu. Oh ! celles-ci sont bien belles et ne passeront pas. Les rois peuvent voir tomber leurs palais, les fourmis auront toujours leur demeure. Sur ces réflexions, je vous quitte pour aller coudre une robe. Je ne veux pas oublier que Maurice met à vos pieds tous ses