‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 34 sur 69 · A M™' DE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

A M™' DE SAINTE-MARIE

[Paris], 26 novembre [1823].

Madame,

Si je n'avais à consulter que mon cœur, il y a longtemps que je serais auprès de votre aimable et chère fille; mais je dépends ou ai dépendu de mille choses qui jusqu'ici m'ont retenue loin d'elle et de vous, Madame, que je comprends dans le bonheur qui m'attend aux Coques. J'espère beaucoup vous y voir, s'il vous est possible d'ajourner votre départ de quelques jours. Je vous le demande en grâce, de nje laisser vous connaître, vous trouver aux Coques, de ne point mettre de lacune entre votre fille et moi,

Le bonheur sera si doux pour moi de la recevoir de vos mains, de vous en remercier, de lui remplacet sa mère! Je me réjouis de cette belle charge, de cette mission maternelle que Dieu et vous me confiez, et dont je vous promets de m' acquitter de mon mieux, malgré mon âge : il n'en est point pour le cœur, pour l'amitié : elle est mère, elle est sœur, elle est tout ce qu'il y a de tendre et d'aimant.

J'espère le prouver à ma chère Henriette, et toujours et bientôt. Noces et baptêmes et toutes fêtes passées, je ne pense plus qu'à celle de vous joindre, Madame, de répondie à des vœux aussi flatteurs que touchants j)Our une pauvre inconnue que je suis. Dieu soit béni, je puis partir enfin. J'allais l'écrire à mon amie, lorsq'.e vous êtes venue. Madame, presser encore mon départ. Je me ferais un vrai jjêclié de cœ.ur de le différer davantage. Après des commissions pour des payses, que je vais faire demain, j'irai arrêter ma place à la diligence, et je préciserai mon airivée à M""* de Maistre. Ce sera, j'espère, vers la fin de la semaine, jeudi ou vendredi, que je pourrai partir.

L'époque du retour ne m'occupe pas et ne doit pas vous déranger. Une fois chez mon amie, je serai k elle et pour elle, et demeurerai avec elle. Quelque bonheur qui m'attende auprès de nos chers Parisieïis, il sera remplacé par un autre semblable : amis pour amis, sœur pour sœur. C'est ainsi que j'appelle votre si bonne et aimable Henriette, le nom qu'elle

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s'est fait en moi par sa cordiale et bien rare affection. Je comprends, Madame, combien vous devez l'aimer, ainsi que le seul fils qui vous reste. Maurice est heureux d'être son ami, comme moi l'amie de sa sœur, et, à ce titre, l'objet de votre affection bienveillante; avan-tage bien précieux pour moi, Madame, et dont il me tarde de jouir tout près de vous.

Veuillez, en attenaant, recevoir l'assurance de mes sentiments les plus respectueux, et mille amitiés # à mon amie.

[P. -S.] Ma nouvelle famille me charge de vous transmettre ses sentiments, et l'ancienne me parle beaucoup de vous tous.

A M'"" LA BARONNE DE MAISTRE

[Paris], vendredi 30 novembre (1838].

Enfin je vous verrai mardi prochain, ma chère ;imie, ou je serai morte, car rien ne peut plus se mettre entre vous et moi. Maurice vient d'arrêter ma place à la diligence, cette place occupée de cœur depuis tant de jours. On eût dit que quelque chose enviait mon bonheur de venir à vous, toujours quelque chose sur mon chemin. Hier, je comptais vous dire que je partirais demain, lorsqu'une robe est

venue se faire tailler pour moi, et retarder mon départ. J'ai presque maudit la toilette, mais la chère sœur voulait me voir belle chez vous, et je n'ai pu dire non. Cette fantaisie est donc cause que je ne puis partir que lundi, mais lundi bien sûr, à 3 heures après midi.

Maurice me dit que je serai le lendemain vers la même heure à la Charité, et que je pourrai arriver le soir aux Coques. Le doux bonsoir! et qu'il me » tarde d'y être, de vous le dire, de vous embrasser pour la première fois ! Ce sera l'anniversaire de notre connaissance que je viendrai célébrer chez vous. Il y a juste un an de votre première lettre, qui m'est tant demeurée au cœur. Quel plaisir d'en revoir l'époque auprès de vous! de me trouver aux lieux d'où vous m'avez daté tant de choses, tant d'amitiés et amabilités ! Je voudrais une langue exprès pour le cœur, qui pût dire tout ce qu'il sent, tout cc qu'on pense, pour la parler avec vous.

