M. l'iibbô Lcgrand
D'EUGENIE DE GUERIN.
hommages; moi, je me jette à votre cou, vous chargeant de mes respects pour le reste de votre famille. On m'a demandé des nouvelles de monsieur votre frère; voudriez-vous me dire où il est et si vous espérez bientôt le revoir. J'irai dimanche à Saint- Eustache. Comment vous portez-vous? On peut vous dire cela comme un bonjour, avec la différence que ce n'est pas une fo)-mule de civilité seulement.
A M»i« LOUISE DE BAYNE.
Paris, le jour de la Toussaint [1838].
Louise, ma chère amie, ne m'entendez-vous pas du milieu de Paris vous appeler, vous dire : « Écrivezmoi? » J'attends de vos nouvelles, je pense à vous tous les jours, je me demande pourquoi je ne sais rien de vous, et plus d'un mois se passe en silence. Cela me fait de la peine; ne savez-vous pas que j'ai le cœur soucieux à Paris comme au Cayla? Je n'y tiens plus, et quoiqu'il soit la Toussaint, je commence à vous écrire et vous écrirai tout le temps d'ici aux vêpres.
Mais avant tout, mais entre tout, mais surtout je veux savoir, mon amie, pourquoi mon amie ne m'écrit pas. Voyons, êtes-vous malade, prise de migraine, ou de maux de dents, ou de quelque torpeur
digitale? Je laisse le cœur de côté, le bon petit cœur de Louise, incapable d'être mort et froid tout à coup. Je ne l'accuse pas, je ne lui en veux pas. Seulement je lui demande pourquoi ne pas me dire mot? Moi qui me faisais une fête de vos lettres, qui la promettais à d'autres, car je parle de vous ici, je dis à ma Bœur de l'Inde que mon amie des montagnes est bien aimante et bien aimée. L'on me répond : « Quand aurons-nous de ses lettres? » Mon amie, écrivez-moi donc, vos lettres me sont nécessaires, me manquent dans Paris oîi j'ai tant de choses. Rien ne remplace les vieilles habitudes du cœur; depuis huit ans notre amitié a fait coutume, il nous faut nos souvenirs, nos causeries, nos lettres tous les jours, ce sont nos tasses de café, café spirituel. Vous souvenez-vous d'avoir ri de ce mot dans un des grands corridors où je le dis en passant, parlant de je ne sais quoi maintenant? Je suis charmée de le retrouver en mémoire à propos de vous, très-chère, et de vos très-chères lettres que je savoure en espérance. Ne m'en sevrez pas, je vous prie; souvenez-vous de mon adresse, rue Cherche- Midi, 36.
Tout me fait espérer que Maurice sera heureux avec la ciiarmante petite femme que Dieu lui a amenée de si loin. Ceci est une alTaire de Providence, nous disait un de nos amis, et on ne peut le voir autrement. Je n'aime pas trop de voir ces choses d'un œil humain qui s'arrête toujours en bas. Je vais vous quitter au premier coup de cloche de l'Abbaye-aux-
Bois, mon église. C'est là qu'est 7na chapelle, où je vais tous les jours à la messe et à vêpres à présent. Nous aurons un sermon et de la musique, de la musique d'église que j'aime tant. C'est une de mes jouissances de Paris et qu'on peut se donner souvent. Tous les offices se font avec solennité. Demain, l'abbé Deguerry va nous prêcher sur les morts, .l'irai l'entendre, et voyons de quelle façon nouvelle il traitera ce vieux sujet. Ma mémoire voudrait bien en garder quelque chose pour vous; je voudrais, bonne amie, vous faire entendre ce que j'entends , vous faire voir ce que je vois, et partager tout mon Paris avec vous. Ce que je vous en envoie n'est pas grand'chose; il faudrait écrire à mesure ce qui se passe au dehors et au dedans de moi pour vous faire connaître ma vie ; ce serait charmant à écrire pour vous; mais le temps me manque, ce temps qui passe à vol d'oiseau et nous emporte à son aile. Le matin à l'église, le déjeuner, un peu d'ouvrage; l'après-midi quelques courses, le dîner à cinq heures, un peu de causerie, le piano qu'on écoute, plus de jour; neuf heures, dix heures vous surprennent sans qu'on ait vu le jour s'en aller. Nous nous couchons à dix heures comme dans la bonne province; en cela et bien d'autres choses je retrouve les habitudes de ma vie, ce qui fait que je suis à Paris comme n'y étant pas. Adieu, la cloche sonn-:».
