‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 48 sur 69 · Le manuscrit du Journal dr Maurice · texte numérisé non relu

Le manuscrit du Journal dr Maurice

LBTTRBS

A M»' LOUISE DE BAYNE.

2'7 aùùt [1839

Hier j'ai reçu votre lettre, votre aimable écrivezmoi de suitCf et je vous écris aujourd'hui. Chère Louise, merci de ce tendre intérêt pour mon père, de tant d'amitié pour moi ; merci de l'un et de l'autre, car ce n'est qu'un. Vous nous avez donc bien regrettés, bien trouvés à plaindre? En effet, il nous est venu de terribles afflictions, mais Dieu sait ce qu'il nous faut. Après le grand malheur vient la grande miséricorde : mon père nous est rendu, je puis bien dire rendu, car la mort aussi le tenait. Le médecin ne savait que faire pendant quelques jours, et disait, à d'autres qui nous l'ont dit, qu'il craignait bien do. voir s'ouvrir deux tombes. Assez d'une, mon Dieu ! mais que sa volonté soit faite. Savonsnous ce que nous voulons avec la nôtre, si imparfaite, si bornée? Je tâche de me détacher de la mienne, qui ne voudrait pas ce qui est passé , ce qui afflige, ce qui fait tant regretter et tant souffrir. Sentiments humains que cela; on le reconnaît quand on s'arrête devant Dieu , quand on lit ce qui est dit des afflictions et des pertes. Un livre que j'aime, les Suiitfs Drsirs de la Mort, me sert beaucoup, m'apaise, me fait voir ce que c'est que la mort dans les vues de la foi, et comme au lieu de pleurer, le chré-

D'EUGENIE DE GUERIN. 311

tien doit se réjouir de ce passage de la terre au ciel.

Hélas! cependant, qu'il m'est difficile encore do me réjouir de la perte de mon ami! de ne pas dire à Dieu : Mon Dieu, pourquoi nous le prendre? pourquoi nous séparer sitôt en ce monde? C'est le cœur qui fait cela, le cœur faible et souffrant qui se plaint. Le bon Dieu me pardonnera, j'espère; Jésus n'a-t-il pas pleuré Lazare, son ami? Je cherche à m'excuser par des exemples divins, qui peut-être me condamnent. La conscience se jette sur le cœur, le cœur sur la conscience ; je ne sais ce que je fais ni dans quel état je me trouve. Personne pour m'éclairer. M. Fieuzet* est parti depuis trois semaines, et son remplaçant n'a fait encore que dire la messe le dimanche, et reparti, de sorte que nous sommes troupeau sans pasteur. 0 Pasteur du ciel, guidez-nous!

Ma chère amie, je sens par expérience comme il est bon de s'appuyer en Dieu, rien qu'en Dieu. C'est le seul nécessaire, tout autie est fugitif et souvent trompeur. Voyez nos illusions du mois de septembre, où sont-elles? Dans la tombe ou l'oubli. Oh ! ces huit mois m'ont plus instruite que toute ma vie au Cayla. J'ai soixante ans. Ainsi ma sœur, la triste veuve, disait le lendemain de la mort de son mari qu'elle avait trente ans. « J'ai vieilli de dix ans auprès de ce cadavre; » car elle l'avait tant contemplé, si peu quitté ! La forte et admirable femme I Ses propres mains l'ont enseveli et revêtu pour le cercueil, seule

Page 1