M'"*" de Sainte-Marie aura reçu, je pense, la lettr« que je lui ai adressée avant-hier. Veuillez encor« aujourd'hui lui exprimer mes sentiments respectueuA et tendres, Aurai-je le bonheur de la trouver chez vous, et de vous recevoir de ses mains, comme je hù ai demandé? Si je pouvais éire entendue, je le demanderais encore en demandant mille fois pardon de me faire tant attendre. En vérité, ce n'est pas la peine. Je le dirais si vous ne m'aimiez pas; mais l'amitié donne du prix; ce qui me rend toute hère,

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quand je pense : elle m'attend. Être attendu, quel bonheur! être altendant n'est pas le moindre. Me voilà entre les deux jusqu'à mardi. Adieu; un beau jour, un beau soir, n'importe l'heure, ce sera une des belles de ma vie.

Tout le monde vous présente à tous respects et hommages. J'attendrai au Grand -Monarque, à la Charité , la voiture que vous aurez la bonté de m'envoyer.

Toute à vous, mon amie, et ne soyez pas trop malade.

A M"« LOUISE DE BAYNE.

(Paris], 1« décembre 1838.

M. de Frégeville est le plus gracieux, le plus aimable, le plus obligeant homme du monde. Enfin je l'ai découvert, j'ai retrouvé son adresse et lui ai laissé mon paquet avec une petite lettre pour lui. Aussitôt il m'a répondu, et m'est venu voir le lendemain. Le brave homme s'est donné des peines infinies pour découvrir mon adresse, jusqu'à s'adresser à la police. Cette idée nous a fait rire. Enfin nous voilà en relation, mais sans pouvoir en profiter, ni de ses offres de service, pour tout ce qui est en son pouvoir, ce s Dut ses expressions à nos dames, car

j'étais sortie quand il est venu. Le sort m'en veut. M"e Laforêt* l'a trouvé fort aimable, d'une politesse exquise. Je veux lui laisser ce petit souvenir pour vous, chère amie, et profiter jusqu'au dernier moment du moyen de vous écrire.

Je vais partir et revoir les cnamps, un autre Rayssac. Les Coques sont sur des montagnes. Y auraije une autre Louise? Elle a, je crois, quelque chose de vous; mais, mon amie, vous serez toujours mon amie. Je vous écrirai de là si vous voulez. Qui sait ce que je vais voir, ceux qui m'attendent? Tout s'annonce sous des rapports bien aimables, et cependant je les aborde, ces inconnus, connus, avec timidité. Plaignez ma vie errante , entraînée de lieux en lieux. Non, ne me plaignez pas, la Providence le veut; il n'y a qu'à la laisser faire, et suivre la main qui nous mène, sans raisonner : cela seul soutient, console et fait tirer parti de tout pour le ciel. Je me sens plus déprise, plus dégoûtée du monde que jamais. Oh! qu'il y a plus de calme, plus de bonheur derrière la porte de la sœur Clémentine que dans tous les lieux du monde! J'allai la voir hier; elle est en retraite jusqu'à lundi. Regret pour moi, qui me plais à voir, à entendre ces bonnes religieuses, ces âmes à part du monde.

Est-il vrai que M. et M'"* de Bayne sont partis pour Goritz? Je vous plains de votre solitude, vous

1. m"" Murtiii-L;ifor(ït, tante de la femme de Maurice do GuOrin.

du moins qui ne l'aimez pas comme votre sœur. Je ne suis surprise ni de son goût ni du vôtre. Chères amies, qui vient vous distraire à présent? Avez-vous du moins Léontine ? Au moins les trois sœurs ensemble. Si elle est près de vous, dites-lui que je l'aime; si elle est loin, dites-le-lui aussi.

Je voudrais vous mander quelque chose d'aimable, digne de Paris; mais l'aimable est rare en tout lieu ; si rare que je n'en ai pas aujourd'hui. J'ai cependant vu Versailles, les dehors seulement. Le roi étant attendu, on nous a fermé les portes. Vous l'ai-je dit, et nos fureurs royales? Peut-être oui, dans ma dernière lettre.

