‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 47 sur 69 · Curé de Hayssuc · texte numérisé non relu

Curé de Hayssuc

affectueusement, si douloureusement : vous me dites i|ue nous sommes sœurs en affliction. Oh ! oui, sœurs, ma pauvre Antoinette, pour pleurer, vous votre frère et votre sœur, moi mon frère, pour nous aider à porter cette croix comme Dieu veut qu'on la porte.

Quel sacrifice, quelle occasion de salut dans ces pertes qui n'ont point de consolation sur la terre ! Dieu veut ainsi nous détacher d'ici-bas et de tout. Ce sont des coups de miséricorde pour nous qui demeurons et pour ces chères âmes qui nous quittent. Tout en vue de l'éternité. Peut-être plus tard, ce cher Maurice eût été moins bien disposé. Il y a eu des signes marqués de grâce dans cette mort, qui me font bénir Dieu et me consolent du côté de la foi, car le cœur reste toujours bien triste, bien désolé. Nous étions si unis, si vivant l'un dans l'autre. Pauvre cher ami! Oh! qu'il soit heureux! Nous nous reverrons. La vie n'est pas longue, dans nos épreuves au moins avons-nous de belles espérances. Qu'on est heureux d'être chrétiens ! c'est dans l'affliction qu'on le sent. N'est-ce pas que vous l'avez éprouvé comme moi, hélas! et deux fois pour une? Unissons-nous bien au pied de la croix, ma chère Antoinette, prions ensemble pour ceux que nous avons perdus. On ne peut plus rien pour eux, mais c'est consolant de les soulager dans l'autre vie I

Je vous recommande donc ce cher frère, priez pour lui comme j'ai prié pour les vôtres. Je sens que je vous dis une inutilité; mais j'aime à vous la dire,

D'EUGENIE DE GUERIN 311

j'aime à vous demander les choses que vous faites. Vous aviez donc compris mon malheur le jour de votre visite? Hélas! je l'appréhendais depuis longtemps, mais pas sitôt, et puis je ne sais quelle espérance, quelle foi au miracle et à la vie me tenait dans l'illusion. Encore la veille de sa mort, je disais avec Érembert : « S'il peut aller au mois d'octobre, nous le sauverons, il passera ici l'hiver... » Mon Dieu, qu'on compte mal en ce monde!.. Ne comptons plus que sur la mort : c'est la seule certitude.

Comme les douleurs se suivent, nous avons eu mon père très-malade deux jours après, et puis ce bon curé qui le consolait, qui venait de recevoir le dernier soupir de son fils, nous est ôté tout à coup. Écrivez-moi dans ma solitude, bien seule ; parlezmoi du ciel, de Dieu, de ces choses pieuses que vous dites si pieusement, dont j'ai besoin ; c'est le moment, c'est un temps d'épreuve, Dieu soit bénil

Adieu, chère amie ; veuillez bien exprimer tout mon attachement à madame votre mère qui m'aime et qui me regrette avec sa sensibilité profonde. Oh ! j'en suis bien touchée! Mon père et tous me chargent de vous dire comme ils sont sensibles à la part que tous vous prenez à notre afïliction. Notre Caroline est partie; sa tante, qui craignait pour sa santé, l'est venue prendre, mais avec promesse de revenir l'an prochain. Quel retour de noce! — C'est déchirant.

Amitiés, s'il vous plaît, à vos sœurs, à toutes les amies.

Adieu; aimez et priez.

A M"" LA BARONNE DE MAÎSTRE

23 août [1839].

Vous vous plaignez, vous ne recevez pas de mes lettres, vous me dites d'amères choses, ma douce amie. Tristesse et amertume de vous savoir triste et d'en être cause. Hélas! faut-il que je vous fasse souffrir, moi aussi, moi qui me mettrais au martyre pour vous ôter vos peines, moi qui pense à vous toujours, et vous écris souvent. Cependant vous croyez que je ne vous écris pas. Que sont donc devenues trois lettres à vous, une à votre mère, depuis le douloureux 19 ? Ma pauvre amie, accusez la poste, les commissionnaires, je ne sais qui, tout le monde, avani de croire que je vous oublie. Puis souvenez -vous qu'il faut seize jours, courrier par courrier, pour flil'une réponse arrive. Je n'ai reçu qu avant-hier votre billet de Nevers, avec la lettre de Sophie, deux bien aimables et touchantes inattendues. Bénies f oient ces surprises, qui font charme et consolation. Venea souvent, venez, mon amie, auprès de votre amie, venez, chères lettres, uiea pri'férécs. Per-

D'EUGENIE DE GUERIN. 31»

sonne n'est si bien que vous dans ma peine; voua êtes ma sœur de larmes, c'est aussi doux que d'être sœur de lait, et plus cher au cœur, car la douleur est le plus fort lien, rien n'attache autant.