A 7 heures. Me voici la plume en main, le feu h
ïiO LETTRES
côté, du monde qui lit, le piano qui chante, Pitt (notre Criquet) qui se couche et votre souvenir parmi tant de choses dans ce salon de Paris; mais que vous dire d'aimable à présent? Je n'en sais trop rien, c'est toujours et en tout lieu la chose la plus rare.
Parlons du sermon, si vous voulez, qui n'était pas une rareté non plus; je l'ai trouvé long, d'autant plus long que je craignais de faire retarder, pour en voir la fin, l'heure du dîner chez nos dames. Ces offices sont d'une longueur éternelle, de trois heures jusqu'à six ou cinq et demie. Ce serait bon si j'étais seule, mais je crains de déranger ces dames, et cela m'ôte le plaisir d'être à l'église. A présent, si j'étais libre comme à Rayssac, j'irais à l'office des morts, qu'on fait avec pompe et qui doit être beau la nuit.
11 paraît bien que j'ai daté d'une fête, car je ne parle qu'église. J'ajouterai mon feuilleton et vous dirai que, depuis ma dernière lettre, il m'est venu une filleule qu'on veut appeler Berthe-Marie. Vous savez bien que M'"^ Raynaud devait me faire marraine. Le baptême ne se fera que dimanche. Que n'ètes-vous plus près I je vous enverrais des bonbons. J'aime à vous partager mes douceurs. Vous souvenezvous du papillon? Oh! je n'oublierai pas l'époque où je vous l'envoyai. C'était un jour d'automne où vous m'occiq)iez beaucoup; mais de quoi vais-je me souvenir! Vous ne le reçûtes peut-être pas ou vous l'avez oublié. Mw papillon passe si vite, uu Dapillon de sucre surtout.
D'EUGENIE DE GUKRIN. £11
Ceci n'est pas à propos, mais je prends mes souvenirs quand ils viennent et je ne veux pas manquer de vous dire le plaisir, le doux plaisir que vous m'avez fait hier au musée espagnol de peinture, où je vous ai retrouvée. C'était vous, Louise : une tète vive, un visage ovale, un air malin, vos yeux qui me regardaient, vos joues que j'allais baiser ^ans une barre en travers. J'ai été frappée de la ressemblance et si charmée que j'ai repassé exprès pour revoir ma chère Espagnole. Décidément , vous avez quelque chose d'espagnol, puisque je vous trouve dans sainte Thérèse et dans cette autre femme, je ne sais laquelle. Elle est de belle et noble mise.
Ce musée m'a fort amusée, ou plutôt intéressée, car on ne s'amuse pas devant les belles choses, parmi des moines admirables, des figures les plus ascétiques, qui composent ce musée de peinture. Et que dirons-nous des momies, de ces mille dieux égyptiens à formes bizarres, grotesques, chats et crocodiles, tout ce paradis d'idolâtrie qui ne donne nulle envie d'y entrer? J'ai longtemps regardé de la toile de quatre ou cinq mille ans de date, de la mousseline et un tout petit peloton de fil, le tout encadré sous verre. Que de siècles là-dessus ! Je ne finirais pas si j'étais plus savante et pouvais vous décrire mille et mille curiosités et choses antiques, vases étrusques d'une forme, d'une peinture charmantes. On dirait que c'est fait d'hier. Les anciens avaient le secret des œuvres éternelles.
Voilà ma vie, de voir, d'admirer, de rentrer ensuite en moi et d'y chercher ceux que j'aime pour leur dire ce que j'ai vu, ce que je sens. Si je pouvais, je vous écrirais toujours, ce qui signifie bien souvent? Qui sait ce que je vous gribouillerais? qui sait ce que je gribouille ? Songez que je vous écris parmi des musiciens, sous l'œil de Maurice, qui rit de mon Journal, et ajoute pour l'embellir le souvenir de ses hommages pour toutes les dames de Rayssac. C'est lui qui m'a lait remarquer le tableau qu'il avait remarqué le premier. Il sait ce qui peut me faire plaisir, et m'y mène.
Nous sortons toujours ensemble dès qu'il fait beau, tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourg; mais je vais de préférence aux Tuileries, où l'on voit tant de jolies choses, des sculptures, des fleurs, des enfants qui jouent et des cygnes dans un bassin ; et cela, dominé par le château des rois et illuminé par le soleil couchant, est d'un bel effet vers le soir. Je commence à me connaître un peu aux rues, aux jardins ; je regarde comme un triomphe de savoir aller toute seule à l'Abbaye-aux-Bois; ce qui est bien commode pour la messe de la semaine, où je vais à présent sans prendre personne, ce qui me gênait. On peut, comme à Albi et Gaillac, sortir et sans risques. On m'avait elTrayée sur les dangers de Paris. 11 n'y en a que pour les imprudents ou les fous. Personne ne dit rien à qui suit tout droit son chemin. Le soir, c'est dillércnt; pour tuut. au monde je ne sortirais
D'EUGEMR DE GUERIN.