Je vous aurais parlé du concert ce matin, si Maurice, qui devait m'y conduire, n'eût été pris d'un accès au moment de sortir. Peine au lieu de plaisir : changement si subit et si ordinaire en la vie. Sa petite femme, toute rouge d'émotion, s'est mise à le soigner, le sucrer, l'adoucir, et tout s'est calmé sous cette douce influence. Maurice sera, j'espère, heureux avec elle. Je ne connais pas de femme de ce caractère, de ce cœur, de cette figure. C'est une étrangère, je l'étudié, je la cherche afin de me l'associer, d'entrer en elle, si elle ne peut entrer en moi. Nous nous devons des concessions de goût et d'idées entre tous, pour l'affection et la paix de famille. Cela se voit partout. Nous le ferons aisément vis-à-vis tant de bonté, de générosité. Pas de jour où je ne reçoive des marques de cœur de cette charmante

sœur étrangère. On nous l'appelle l'Indienne toujours. M"* de Lamarlière l'a trouvée fort de son goût : jolie et bien mise. Le jour même, bulletin de cette visite , de cette toilette à Gaillac. Je suis sûre qu'elle court la ville, que tout le monde sait que l'Indienne portait une robe de soie antique, un châle de satin noir, garni de blonde, doublé de bleu, un col de dentelle, et un chapeau de velours noir, avec une plume d'autruche, foudroyant le ciel et la terre^ expression de M'"* de Lamarlière.

Adieu, mon amie; je vous embrasse et vous dis : aimez-moi, pensez à moi, croyez-moi, écrivez-moi, parlez de moi. Toute à vous toutes.

Encore un mot; c'est avec vous que j'aime le plus de causer, parce que nous nous comprenons, ce me semble. Je vais vite vous dire adieu ; deux heures sonnent, et j'ai un rendez-vous à ma chapelle de l'Abbaye-aux-Bois. Je voudrais mettre ma conscience en ordre avant de m'éloigner. Hélas ! je ne sais à qui j'aurai recours dans ma campagne, éloignée de l'église. Par bonheur, nous irons passer les fêtes de Noël à Nevers, et je tâcherai de me mettre au calme, car je n'y suis pas aujourd'hui. Je vous dis cela, pensant que vous êtes seule avec Pulchérie, que rien n'éloune. Priez dans la chapelle de Rayssac pour votre pauvre amie la Parisienne, qui vous le rendra de son mieux. Adieu, adieu ; jusques à quand ?

Je ne puis m'empêcher des poat-scripinm avec vous, chères amies. J'ai ;\ vous dire à toutes que le

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général est bien de vos amis. 11 est encore venu me voir, ne m' ayant pas trouvée mardi. 11 m'a tirée de la chapelle au moment où j'allais passer à la grille, ce qui nous a bien fait rire ensuite, en disant que j'avais quitté l'église pour un protestant. 11 est bien dommage de voir une si bonne âme dans l'erreur. Ça ne fait pas qu'il n'aime les curés des montagnes, ceux de son temps, qui, nous dit-il, étaient aimables. Et les châtelains, ses voisins, oh ! de ceux-là il n'en finit point d'éloges et d'amabilités. Cent questions m'ont été faites sur chacune de vous. Mesdames, sur la petite Henriette, que nous appelons Louise, et la comtesse qui monte bien à cheval, et puis, et puis, je ne puis vous dire ce que nous avons dit pendant une heure et demie qu'il est demeuré à causer. Il a trouvé notre Indienne gentille, et m'a parlé de mon voyage en Nivernais, chez cette M'"* de Maistre, qui est dévote^. Le général connaît cette famille ; qui ne connaît-il pas? Il m'a offert son bras pour m'accompagner dans l'intérieur des châteaux. Nous verrons au retour. Je regrette de n'avoir pu profiter plus tôt de tant d'obligeance, grâce à la recommandation de Pulchérie. Je vois qu'elle a dû lui dire bien du ?nal de moi.

De force, je vous quitte.

1. C'est de M'"* Armand de Maistre que voulait parler le général, et non de M'"* Almaury de Maistre, à laquelle sont adressées les lettres contenues dans ce volume: clic ne connaissait pas M. de F»'^ eiîville.

A LA MÊME

La veille de Noël, à Nevers [1838].

Je n'ai guère que le temps de dater cette lettre, chère amie, étant appelée par les cloches à la messe de minuit. J'écoute ces grandes sonneuses et pense à la clochette d'Andillac, dont le tin-tin est si joli! Qui m'aurait dit l'an dernier que j'en serais si loin? Ainsi Dieu nous mène à l'imprévu. Je vais donc à la cathédrale prier pour tous ceux que j'aime, pour vous, sans dire.