Nous nous aimons donc encore plus que jamais. Plus que jamais je pense à vous, je voudrais vous voir, vous entendre, être auprès de vous. Et tout cela ne se fait qu'en esprit, si loin nous sommes.. Que n'est- il un lieu, un endroit des amis sur la terre ! Oh ! que je n'en sortirais pas; j'y vivrais avec peu de monde, mais un monde bien cher, bien aimable, bien doux, bien intelligent, petit paradis dont vous seriez reine. Hélas! mon amie, ne cherchons pas cela sur la terre, lieu de dispersion et de mort, où à peine on aperçoit ceux avec qui l'on voudrait passer sa vie. On se touche la main et on se quitte, et on meurt chacun de son côté. Ce n'est pas la peine, non, ce n'est pas la peine de former affections et arrangements ici-bas. Nous le savons bien, que nous sommes voyageurs et étrangers, et qu'insensés sont ceux qui se fixent sur leur route ; mais Dous l'oublions, et Dieu nous envoie ces grandes leçons de la mort. Profitons-en, que ce ne soit pas en vain que la voix des tombes nous parle. Depuis un mois je ne cesse de penser à la mort, d'y méditer le matin, et de dire le soir un De profundis auprès de ce lit où il est mort. Si cela vous fait peine d'entendre des choses si tristes, dites-le-moi ; je n'en parlerai plus, mon amie. Je ne vous ménage pas assez, j'ouïs

314 LBTTSBS

blie que vous n'êtes pas comme moi, bien portante, capable de supporter les impressions les plus fortes. Je vis dans le lugubre sur une tombe, et je vis ! Oh ! qu'il y a en nous de force pour la douleur, bien plus qu'on ne pense, tant nous sommes faits pour souffrir !

Parlons de vous, des Coques, où je vous suis et vous vois sur le canapé, toute fatiguée de la route, et brisée tant au corps qu'à l'âme, car l'un suit l'autre. Que faites-vous? pas même de la musique. Je voudrais fort vous y voir revenir. Je vous écouterais, je vous entendrais d'ici, les oreilles du cœur sont fines. Si vous voulez quelque poésie pour y mettre un chant, je vous en enverrai. Nous devons, tant que possible , écarter la tristesse , qui n'est bonne à rien , cette tristesse consumante qui détruit le cœur, n'y laissant ni force ni vie. Et cependant il faut vie et force tant qu'on respire, car les chagrins ne dispensent pas des devoirs.

Comment se portent vos enfants ? Valentine estelle délivrée de sa petite toux et de ses dents tremblantes ? J'espère qu'elle est bien sage, et tient comjjagnie comme un ange à sa petite maman. Commencez-vous tout de bon des études? Mais votre malheureuse santé est là qui coupe tout. Au moins, M. Adrien vous demeure. Oh ! que je le voudrais près de vous, ce bon et aimable frère! Qu'il ne vous quitte pas; on s'en va bien assez, hélas! Je le supplie à mains jointes de suspendre pour vous son humeur voyageuse.

D'EUGÉNIE DE GUÉRIN. 3lh

Adieu, mon amie. Je ne suis pas capable de dire à Sophie combien je suis pénétrée de son affection. Cependant je vais lui écrire, tout peu en train que je sois. Encore mille choses pour tous les vôtres, père, mère, frère, enfants, et le parfaitement bon mari. Toute mon âme vous aime et vous baise. Mon père dort sur le canapé, Érembert est à Gaillac, Marie à Cahuzac, je suis seule ici dans un cloître de souvenirs. 0 mon Dieu! mon Dieu que les choses changent les lieux ! Riant Cayla, que tu es triste ! J'aurais trop pris de bonheur. Sachons nous en passer un moment pour en avoir toujours. Rien que l'autre monde ne console de celui-ci.

Nous attendons M. Raynaud dans les premiers jours de septembre. De tous nos visiteurs, c'est le plus attendu; bon et cher cousin, ami de mon père, père de Maurice. Tous les curés de la contrée sont venus d'eux-mêmes dire des messes ; un surtout, de loin, l'abbé de Rivières, son ami d'enfance. Il est venu deux fois, nous a écrit les lettres les plus afloctueuses. Oh! si tout cela consolait, les consolations n'ont pas manqué ; tout le pays a pris deuil, et cela fait du bien de voir qu'on est aimé et qu'on aimait ceux qu'on pleure.

[P.-5.] Le petit cahier vert qui est allé en Amérique', je vais le demander à M. d'Aurevilly. Sa femme a tout le reste.

Page 1