seule, surtout sur les boulevards, où l'on dit que le diable mène ses gens. Nous y passons quelquefois le soir en revenant de chez M""" Raynaud. Rien ne m'a frappée, que l'éclairage au gaz des cafés, des rues qui vous font des enfilades de feux bien beaux à l'œil ; mais j'ai piqué un Parisien en disant que nos versluisants produisaient un aussi bel effet dans les haies. « Vous dites là, mademoiselle, une impertinence à Paris. » Gela nous a fait rire, car on rit de rien quelquefois. Il me reste à voir le concert. J'y puis aller, et j'irai; je veux savoir ce que c'est que la musique et vous le dirai.
Nous sommes allés en corps, toute la maison indienne, voir la sœur d'Yversen, qui est charmée de notre fiancée. « C'est que je vous aime déjà beaucoup, mademoiselle; » et notre Caroline toute contente de cette déclaration religieuse. Nous espérons que la bonne sœur voudra bien assister à la messe de mariage. Il est fixé au 15. Nous attendons Érembert. Ce n'est pas très-sûr, mais probable. Voilà le cher papa et Marie bien seuls. Vous devriez leur écrire; écrivez-leur, c'estœuvre de charité et d'amitié. Je vais vous dire bonsoir en vous assurant que je vous aime et que je n'oublie ni la comtesse, ni Léontine, ni votre sœur Marie, ni aucun habitant des montagnes. Dites-le à M. Charles et même à M. le curé. Marionette et Marie la nonnette me reviennent aussi en souvenir.
Cette lettre est de vieille date; je ne veux l'achever qu'après la noce, pour vous donner des détails. J'ai reçu la vôtre que j'ai tant attendue et pris tant dt^ plaisir à lire sur un banc dans le jardin des Tuileries. C'était Rayssac à Paris, Louise avec moi.
A M. DE GUÉRIN
A« CttYLA.
Paris, le 5 novembro (1838J.
Jamais plus belle journée : commencée par voir Érembert et finie par vous écrire, cher papa; je ne sais ce qui me fait le plus de plaisir, si je suis à Paris ou au Cayla, tant je suis avec vous tous, tant je lis vos lettres et vous vois et vous entends et vous embrasse et suis parmi vous. Ce serait heureux, tout heureux sans la peine que je vous ai donnée ou plutôt que vous aura faite le retard du courrier. Je vous ai pourtant écrit assez tôt, ce me semble, après votre lettre, et même je me suis pressée à cause de \osimpaticnrcs palci-nelles, que je connais, et puis, il faut le dire, un peu pour les dindes qui malgré tout sont arrivées.
Le jour de la noce est fixé au 15 courant. Dimanche dernier ont fini les bans do pul)ru'ati()n à rAl)l);iye-
aux-Bois; un de ces jours, nous irons remettre les papiers qu'apporte Erembert. Au reste, ce n'est pas une difficulté ; il suffit que quelqu'un de connu vous connaisse et assure que vous avez été baptisé. C'est ce que m'a dit M. l'abbé Legrand, à qui j'en ai parlé et qui a bien voulu croire sur ma parole que mon frère n'était ni Turc ni Maure. Ce bon abbé est celui qui se mêle des mariages. Je vous ai dit que c'est un des vicaires de notre paroisse et mon père débrouilleur. Vous me demandez avec tant d'intérêt des nouvelles de ma conscience, très-cher papa, que je veux vous tout dire, tout ce qui se peut, car votre sainte curiosité ne s'étend pas jusqu'aux intimités de l'âme, je pense, choses au demeurant peu intéressantes. Vous voulez donc savoir si j'ai ce qu'il me faut, si je suis contente en tout point de ma vie de Paris. Oui, cher papa, bien contente en tout et surtout en ceci. J'admire comme la Providence prend soin de nous en tous lieux et nous environne de secours. Nulle part ceux de la piété ne se trouvent comme à Paris. Ils y abondent : chaque jour des prédications de côté ou d'autre, des associations, des bénédictions. Si le diable règne à Paris, Dieu peut-être y est mieux servi qu'ailleurs. Le bien et le mal s'y trouvent dans leur suprême expression ; c'est Babylone et Jérusalem tout à la fois. Dans tout cela, je mène ma vie d'habitude et trouve dans mon Abbaye tout ce qu'il me faut. M. Legrand est un ami de l'abbé de Rivières, saint et zélé comme lui, d'une bonté sans égale-
11 me pourvoit de livres et de bonnes et douces instructions : ce ne sera pas sa faute si je ne devien pas meilleure. On peut se sauver partout.