Il s'est passé deux jours depuis ces lignes, deux jours de fêtes, de prières, d'offices, de lettres reçues et écrites, toutes choses qui m'ont pris mon temps, sans m'empêcher d'être à vous, chère, bien chère amie. Il est une façon de se trouver dans tout et partout, c'est dans le cœur, devant Dieu. Nous ne pourrons nous voir mieux jamais, ni autrement de longtemps. Mon retour au Cayla ne sera que dans les beaux jours, quand nous aurons des fleurs et un beau ciel à faire voir à notre Indienne. Nous en sommes bien loin encore, je n'ai qu'à regarder ce ciel [)àle et la terre blanche, tout froid et neige.

Comme tout, du moins beaucoup, me fait penser à ceux que j'aime, ceci me tourne à vos montagnes, chère amie ; je vois vos rochers blancs et vous, pau-

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vre prisonnière, au coin de votre cheminée, vous promenant des yeux et du cœur. Venez quelquefois où je suis, oîi vous m'avez si bien vue, aimée et heureuse auprès de ma charmante baronne qui vous aime aussi, qui me dit souvent : « Parlons de votre amie Louise, » et nous en parlons. Gela nous prenci plus d'une fois par jour, car vous savez, le cœur revient à ce qu'il aime. Après le Gayla, Rayssac; rien ne me plaît dans la vie du monde comme ces souvenirs de famille et d'amitié. Je m'y repose avec délices, et j'y reviens à tout moment, et en pensées et en paroles. C'eii5t surtout avec Henriette que nous parlons du pays. Tout ce qui peut m'être agréable lui vient; elle a l'instinct du cœur pour deviner tout ce qui peut faire plaisir. Aussi rien ne me manque; j'ai presque trop de bonheur, car il va finir, et que de regrets de nous séparer, de ne pas nous voir à chaque instant, habituées que nous sommes à vivre ensemble depuis un mois!

Nous sommes à Nevers, vous voyez; nous étions aux Coques quand j'ai reçu votre première lettre. La voir, la lire et en parler m'ont fait un joli plaisir. Le passage sur Goritz et M'"* de Montbel a touché tout !e monde, d'autant que les Montbel sont beaucoup connus de M'"* de Maistre, qui allait aux soirées du ministre toulousain, tandis que M. de Sainte-Marie, son père, faisait de la politique intime avec lui. Vous êtes en pays de connaissance ; on m'a beaucoup parlé des mariage» qu'ont fait ces pauvres orphelines, si

elles étaient riches, et autres questions d'un tendre intérêt. Henriette a été charmée d'apprendre qu'une de ces demoiselles était devenue votre sœur.

Comme vous aimeriez mon amie, chère Louise! comme elle est aimable, bonne, attachante et d'un esprit distingué! Je me félicite toujours plus de la connaître et d'en être aimée. C'est un bonheur dans ma vie dont je bénis Dieu, car il y a quelque chose de providentiel dans notre rencontre, dans le bien que je fais à cette chère malade. C'est une chose que je ne comprends pas, mais qui se voit; ce que je lui dis, ce que je lui lis, ce je ne sais quoi qne je lui fais quand nous sommes ensemble la rend contente, gaie, moins souffrante, de sorte qu'elle estbeaueoup mieux qu'à mon arrivée, et que sa famille m'aime à n'en pas douter. Son père prend soin de moi jusqu'à venir voir dans ma chambre si j'ai bon feu quand je fais mes prières. Il craint que l'air du nord ne me fasse mal et disait en riant par un beau froid : « La Heur du Midi se gèlera. » Le brave et saint homme ! Je l'aime beaucoup : il me rappelle votre père. C'est sa laçon de penser, son instruction. Il a tout lu, et écrit. 11 a eu la bonté de me lire quelques morceaux de ses œuvres, qu'on dirait d'un bénédictin. Il est en relation avec les carmélites, les trappistes, les maisons de charité, tout ce qui est savant ou pieux. Charles X l'aimait et le voyait souvent. S'il l'eût écouté!

