‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 49 sur 69 · Cuiô d'Andillac. (Voyez la lettre du 12 août, p · texte numérisé non relu

Cuiô d'Andillac. (Voyez la lettre du 12 août, p

avec M. le curé, puis à genoux là, le baisant et priant pendant vingt-quatre heures. Ange de sœur, elle doit revenir Tan prochain ; elle a laissé son chevalet pour peindre. Il est possible que sa tante aille dans rinde, pour affaires, et ce temps, Caroline le viendra passer en famille au Cayla. C'est ainsi arrangé, car la jeune femme ne se soucie pas de voyager, et sa tante ne pense pas à la prendre. Si délicate, si frêle, d'ailleurs, si délabrée, que doit-elle faire que se soigner? Il y a à craindre pour cette santé si exposée pendant six mois. Hélas! hélas! mon pauvre Maurice ! sa femme nous sera toujours une sœur, une sœur sacrée.

Que j'ai partagé vos transes sur votre chère Marie, roulant, se cahotant dans vos chemins de montagnes ! La voilà au repos. Que savez-vous du reste du voyage? Quand viendra le cher attendu? Je penserai à sa mère devant Dieu. Et à vous aussi, mon amie. Adressons-nous au Tout-Puissant pour tout et pour tous. Que je suis heureuse de ce que vous me dites si chrétiennement tendre ! parlez-moi toujours piété, amour de Dieu, afin que cet amour m'absorbe. Que le ciel couvre la terre. Quand nous verronsnous? Je voudrais, oh! que je voudrais vous voirl mais je vous l'ai dit, je ne quitte pas d'ici. Mon pauvre cœur, mon pauvre père, tout m'attache. Envoyez mes affectueux souvenirs à la comtesse, et dites-lui que je ne voudrais pas savoir qu'elle a été si près de nous, pensant à nous, sans venir à nous. Que j'au-

rais eu de plaisir, oui, de plaisir (si ce mot se peut dire), plaisir à la voir, à l'embrasser, la chère Pulchérie ! Dites-lui bien nos regrets de ce court passage. Adieu à vous et à Léontine, que j'aime et que j'embrasse pour Marie et pour moi. Mon père est assez guéri pour penser à votre aimable intérêt et porter tous ses hommages à vos pieds, mesdames Dès qu'il pourra, il viendra vous voir. Adieu en Dieu.

A LA MÊME

4 septembre [1839J.

Triste comme le nycticorax solitaire, je viens causer avec vous, mon amie, m' épancher, vous dire ces je ne sais quoi qui passent sur une âme abattue. Que de regrets, ^de souvenirs, de douleurs me viennent à torrents 1 Un an, un an bientôt que j'étais près de vous aux montagnes, vous contant mon départ pour Paris, le mariage, l'avenir de ce pauvre frère, tant de choses en espérance , hormis celles qui sont venues ! 0 trompeuses choses humaines ! la douloureuse catastiopiie ! Mon Dieu , vous l'avez voulu dans des desseins de miséricorde, sans doute.

Ces jours-ci, j'ai trouvé dans un livre de piété, les Souflranccs de Jhus- Christ y une pensée bien

consolante : « Croyez-vous que Dieu, qui nous aime, nous envoyât des peines ni la mort, si cela n'était le germe et l'assurance de la vie éternelle ? » Comme c'est vrai, quand on y pense! Mais misérables que nous sommes, nous n'y pensons pas, et nous gémissons de ce qui devrait faire notre joie. Oh ! si j'étais sûre qu'il fût au ciel, que je serais tranquille! Mais, ma pauvre Louise, il me prend parfois des terreurs en songeant à la terrible éternité. Les plus justes tremblent devant Dieu. Cependant il faut s'appuyer sur la miséricorde infinie, et faire tout ce qu'on peut pour soulager ces pauvres morts.

Ma vie, mes idées, tout est changé en moi, hors de moi. Je prie Dieu de m' affermir en lui qui est immuable. Voir s'abîmer ce qu'on aime, sur quoi on s'appuyait, et rester debout, est effroyablement douloureux; c'est comme un naufragé resté seul sur la mer. Je ne suis pas seule en famille avec père, frère et sœur, qui m'aiment, et cependant je sens comme une solitude immense. Je vous écris ceci de ma chambreUe, cette chambrette bien -aimée devenue caveau par les souvenirs et choses qu'elle enferme. Que de sujets de méditation devant cette croix devant laquelle j'écris! Connue tout est Çjndre et pous- , ière ! Mon amie, c'est ici que j'écoule cette grande leçon de la mort, qui en apprend plus que tous les livres. Ce n'est rien sans l'expérience.

