‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 33 sur 69 · Mf' Uupuch · texte numérisé non relu

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une œuvre admirable ; l'intérieur, le dôme, les caveaux, ces caveaux sombres, reculés, enfoncés sous des voûtes, éclairés çà et là par des lampes, produisent quelque effet sur l'âme. L'imagination s'eiïrayerait aisément dans ces ténèbres de la mort ou de la gloire, si l'on veut, car il n'y a là que des morts illustres, comme dans l'Elysée, dont Voltaire et Rousseau sont les dieux. On voit dans le fond du caveau la statue de Voltaire, qui semble sourire à la gloire de son cercueil tout décoré d'emblèmes magnifiques. Celui de Rousseau est plus sévère. On voit une main sortant du sarcophage avec un flambeau qui éclaire et éclairera toujours le monde, au dire de notre conducteur, cicérone aussi lumineux que la lanteine qu'il portait. Le sommet du dôme est d'une élévation prodigieuse, deux fois plus haut que le clocher de Sainte-Cécile. Paris est bien beau vu de là ; mais le tableau a besoin de soleil, et nous n'en avions pas. Adieu; demain, à pareille heure, Maurice sera marié à la mairie. Après-demain à l'église.

Le 16. Ce fut hier le grand jour, le jour solennel, le beau jour pour Maurice et Caro, pour tous. Il ne manquait que vous, cher papa, et Mimin, pour compléter le bonheur. Nous l'avons tous dit et pensé avec un regret infini. Vous eussiez été enchanté de cette fête de famille, la plus belle que j'aie vue. Tout s'est passé parfaitement : le temps doux et joli ; le bon Dieu semble bien vouloir ce mariage, tant il s'est

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fait chrétiennement et convenablement. Que Caro était charmante avec sa robe de fiancée, sa couronne de fleurs d'oranger, sous son voile à la bengali! Et Maurice aussi était très-bien. M. Augier voulait les peindre à l'église, agenouillés sur leur prie-Dieu cramoisi, tant il était charmé. L'église a déployé toutes ses pompes, l'orgue pendant la messe faisait très-bien. C'est M. Buquet qui a béni le mariage et dit la messe, assisté de l'abbé Legrand. Nous avions beaucoup de monde et du beau monde, une douzaine de voitures environnaient l'église; la sœur d'Yversen devait y être. M. Laurichais, le confesseur de ces dames, enfin, tous les amis et parents ont réuni leurs vœux et leurs prières dans cette cérémonie. Je vous envoie le discours de M. Buquet, qui est parfait, de l'avis de tout le monde. Que ne puis-je y joindre son accent de cœur, son air de joie et d'attendrissement en parlant à Maurice, qu'il aime véritablement!

Vous serez content, cher papa, de savoir tout ce qui s'est passé dans cette journée si mémorable etque j'ai tant de plaisir à vous dire ; il me semble que vous y prendrez part et que vous verrez vos enfants k l'église, à table, à la soirée. Le dîner était joli comme tout le reste, servi d'une façon distinguée, en viandes, poissons, gâteaux, vins. Le dindon garni de nos truffes dominait comme le roi de la table. Nous y avons bu du vin de Madère et de Constance amplement et joyeusement, et tout s'est passé aussi bien qu'aux nocea de Cana. J'étais à côté d'Auguste et de

M. d'Aurevilly, deux voisins de choix ; aussi avonsnous causé et ri. Auguste m'a grondée sur le manque de poésie, qu'il était disposé à lire; mais nous n'en avions pas ni même pensé à en faire. Il y a quelque chose de mieux pour Caro : c'est ce qui vient du cœur, et de cela elle en aura tous les jours. Qu'elle élait modeste à l'église et jolie à la soirée! C'était bien la reine de toutes. Nous avions une douzaine de dames, toutes élégantes, des hommes je ne sais combien, beaucoup d'amis de Maurice. Ils ont été fort gracieux avec moi et m'ont tous fait danser. Oui, danser! Que monsieur le curé prenne son aspersoir et m'exorcise. J'ai dansé avec Charles, mon chevalier d'honneur. C'est de rigueur, et je n'aurais pu refuser sans me faire remarquer et sans m' ennuyer seule sur une banquette. Auguste a rempli parfaitement ses fonctions paternelles. Il m'a bien recommandé de vous dire une phrase de sa part. J'en dirais cent sur son amitié et son dévouement pour nous. Nous causons beaucoup raison quand nous sommes seuls. Nos chers époux se sont retirés à deux heures dans leur chambre, un peu fatigués des fatigues de la journée. Ce matin, Caro a fait la lecture d'un chapitre de \ Imitation sur son chevet, et s'est levée ensuite et est venue nous embrasser. Cela vaut mieux que la soupe. Votre nouvelle fille veut vous écrire, ce sera dans le même paquet. Je m'arrête pour ne pas faire un volume.

lincore un mot. Je ne sais pas m'arrêter, je vou-

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drais vous dire, vous faire voir, vous envoyer noire bonheur d'Iiier, les visages d'amis, les fleurs qu( nous portions. C'est pour le revoir, pour le Cayla, le; détails de sahle, les mille petites choses qui se di sent quand on se parle après une noce de fds et di frère et six mois d'absence! En voilà un et demi de passé. Dans quinze jours, je partirai pour le Nivernais, autre absence dans l'absence; car, en quittant Paris à présent, il me semblera partir du Cayla, tant je m'y trouve en famille entre une sœur et deux frères. Éran a remporté le prix de la valse. Il n'y a que deux dames qui aient mis son talent en évidence. Je n'avais pas l'idée d'un bal, c'est un joli enfantillage.