11 vient ici des voyageurs de Goritz, entre autres un M. de Ch... qui va et vient pour les exilés, de

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Saint-Pétersbourg à Vienne, quelquefois en Espagne, de cour en cour, et vous charme de ses récits. Je n'ai jamais vu d'homme plus aimable, plus beau, plus spirituel et plus instruit. Savant géologue, il remue les fouilles, descend dans les volcans, s'établit dans les décombres. Il a couché et vécu pendant huit jours dans la chambre de Salluste à Pompéi, en a parcouru les rues dans sa voiture, est entré dans la salle de spectacle, a fait faire des fouilles sous les yeux de la duchesse de Berry, et vu un voleur que la lave surprit emportant une bourse. Gela fît beaucoup rire et dire que l'iniquité est tôt ou tard découverte. J'ai vu son cabinet d'histoire naturelle et de minéralogie, son cabinet d'antiques. J'ai vu les bordures du salon à manger de Cicéron, qui sont des peintures charmantes, d'une délicatesse inimitable ou inimitée. Parmi tant de qualités, M. de Ch... réunit celles de bon chrétien. Il tourne toutes ses découvertes et ses études au profit de la foi. Il prouve que la science et la foi sont d'accord, que la géologie et la Genèse s'entendent. Vous me trouverez bien savante, c'est que j'ai vu Paris et qu'à Paris on prend l'esprit. C'est cependant au voisinage des Coques que j'ai appris tout ceci.

M™* de Maistre a un charmant entourage, dont par malheur sa santé et les mauvais chemins l'empêchent de jouir comme elle voudrait. On laisse les routes dans les eaux et rocaillcs. A peine avons-nous pu à pied aller à la messe au village. Point de messe

dans la semaine. Ici j'ai ce qu'il me faut, deux églises, à droite et à gauche, à portée de bras, et un [)ère à cheveux blancs, un saint, un échappé des bateaux de Nantes, qui parle de Dieu comme un martyr. Nous sommes allées le trouver ensemble avec Henriette, elle dans la sacristie et moi derrière la grille plus voilée. Je la plaignais, ma pauvre amie, de ce clair tête-à-tête; mais elle ne se confesse pas autrement, ne pouvant demeurer à genoux. C'est double mérite et double pénitence.

Nevers est une ancienne ville, célèbre par ses ducs, leur palais, et la cathédrale fort belle. J'ai vu les sœurs de la charité, et parmi ces sœurs une sœur bien surprise, bien étonnée de me voir, Elisa Viguier de Gaillac. J'ai cru qu'elle se trouverait mal. a Oh! mademoiselle Eugénie, d'où venez-vous? — Je viens ici avec vous! » Mais un coup d'œil à ma capote à fleurs, à ma toilette toute fraîche, lui ont fait penser autre chose. Je lui ai dit le mariage et ce qui m'amenait à iNevers. N'est-ce pas que c'est étonnant tout de même de m'y voir et ma vie d'à présent?

Louise, chère amie, quoi que je fasse et devienne, vous serez toujours dans mon cœur. Vos deux lettres m'ont fait bien plaisir toutes deux ; celle de M. de C*** m'est arrivée un de ces jours. Il a eu la gracieuse idée de laisser une carte en même temps, ce qui lui vaut bien une visite de mes frères. Ils iront le voir et le remercier de sa complaisance. Je reçois très-souvent des lettres de Caroline; celte bonne pe-

D'EUGENIE DE GUERIN.

tite sœur est pleine d'attentions et de bonté pour moi. Maurice me dit qu'il voit de plus en plus ses qualités se développer, sa piété s'affermir, et qu'il sera heureux avec elle. Tout va bien, hormis la santé de ce cher frère. Je me porte comme au Gayla, rien de moi n'est changé qu'au dehors : belles toilettes, cheveux ^bouclés, mille petites jolies choses, petits livres charmants, cols magnifiques, voilà pour la personne, et pour l'âme, de belles connaissances, M. Xavier de Maistre, l'auteur du Lépreux, que nous devons voir à Paris, et d'autres grandeurs de l'époque avec qui M'"^ de Maistre est en relation. Elle veut faire connaître ses amis à son amie, et je ne dis pas non.

Nous retournons à Paris dans les premiers jours de janvier. C'est alors que je verrai les grandeurs du monde. Je n'en connais que l'aimable, le joli, le simple. A présent, baronnes, duchesses, princesses, et tant d'esprits que vous voudrez. Cela m'amuse à voir comme une galerie ; car, mon amie, ne plaçons pas le cœur là dedans, l'âme encore moins. Dieu et le monde ne sont pas d'accord. Hélas! qu'on pense peu au ciel dans cet éclat et tourbillon ! C'est ce que me dit mon amie, qui le connaît et s'en détache.