Dans tout ceci mon cœur se tourne à vous et s'en va du côté uu'on l'aime, liélas I rien ne le peut

D'EUGENIE DB GUERIN.

détourner de cela. Ce sera son train tant que nous resterons sur la terre. L'espoir me vient d'avoir de vos nouvelles demain, par les montagnards, et peutêtre m'écrivez-vous en ce moment dans la galerie. Ce n'est pas nouveau que les amis se rencontrent dans une même pensée. Que se fait-il dans votre solitude? Savez -vous que nous sommes trois amies dans trois déserts diiïérents, Rayssac, les Coques, le Cayla? Ce serait une assez jolie nouvelle sous le nom des Trois solitudes, si l'on se mettait à écrire ce qui s'est passé là de joli ou de triste. Quelquefois la pensée d'écrire me prend pour me distraire, car un bas ne me suffît pas. Nous sommes sans livres et sans occupations à présent que les visites ont fini. Et vous, chère amie, que me dites-vous de vous-même, de votre vie, de votre âme, de votre sœur de Toulouse et de celles qui sont plus près? A toutes, mes tendres tendresses et, si vous voulez bien l'ajouter, mes hommages à Salies. Ce que M""* de Gazes a fait pour moi me l'attache à jamais. Mon Dieu, que ne l'avons-nous fait plus tôt !

^dieu, trés-aimée d'un cœur très-mort.

A. M"« LA BARONNE DE MAISTRE

De ma chambrette, 9 septembre [1839],

Au bruit du vent et de je ne sais quoi qui gémit dans l'air ou dans l'âme, je viens causer, ma plaintive amie, causer avec vous, de vous, vous parler de votre dernière qui m'est venue le 5 , veille de Saint- Eugène, comme pour me porter fête. Hélas! des fêtes, il n'en est plus sur la terre, si ce n'est celles des saints. Mais celles-là, ne sont-ce pas les fêtes véritables, à voir les choses dans la foi? La joie, du moins, n'en est pas d'un jour comme de celles du monde. Mon saint Eugène qui, d'évêque de Garthage, s'en vint mourir ici pssur la foi, me donne la sainte espérance que du voisinage sur terre nous irons à. celui du ciel parmi les bienheureux. Je suis tout heureuse d'avoir si près de moi les reliques de mon patron, de voir les débris du monastère qu'il bcâtit sur les bords de la Vère, où sainte Garissime d'Alby vint se réfugier contre les poursuites du monde. Oh! que cette histoire sainte est poétique et jolie ! Que n'est-il encore un Eugène avec une cellule ouverte dans les bois pour les Garissimes qui voudraient s'y réfugier! Un de ces jours, je disais à mon père qu'il y avait pour moi quelque sorte de devoir de passer en Afrique, où mes deux saints patrons, Eugène et Augustin, m'appelaient comme deux grandes voix,

parmi les sœurs de Saint-Joseph qui convertissent les Arabes. Qu'en pensez-vous, mon amie? Vous pensez comme mon père. Je m'aperçois souvent que vos avis se rencontrent.

Ce cher père, il est touché, attendri, pénétré de votre affection pour lui, de ce baiser filial que vous lui promettez en venant au Cayla. « Oh! dis-lui qu'elle vienne. » Venez, chère amie, venez, venez. Je voudrais qu'un porte-voix vous portât notre voix aux Coques. Ne dites pas que vous commencez à en douter. Le doute ne vaut rien. Croyez et croyez fermement comme moi que nous nous reverrons. Parmi tant de pensées qu'il faut renvoyer de nos cœurs, gardons du moins les innocentes, les souriantes. J'en mets beaucoup dehors, mais aucune qui vous regarde. Dieu ne défend pas l'amitié. Oh! c'est alors qu'on pourrait dire : « Vous demandez. Seigneur, des choses impossibles.» Mais loin de là! Voyez Jésus avec son Jean bien -aimé, avec Marthe et Marie qu'il aimait. Quelle tendresse, quelle vie en eux jusqu'au Calvaire où il voulut les avoir ! Sa sainte mère, Marie Madeleine,- les autres femmes qu'il aimait et le disciple bien-aimé se tenaient au pied de la croix. Divin modèle d'amitié, d'union dans la douleur.