Mais enfin je ne parle qu'église ; jy suis pourtant du monde et j'en ai bien à vous dire qui vous iniéresse. D'abord qu'il nous est né, chez Auguste, une belle filleule dont je me suis chargée de vous annoncer la naissance. Félicité se porte à merveille; nous venons de la voir. Je l'ai embrassée de ta part, Mimin, et la chère cousine te rend la pareille. Je ne sais quand se fera le baptême. En attendant, la petite fille s'appelle Berthe. J'aurais mieux aimé Yalentine, mais l'autre nom a été préféré; j'ajouterai celui de Marie. Nous sommes allés la voir chez sa nourrice, à la barrière de Fontainebleau, par une pluie battante, un temps, oh ! les chemins d'Andillac sont des parquets en comparaison de ceux-là. Les environs de Paris, de ce côté-là, sont alTreux de toute façon.
Notre quartier du CJicrchc-Midi est chai-mant. M. d'Aurevilly l'appelle Trouve- Bonheur. Ce n'est pas mal donné, quant à Maurice. Il sera heureux, heureux autant qu'il puisse l'être; tout du moins le fait espérer. On ne peut s'allier avec de meilleures âmes. Caioliue est un ange. La religion, la piété pénètrent dans cette âme tendre et pure. Vous serez contenta de cela et de Maurice aussi, qui, seulement, fait les choses un peu lentement, à sa manière ; mais encore faut-il bénir Dieu de cette coiuluile, bien rare parmi
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les jeunes gens de Paris. M. Buquet * en dit beaucoup de bien; il veut bénir le mariage, ce qui nous fait plaisir à tous. Ce jour nous occupe de mille façons, ce grand jour qui va commencer une vie nouvelle pour notre Maurice. C'est lui pourtant qui est le plus paisible, qui voit toutes ces choses et son avenir avec un sang-froid admirable. L'agrégation ne lui vaut rien. M. Buquet lui-même nous l'a dit, il s'occupera pour lui de quelque autre chose. Voyez-le sans vous tourmenter dans le bon nid où la Providence l'a placé. Vous ai-je tout dit, tout conté, tout fait voir, pensées, paroles et actions, comme vous l'aimez? Maurice est là d'un côté qui me regarde écrire, Eran lit la Gazette et se chauffe; tous vous embrassent, et Garo vous fait ses amitiés de fille. Vous feriez bien de ne pas aller à Rayssac tant qu'il fera froid ou pluie. Avis et bulletin donné, je vous saute au cou et passe à Mimin.
Ma chère Mimi, je te remercie cent fois plus que je ne puis dire de ta lettre de nuit, écrite sur ton sommeil. Pauvre Mimi, que te voilà occupée et tracassée, tandis que je fais la princesse à Paris! Cette pensée, qui me vient souvent dans le jour, me gâte un peu mon repos, ma douce quiétude. Je me dis qu3 nos moments sont différemment employés, mais je
1. Préfet des études au Collège Stanislas, ensuite arcliidiacre de iNotrc-Damc, aujourd'hui chanoine de S;iint-Donis, a»-ec le liUr d'évèque de Pariuru.
t'aide de cœur. Nous sommes o^i ne peut mieux chez Auguste et ici. Qu'Euphrasie ne te quitte pas, je l'en supplie; votre solitude serait trop grande sans son rire, sa bonté. Je l'embrasse à deux bras pour la retenir. M. le curé me fait bien plaisir de venir voir papa et le distraire. C'est un acte de charité et d'amitié dont je lui tiendrai compte. Assure-le de mon souvenir ainsi que Mariette. Tout autant à Augustine, à Jeanne-Marie, au pâtre, à Paul, à Gilles, à tous, pour leurs compliments. Éran veut un peu de place. Adieu, en t'embrassant pour Maurice, Caro et moi.
AU MÊME
Le 7 novembre [1838J.
Je veux vous écrire tous les jours jusqu'à ce que j'aie de vos lettres et vous faire voir que je ne vous oublie pas, chers habitants du Gayla. Le tourbillon de Paris ne m'emportera pas encore. Ce mot de papa m'a fait rire et fait voir qu'il ne me connaît pas encore. Je suis bien sûre que toi, Mimin, tu n'as pas eu celte idée. Je vous l'ai dit, je mène ici la vie du Gayla et encore mieux, n'ayant nul casse- tête, l'église à portée et liberté entière. Nous sommes tous dans les alTaires spirituelles en ce moment, ces
dames de leur côté, moi du mien. Maurice est consigné au dimanche, seul jour libre de M. Buquet. Tout va bien de ce côté, Caroline est édifiante, de peu s'en faut qu'elle ne soit sur les traces de Mimin. Eu ceci encore, j'admire la Providence qui fait de ce mariage une occasion de salut.
