AD CHATEAU DE SAINT-MARTIN (NIBVRK
Vendredi, 2 6 juillet.
Depuis huit jours qu'il nous a quittés, qu'il est au ciel et moi sur la terre, je n'ai pu vous parler de lui, me trouver avec vous, me joindre à vous, ma tendre amie, tant aimée, aussi. Ne serons-nous jamais désabusés d'affections? Ni chagrins, ni brisement, ni mort, ni rien ne nous change. Aimer, toujours aimer, aimer jusque dans la tombe, aimer des restes, s'attacher à ce corps qui a porté l'âme, mais l'âme, on la sait au ciel. Oh! oui, là-haut oij je te vois, mon cher Maurice, où tu m'attends, où lu me dis : « Eugénie, viens ici, avec Dieu, où Ton est heureux. •» Ma chère amie, tout est fini du bonheur sur la terre ; je vous l'ai dit, j'ai enterré ma vie de cœur, j'ai perdu le charme de mon existence. Je ne sais tout ce que je trouvais en ce frère, ni quel bonheur j'avais mis en lui. Un avenir, des espérances, ma vieille vie auprès de la sienne, et puis une âme qui me comprenait! Lui et moi, c'étaient deux yeux du môme front. Nous voilà séparés. Dieu s'est mis entre nous. Que sa volonté soit faite! Dieu se mit au Calvaire par amour pour nous; par amour pour lui, tenons-nous au pied de sa croix. Je trouve celle-ci
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pesante, toute garnie d'épines, mais ainsi celle de Jésus. Qu'il m'aide à porter la mienne! Enfin nous arriverons au sommet. Et du Calvaire au ciel le chemin n'est pas long. La vie est courte ; et que ferionsnous de l'éternité sur la terre? Mon Dieu ! pourvu que nous soyons saints, que nous profitions des grâces qui nous viennent des épreuves, des larmes, des tribulations et angoisses, trésors du chrétien. 0 mon amie ! il n'y a qu'à regarder ces choses, ce monde, de l'oeil de la foi, et tout change. Heureux père Imbert, qui le voit ainsi si éminemment! Que je voudrais avoir un peu de son âme si pleine de foi, si radieuse d'amour! J'ai besoin de soutien, et je désire souvent le saint homme qui rendrait enthousiaste de martyre et de croix. Hélas ! il a été prophétique, ilm'a dit : « Vous êtes l'enfant de la douleur, attendez-vous à beaucoup d'épreuves. » Moi qui, ce me semble, ne lui parlais en ce moment de rien de douloureux, je fus frappée de ces paroles que Dieu vient d'accomplir.
Mon amie, j'ai beaucoup pensé à vous en ceci. La part que vous prenez à tout ce qui me touche, cet un que nous faisons à l'endroit du cœur m'a fait sentir que vous souffriez, que vous étiez brisée, déchirée avec moi. J'ai prié Dieu pour vous. Je suis calme, je vous écris sans larmes. Je me jette à votre cou. Mille visites nous viennent, et aucune comme la vôtre. Cependant ce sont des amis, des parents, des voisins bien franchement' affligés. Mais s'occuper de
dîners, de détails de ménage et de vie, voir autour de soi le cours ordinaire des paroles et des choses, quand au dedans tout est changé, quand on est dans un si grand vide, voilà qui est accablant. Puis le léchirant contraste, l'amère pensée de se dire: « Toutes ces personnes seraient venues pour le voir, en visage de noce et de félicitation. » Six jeunes filles, hier, de nos cousines, gracieuses et gaies de caractère, avec lesquelles il aurait ri. Gomme les choses changent! Changeons aussi, mon amie, désabusons-nous du monde, des créatures, de tout. Moi, je demande l'indifi'érence complète.
Il s'est éteint sans agonie, tout doucement, :omme dans un sommeil, dès avoir reçu le saint viatique. Monsieur le curé nous assure qu'il est au ciel. Mais prions pour cette chère âme. Nous ne pouvons plus rien pour lui. C'est consolant de prier, n'est-ce pas? de pouvoir ainsi soulager ceux qu'on aime, de les suivre d'amour jusque dans l'autre vie. Je plains ceux qui n'ont à donner aux morts que des larmes. C'est ])ien bon de pleurer, mais non pas sans la prière. La prière, c'est la rosée du purgatoire. Répandons-en à flots, nous ferons tant de bien! Que j aime cela à présent! que la foi m'est bonne ! Chère amie, je vous souhaite sa douce, sa divine influence.
Écrivez- moi, je suis en peine, je ne suis pas morte à vous, vous m'occupez. Dieu sait! Que votre bonté soit bonne, ne soit pas trop délabrée. Parlez* moi do tous, de voire chère maman qui, elle aussi,
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m'est bien chère. Je recommande mon Maurice, mon Alphonse S à son pieux cœur de mère. Chère maman, je suis bien affligée, et mon père, et nous tous. C'était le plus affectionné de tous.. Vous me comprenez et vous prenez part, je suis sûre, à notre deuil. Pourquoi sommes-nous si éloignés? léserais en ce moment dans vos bras. Adieu, bien chère maman; parlez de mon frère à votre fils qu'il aimait. Je prie M. de Sainte-Marie de se souvenir de ce cher enfant devant Dieu.
Adieu, ma chère Henriette. Je reviens à vous, pour vous quitter encore. On ne fait que cela dans la vie. Amitiés à M. de Maistre.
De cœur et d'âme et de pensée à vous, éternellement à vous.
Parlez-moi du frère de Sophie, et un souvenir de moi à elle.
Je ne puis m'empêcher de vous parler de notre admirable Caroline, ange de dévouement, de courage, de piété. Près de lui, avec lui, en lui jusqu'à la tombe. Oh 1 que cela nous l'attache 1