Je voudrais que M. Bories fût venu ; vous auriez eu tant de plaisir à le voir, ce bon ami, et à lui parler de Maurice. Ce cher Maurice, vous en serez content, de lui et de son ange de femme. Hier soir je les contemplais tous deux à genoux dans leur oratoire. Vous ai-je dit que le matin de ses noces Caro lut sur son chevet un chapitre de V Imitation à son mari ? Je répète, peut-être, mais ce sont choses qu'on aime à redire. Adieu, bénissons Dieu. Sa bonté se montre évidemment dans cette circonstance. Ma plume n'tn peut plus. Nos souvenirs à monsieur le curé et à Cahuznc.

A M°>« LA BARONNE DE MAISTRE

[Paris], 19 novembre [1838J.

Je suis vraiment malheureuse en bonheur, chère amie; le baptême, encore le baptême qui m'attend et retarde le plaisir de vous voir. Sans cela, j'aurais pu partir huit jours après la noce; mes frères, ma sœur et votre amie avaient arrangé les choses, lorsque cette petite fille est là toujours pour déranger mes plans, car elle en a dérangé d'autres. Mais enfin le ciel avant tout, et pour faire une chrétienne que ne doit-on pas sacrifier? C'est au parrain que j'en veux, qiu jamais n'arrive; aussi, s'il n'apporte de jolis bonbons, il aura rancune.

C'est vraiment malheureux pour moi d'arriver après le départ de M™* de Sainte -Marie, qui a la bonté de vouloir me connaître. Désir bien naturel, et qui, j'espère, ne sera pas perdu, ou Saint-Martin serait au bout du monde, et quand même! Impossible n'est pas français, n'est pas cœur. Vous me l'avez prouvé la première, en me faisant voir vous et Paris, deux choses des plus impossibles pour moi, il y a un an. Qui aurait compté sur tout ce qui se passe à présent? Oh! il y a de la Providence, ei beaucoup. J'aime à voir venir du ciel ce qui arrive ;ur la terre.

Mais le voyage, encore le voyage, il faut en eau-

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ser et vous tout dire. Les obstacles nous traversent, qu'y faire? Mettre le pied dessus; c'est ce que je vais faire en partant seule. Mon frère, sur qui je complais, ne peut m' accompagner; Maurice ne doit pas quitter sa femme, et me voilà sans compagnon de route. Mais le voyage n'est pas long, et celui de Paris m'a formée. Je sais ce que c'est que de rouler en diligence ; ainsi point de soucis ni de doute : nous nous verrons malgré tout. Je vous écrirai assez tôt : dès que je pourrai prendre pied. Je ne dispose plus de moi; les événements m'entraînent de lieux en lieux, de fête en fête, de chose en chose, et toujours mon cœur se retourne vers vous. Je me dis : quand seras-tu auprès de cette amie ? Car je ne vous donne pas d'autre nom, tout être de raison que vous êtes! Je ne sais pas métaphysiquer ceux que j'aime; je leur vois tout de suite cœur et visage, afin de les mieux posséder.

Je me suis figuré vous bien souvent, et d'une image bien douce. Vous me mettiez vraiment dans l'obligation d'être sage, tant vous me vantiez ma sagesse, qui néanmoins me fait rire. Vous en jugerez, mais bien certainement elle ne vous jugera pas, quoique vous en disiez et mettiez en opposition vos folies. Chacun n'a-t-il pas les siennes? Si on nous ouvrait moralement, pensez-vous qu'on trouvât beaucoup d'organes parfaitement sains? Vous possédez du moins cet avantage i)hysique dont je vous fais compliment, ainsi qu'à votre docteur. Mais, hélas! à

quoi sert donc la science et la perfection ? Avec cela vous êtes malade. L'état de votre santé est un mystère douloureux qui, uni à ceux du Calvaire, fera votre rédemption, car la souffrance a racheté le monde. Heureux sont ceux qui souffrent, car le royaume du ciel leur appartient. Ce n'est pas cependant que je vous souhaite de souffrir, ô ma pauvre chère malade, mais que vous tiriez seulement parti de vos souffrances.

Après cela, nous pourrons nous parler de fêtes. Parlons-en; l'un suit l'autre en ce monde, tantôt larmes, tantôt joie. Ainsi la vie s'en va en choses différentes. La journée de jeudi a été bien douce, bien belle, bien pleine pour moi. J'y voyais l'accomplissement de tant de vœux! Une époque, une vie pour mon cher Maurice commence sous les bénédictions du ciel. Oh! comme j'étais pénétrée à côté de lui devant Dieu, devant le prêtre qui les unissait! La cérémonie fut fort belle; beaucoup de monde, quelques amis, la mariée charmante de grcâce, de modestie. Le soir, elle était bien la reine du salon. Les autres femmes, la plupart coquettes, étaient loin de plaire comme elle, n'étaient pas jolies comme sa simplicité. On a dansé, et j'ai dansé pour la première fois de ma vie. Maintenant je sais ce que c'est qu'un bal : un joli enfantillage, et comme je ne suis pas enfant... Mais laissons ceci sans commentaire, comme un épisode de ma vie. Merci |)0ur nos mariés d(?s prières que vous avez bien voulu faire pour eux. Ne

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dites pas que c'est l'obole de la veuve, j'en connais le prix devant Dieu. Avant mon dernier mot, que je vous en dise beaucoup pour madame votre mère, avec l'expression de mes regrets de voir passer l'époque où j'aurais pu la rencontrer chez vous. Cette absence va se faire bien sentir à vous, accoutumée depuis trois mois à ses soins de mère, à la tendresse dont vous me parlez. Que je vous trouve heureuse d'avoir une mère à aimer! Adieu; j'embrasse Henriette, Yalentine et la mère.

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