Je remarque que plus on médite le Calvaire, plus on y voit tout ce qu'il nous faut, tout ce qui entre dans la vie du chrétien imitateur du Christ. De plus en plus je fais ma nourriture des souffrances de Jésus- Christ, ineffables entretiens d'a^nour et de doule/^i

entre l'âme et son rédempteur. Que Dieu m'instruit depuis un mois et demi ! Quelle expérience s'est faite tout à coup de la vie et de la mort! J'ai soixante ans; cependant je me trouve jeune encore, il y a un côté i!u cœur qui n'apprend rien. Dieu sait lequel et comme je voudrais et ne voudrais pas le changer. Mon amie, sur votre montagne, vous faites vos expériences aussi, et je crois que personne ne sera plus habile que vous dans les douleurs. Pauvre victime, pauvre martyre ! Oh ! c'est bien vous qui êtes la plus à plaindre, qui êtes le grand anneau de cette chaiîie de souffrances. Pas même de musique, c'est trop. Faites donc de la musique. Je vous avais promis de la poésie,

Mais, hélas 1 que tirer d'un luth mouillé de pleurs?

Cependant, si vous voulez, je vous enverrai des larmes. Vous allez avoir votre chère et aimante mère auprès de vous, qui occupera si agréablement ennuis et solitude. Puis les deux petites avec leur bruit, leurs gentillesses et leurs jeux. Si vous pouviez sortir par ce beau temps d'automne 1 je ne vois pas le soleil que je ne pense à vous, bien-aimée recluse. Mon amie, comment se fait-il (|ue ce qui voulrail être ensemble soit séparé? Oh! c'est qu'il est un lien de réunion qui ne se trouve pas sur la terre.

Ma sur/aonaine belle-sœur est, la pauvre enfant, bien hurniiincnK nt soulfrante, ayant emporté d'ici les accès de fièvre, à ce que nous mande la tanie. liUe

D'EUGENIE DE GUERIN. S8S

nous (lit seulement : « J'ai toujours froid. » Dans sa dernière lettre, il n'était pas question de santé, j'espère que ce ne sera qu'une alarme. Vous me demandez des nouvelles de quelqu'un qui nous est aussi bien attaché, ce bon et aimable ami de notre Maurice, M. d'Aurevilly. Il m'écrit, il m'appelle sa sœur et Érembert son frère. Ses lettres à format de cœur, bien grandes, sont remarquablement belles d'expression et de sentiments. Mon père en est charmé et de cette amitié si tendre et forte qu'il portait à sonpauvre aimé, qui unissait ces deux jeunes gens.

Mon amie, vous ai-je dit de me mettre au cou de votre mère et de caresser pour moi les petites. Toutes sortes de respectueuses choses à MM. de Sainte- Marie et de Maistre. Mon père vous présente ses affectueux hommages. Il ne reste à papa que de l'enflure aux jambes. Marie reprend ses belles couleurs. En arrivant je l'ai trouvée horriblement maigrie. Les pressentiments la dévoraient, la bonne sœur. On souffre moins, je crois, de la réalité, i.élas!

A LA MÊME

16 septemlire [1839].

Tonnerre, grêle, bruit, maliieur au dehors; eni, tristesse au dedans. Le ciel, quand il tonihcrait,

n'ajouterait rien à mon accablement. Ce n'est pas parce que nous éprouvons encore un revers que je me trouve ainsi. C'est ma pente d'âme, quoi que j'en veuille. Il me faudrait un ange pour me distraire, je viens à vous, mon amie, vous qui m'êtes venue de Dieu. Je vous écris pour écrire, pour n ; vous rien dire- de bon ni d'aimable, pour être avec vous de cœur, de la seule façon possible. Dès que je souiïre, je pense à vous qui souffrez bien davantage; je renvoie ma compassion égoïste, ce moi plaintif qui nous obsède. Mais c'est difficile à chasser, je le sens, et que je vous le mène aujourd'hui.