Il fait beau aujourd'hui, de ces beaux jours rares à Paris, où le ciel est presque toujours terne et bas. Gela m'a frappée d'abord; à présent, j'y suis faite comme au reste de ce que je vois. Je me suis faite aussi aux voitures, et n'ai plus peur d'être écrasée, pas plus quedela charrette de Gilles. Nous irons voir par ce soleil M'"^ de Lamarlière, Auguste et je ne sais qui ; quand on est en train, on ne manque pas de but de visites. En allant voir les cousins, chez M. Laville, Érembert et Maurice ont rencontré M. de Lastic, qui est en famille à Paris. C'est étonnant les connaissances qu'on rencontre dans ce grand monde où l'on se croit inconnu.
Il vient ici des Indiens, toujours des Indiens. Un des amis de Maurice, M. Le Fèvre, est venu passer la soirée. C'est un gentil petit jeune homme à l'air doux et fin. Il m'a demandé quand est-ce (jue j'allais voir ma bonne amie de Maistre; c'est que lui est un ami de M. Adrien qui, au reste, se promène dans les glaces de la Norwége. Il ne pourra pas être à la noce. Nous serons en assez ]o]ï nombre, quoiqu'il n'y ait que les indispensables.
Le 8. Nous venons, tante, Maurice et moi, de cliez M. Legrand lui porter les bans d'Andillac et régler les cérémonies du mariage. Nous aurons orgue et grande pompe, toute celle qu'on peut avoir dans la simple Abbaye-aux-Bois. Un mot que j'ai dit à M. Legrand lui a fait pousser un cri d'exclamation. « Vous connaissez l'abbé de Rivières? » — « Eh ! oui, monsieur, beaucoup, nous l'avons dans le voisinage. » Et nous voilà sur l'abbé de Rivières, sur son zèle, sur Cordes, et comme on aurait voulu le garder à Paris. J'ai pensé que ce titre d'amis de l'ami ne nous serait pas inutile, et cela relevait un peu la conversation entre des inconnus.
Aussi nous sommes-nous alors étendus sur lei églises et la musique. Nous avons parlé de Saint- Roch où l'on chante à la messe des chœurs d'opéra, ce qui est très-beau, mais bien mondain. Ce monsieur a voyagé dans la Suisse, l'Allemagne, en Belgique ; il avait le projet d'aller voir son ami à Cordes, mais le temps lui a manqué. Je le crois fort instruit, à grandes idées et capable de grandes choses sous sa mine presque enfantine. Il me représente saint Louis de Gonzague. Raynaud m'a dit qu'il a fait des choses incroyables dans la paroisse qu'il vient de quitter. En général, le clergé de Paris est fort zélé et actif pour le bien. C'est par les prêtres plus qu'ailleurs encore que la foi et la piété se soutiennent.
Une lettre de Louise enfin ! Je quitte tout.
C'est dans le jardin des Tuileries, sur un banc,
D'EUGENIE DE GUERIN.
que j'ai lu la gazette de la montagne. D'autres lisaient celles de la politique, bien moins jolies sans doute que la mienne, toute de cœur et d'esprit. Je ne vous en dis pas autre chose. INous ne manquons pas de lettres, il en pleut à cause du mariage et il en est quelqu'une pour moi dans le nombre.
10. Sainte journée du dimanche, passée presque tout entière à l'église. Le matin, à Saint-Thomas d'Aquin, où Caroline se confesse et a fait ses dévotions, et, le soir, aux vêpres et au sermon de M^ d'Alger^ Nous sommes rentrées bien contentes des offices et du prédicateur, qui prêche avec un enthousiasme enlevant. C'est le missionnaire le plus missionnaire que j'aie entendu, le prêtre oriental, plein de feu et de poésie. Il est possible que nous l'entendions encore. 11 a le projet de donner une retraite à Stanislas, dont il est élève. M. Buquet nous fit dire cela par Maurice. On s'occupe de nos âmes, vous voyez. Les prédicateurs abondent. J'attends ce soir pour ajouter d'autres choses; peut-être sortironsnous, si le temps, qui est bien mauvais, s'arrange, liran court Paris plus que nous.
[Le 18.] Nous sortons du Panthéon, cette égiise passée de Dieu au diable, de sainte Geneviève aux héros de Juillet, à Voltaire, à Rousseau. C'est toujours