Adieu, chère Louise; je ne sais où vous trouver, cette leltie qui vous portera mes vœux de bonne année. Vœux de cœur et d'âme que je fais tous les jours, et répands devant Dieu, quand une autre année vient, avec plus de ferveur encore. Que celle qui linit

a été triste, chère amie ! A pareil jour vous embrassiez votre père, et vous ne pouvez que prier pour luil Ce souvenir m'est venu en pensant à vous et j'ai prié Dieu de vous consoler dans ces chagrins et les autres qui arrivent tant dans la vie. Embrassez vos sœurs, si vous êtes ensemble, et dites-leur que je les comprends et tous les vôtres dans mes souhaits de bonne ^ année. Merci au pasteur, de ses bénédictions sur Babylone. Ce n'est pas mal placé. Que savez-vous des voyageurs? Cette bonne sœur, et ce cher frère, quelles nouvelles?

A M»° MARIE DE GUÉRIN

Nevers, 12 janvier [1839].

Encore à Nevers, mais pas pour longtemps. Nous partons un de ces jours, et je veux te laisser un dernier souvenir, chère Mimi, un long détail de tout ce que j'ai fait, dit et pensé, comme dit papa, de ces menues choses de la vie de chaque jour qu'on veut saisir avec la plume. C'est au retour, au revoir, au parler que tout se présentera, que je te conterai le grand et le petit de mon voyage, que je te pourrai dire ce qui ne s'écrit pas, qui ne se peint qu'avec la voix, comme les cent mille amitiés d'Henriette, les bontés de M. de Maistre, mes conversations avec

M"'" de Sainte-Marie, tout l'entretien de cette bonne et aimable famille !

J'ai bien pensé à toi, à papa, ces fêtes passées; le jour des Rois, je vous voyais faisant tourner des feuilles de buis pour les absents, pour leur retour, ces tant de jolies choses jetées sur ces feuilles tournoyantes. Le récit de cette soirée des Rois, des feuilles de buis, du gâteau à la fève ont fort amusé nos dames, qui ne connaissaient pas cela. Henriette se plaît à entendre parler du Midi, qu'elle a toujours désiré de voir. Nous la verrons si sa santé le lui per^ met. De là elle ira en Italie et à Venise, à iNice, chez son cousin de Maistre qui en est gouverneur, et elle me prendra. Que dites-vous, papa, de notre plan, et toi, Mimin, ne trouves-tu pas que c'est assez déjà d'une séparation? Oh! que sans doute! Mais, loin de vous, j'aime encore de voyager sur le papier, de suivre Henriette.

Par bonheur, nous ne serons pas loin pour Paris, et je lui ai promis le jeudi de chaque semaine.' C'est alors qu'elle me fera faire ses belles connaissances. M- la baronne de Vaux, la femme la plus étonnante d'énergie, de taille, d'esprit, qui combat Lamartine dans ses écrits pleins de vérité et de force, car elle est fort pieuse, était avant sa chute en cor- . respondance avec M. de Lamennais. Maurice, qui^J^ connaît, lui a présenté Caroline, qui m'écrit : « Je suis ' enchantée de la baronne de Vaux. » H me tarde d^me voir chez elle; je l'ai vue plusieurs fois à l'église.

Puis me reste à connaître la duchesse de Damas, qui écrit à Henriette, M. de Neuville', qui voulait m'écrire, et l'aimable et malheureux M. Xavier de Maistre qui a perdu ses quatre enfants; aussi est-il bien triste.

J'ai fait des visites, vu un peu le monde, et dîné même avec Monseigneur-, qui pl fort aimable. Comme il est du Midi et qu'on lui a dit que j'en étais, il m'a parlé du pays, même du Gayla, qu'on lui a fait voir sur la route de Gaillac, et m'a demandé s'il n'y avait pas eu un évêque de notre famille. « C'est vrai. Monseigneur; mais je ne l'ai pas vu. » La soirée fut charmante. Il y a à Nevers une société de choix, composée de grands noms. J'ai vu salons, églises et couvents. M. de Sainte-Marie m'a menée voir la générale des sœurs de la charité, et en même temps i'ai demandé Élisa, qu'il n'est pas trop aisé de faire venir au parloir. Ce jour-là nous avons passé une i)onne heure ensemble et causé du pays, auquel elle fait tous ses compliments, son frère, M. le curé et le Cayla compris. Elle est très-contente et gagnera son pari , pourvu que Dieu lui prête vie. De là, nous allâtnes aux Carmélites, et je causai longtemps avec une jeune et spirituelle religieuse qui finit par me demander mon âge, comptant sur une aspirante ^eut-ètre. Cette sainte causerie sans se voir, derrière ces grilles voilées, avait son charme. M. de Sainle-

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