Oui, mon amie, c' est trës-égoîst émeut que je vous écris, que je vous cherche, que je vous appelle, que je vous veux: j'ai besoin d'être consolée. Hélas ! comment êtes-vous si loin? Nous aurions passé la journée ensemble, vous auriez remplacé un ami qui vient de partir, qui nous a laissé bien des larmes. Je vous parle de M. Raynaud, ce bon et parfait parent. Jauiais il n'avait paru si affectueux, si attaché, si uni à nous que dans cette occasion. Le malheur éprouvé ou senti fait ressortir les qualités de l'âme; l'homme ne paraît bien tel qu'il est que sur ce fond noir.

Le fait est que notre cousin s'est montré le plus digiK! parent du monde, tant pour ce qui louche au cœur que pour d'autres intérêts où tant de dignités échouent. Le voilà parti pour qui sait le temps! Qui peut compter de se revoir? Cependant il l'a bien

D'EUGENIE DE GUERIN.

promis, et il croit nous amener ses enfants. Dieu le veuille, et que l'espoir qu'il a pour moi s'accomplisse : c'est de me revoir chez lui à Paris où, des Coques étant, je ferai le bond, dit-il. Il a bâti ce petit bonheur sur celui que j'ai bâti sur vous, quand je lui ai dit que j'espérais un jour vous revenir.

Vos nouvelles, et celles de toute votre famille, o.it été demandées et données avec un vif intérêt. Que n'ai-je tous les jours quelqu'un qui vienne me parler de vous! Je ne sais rien qui me fasse plaisir, le cœur est mort, mais de votre côté il a des cordes vives et je dirais vibrantes^ si j'étais Sophie l'aimable, la trop bien disante. Que savez-vous de cette autre pauvre amie? Saint-Quentin la console-t-il de Vienne? Et son frère, ce frère tombé?

Nous, mon amie, nous avons fait vœu au malheur. Je ne sais si la grêle nous aura laissé de quoi boire à votre arrivée. Mais n'importe, venez toujours ; nous aurons de l'eau sucrée, douce compensation. Que n'en est-il ainsi pour tous les malheurs ! Cette grêle est venue faire un peu diversion à notre calme; j'en écoutais le bruit et je l'aurais aimé sans la pensée du ravage. Mon pauvre petit rosier du Nivernais me faisait pitié, à le voir tout battu, tout lapide, tout défleuri et brisé. Pas moyen de le secourir, tant c'est venu vite. Nous étions à table quand quelques coups de tonnerre se sont fait entendre, et de suite une pluie de pierres, sans vent heureusement, ce qui me fait espérer qu'il y aura moins de dommage. Mais

toute la campagne blanche comme en hiver avec demi-pied de grêle. Les blés ont été ruinés par la chaleur, les pommes de terre manquent, tout présage un hiver calamiteux pour les pauvres, car enfin ce sont ceux-là qui souffrent. Nous ne manquerons pas de pain. Dans tout malheur il y en a un à côté de pire. Dieu , qui sait ce qu'il nous faut à chacun d'épreuves, distribue ses dons comme l'entend sa providence. Ces chagrins de terre ne m'ôtentpas une krme. Après les coups d'épée, les coups d'épingle ne sont rien.

Mon amie, que faites-vous ? Que fait ce cœur qui a tant d'orages, tant de battements de trop? Il me faudrait chaque jour un bulletin de votre santé, et qu'ils sont rares, quoique vous m'écriviez souvent! Ce qui se passe aux Coques m'intéresse plus qu'aucune chose du monde; c'est mon endroit, l'endroit du cœur. Je ne vous quitte guère, je vous assure. M Que fait-elle? où est-elle? » J'ajoute même : « Que pense-t-elle? » h tout moment. Mandez ce que vous voudrez de tout cela à votre curieuse d'amie, qui s'occupe de vous sans repos etsar.sfin. Et les petites, et votre ciière maman, tout ce qui vous entoure m'intéresse; mieux que cela, me touche, m'est au cœur Nouvelles donc de tous les vôtres, du parterre ei du j.irdiu et du jardinier. Ce pauvre homme de fermier (ennuyeuse phmieM),ce pauvre homme, que devient

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