‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 46 sur 69 · août · texte numérisé non relu

août

Que faites-vous, ofi etes-vous, que pensez-vous en ce moment, mon amie? Mon cœur s'est tout à coup porté à Rayssac, où il est souvent, au reste, mais plus encore à présent que je viens de lire une de vos lettres, pauvre reléguée sans être lue dans ma poche. Je la mis là en l'ouvrant et lisant la date et les premiers mots où il était question des prières du prince, hélas, le 12, sept jours avant sa mort. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu lire cette lettre, si aimable et si bonne pour moi.

Mon père me l'a portée d'Albi, où il est allé supplier Monseigneur de nous laisser notre cher pasteur. Voyage inutile et bien funeste. Mon père, abîmé d<"

fatigues et de chagrin, est tombé malade et menacé d'une attaque. Nous avons été bien alarmés pendant quelques jours ; mais Dieu a eu pitié de nous, ce bon et tendre père nous est rendu, il va mieux, beaucoup mieux. Je vous écris à côté du canapé où il repose.

0 mon amie! qu'il y a de tristes passes dans la vie, des époques où les douleurs s'amoncellent sur l'âme et semblent l'ensevelir ! Dieu le permet ainsi dans des vues de miséricorde; nous avons besoin d'épreuves, d'afflictions, comme la terre de grêle et d'orages. Ma pauvre amie, je me tiens tant que possible dans ces vues de la foi ; mais aidez-moi, j'ai besoin d'une pieuse amitié. Je m'ennuie, tout m'est désert et cimetière, je me trouve isolée en famille. Mon cher Maurice nous laisse à chacun ce vide, à moi plus qu'à un autre peut-être par l'habitude d'être ensemble, par l'union de nos vies. Lui et moi c'étaient deux yeux du même front. C'était trop doux, c'était trop goûté par moi, Dieu m'a ôté ce qui me plaisait le plus sur la terre; aussi tout m'est indifférent d3 tout ce que je vois.

J'aime à vous écrire ; c'est un goût de cœur bien nécessaire depuis longtemps, surtout quand je suis malheureuse. Je le suis dans le sens humain, car, chrétiennement, je me trouve tout autre. Ces adlictions, séparations, déchirements, toutes choses passagères, sont des dons de Dieu pour le ciel. Je me le dis et que ce cher frère est sorti de i-a vallée de larmes. « Pourquoi le pleurez-vous? o in'avez-vouf

dit. Ohl que ce mot m'a fait de bien, mon amie; on a besoin d'être rappelé à Dieu, d'être soulevé vers le ciel, à tout moment l'âme retombe dans sa .douleur; toujours je suis sur cette tombe, regrettant ce qu'elle renferme. Ma pauvre amie, il est là! Quand je me mets à creuser cette terrible idée de la mort, je m'afflige, je me perds, je m'écrie : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! »

Dans votre lettre du 12, vous me disiez^ parlant de la beauté de Caroline : ce Contemplez-la longtemps. » Hélas ! que c'a été court ! La voilà partie, la chère sœur, l'admirable femme. Son âme est aussi ravissante que son visage. Tout le monde l'admire, jusqu'au saint abbé de Rivières qui nous a dit tout simplement qu'elle avait fait sa conquête, conquête de saint par un ange. En tout, Caroline est une créature d'exception. Sa tante est venue la prendre, craignant pour elle dans cette chambre qu'elle ne quittait pas, dans ces lieux, dans ces souvenirs pleins de lui. Nous voilà donc séparés de celle qui semblait être venue des extrémités de la terre pour nous être donnée, pour s'unir à noire Maurice. De ce mariage si brillant, si étonnant, il ne reste qu'une tombe. 0 néant des choses humaines ! prompte rapidité de la mort venue sur des ailes de fête ! C'était hier, n'est-ce pas hier que nous faisions une noce ? Que de douleurs, mon amie, pour votre amie dans ce passé, dans ce présent ! Mon Dieu, tout s'arrangeait dans des vues éternelles !

Louise, je voudrais vous voir, je vous aime, je n'aime à écrire qu'à vous et à deux autres; j'écrirais à beaucoup pourtant et avec amitié, mais non avec tout le cœur, le cœur qui s'épanche, qui pleure, qui tombe sur le papier. Ma chère Louise, vous me le passerez de vous choisir pour des tristesses, de vous entretenir si douloureusement, mais vous entrez si bien en moi-même qu'il me semble quand je vous parle que c'est avec moi, un moi plus fort, plus soutenant, plus pieux. Oui, vous êtes plus pieuse que moi, et j'en bénis Dieu. Vous en serez moins malheureuse, vous serez plus prête pour les chagrins qui vous viendront ou qui viennent, car il n'y a de force que là, tout vu, tout cherché. Tout appui humain n'est que sable, ne m'en parlez pas, et cependant je n'en suis pas détachée ! — Mon Dieu, quelle leçon faut-il encore? Je m'appuie sur son souvenir, sur ses restes, sur tout ce que j'ai retrouvé de lui.

Mon [amie des Coques] et sa mère m'ont été mère et sœur. [Comme vous *], elles ont fait des prières et dire des messes. Oh ! les prières ne lui manquent pas; tous les prêtres de la contrée sont venus dire des messes. Le saint abbé de Rivières a voulu aussi prier près des restes de son ami. Visites et lettres ne cessent pas. Cela occupe et console jieu, honnis quelques amis et quelque écriture qui font lui hiei? inliiii. Motre curé parti était aujourd'hui avec nousj

1. Plusieurs mots ont l'-té ei)lov(^s pur I» rupture du cachet.

D'EUGENIE DE GUERIN. 809

ce bon ami, ce doux pasteur, celui qui a reçu le dernier soupir de notre Maurice, le voilà loin de nous. Encore ce sacrifice! Son remplaçant est un jeune prêtre d'Alby, tout à fait inconnu pour nous. Dites mes tribulations à M. Massol *, afin qu'il prie pour nous. Nous lui sommes infiniment obligés de sa messe et bons souvenirs, et à vous autant. J'ai reçu quinze jours après sa mort la réponse du prince : mon Dieu ! j'avais trop tardé. J'ai écrit encore une fois à la si obligeante M"* de G***. Oh ! je n'aurais pas oublié cela ! Parlez-moi de vos sœurs, de M"^ de Bayne qu'on nous a dit être à Toulouse. Mandez-moi vite la naissance et l'état de cette chère sœur.

Je vous embrasse le cœur brisé, mais vivant pour vous.

A M»« ANTOINETTE DE BOISSET

n août [1839J.

Je ne sais, ma bonne amie, pourquoi j'ai tant tardé à vous donner de mes nouvelles à vous qui ui'en demandez d'une façon si touchante, qui m'avez écrit une lettre dont j'ai tous les mois dans l'âme. Oh! vous m'aimez bion! je le vois, vous me parlez si

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