Deux Koiitics d'encre venaient de tomber sur le papier
D'EUGENIE DE GUERIN. 39.9
sa jambe malade? Vous voyez que je fais le tour de votre solitude, passant parmi les ronces et parmi les fleurs. Mais les fleurs m'arrêtent.
Adieu ! je vous tends les bras. Que n'ai-je ce lonq cou que me voyait Valentine ! Je vous atteindrais, jo vous baiserais, vous et elle, la chère enfant, et toute-^ les joues qui voudraient me le permettre. Je jettn ceci à la poste sans plus de raison que le plaisir, le besoin que je trouve de venir vous trouver. Après Dieu, rien n'est plus doux qu'une amie, ô mon amie ! Quoique ceci soit entre nous, votre bon père et votre bon mari ont toujours place en nos entretiens comme dans nos souvenirs. Votre maman sait qu'elle est la mienne.
[P. -S.] Avez-vous des nouvelles de M'"^ de Vaux? Caroline la voit beaucoup. La pauvre affligée a bien choisi son amie dans cette femme tendre et forte. Je voudrais bien avoir des livres et autres objets qu'elle a pris; mais elle y tient autant que moi, et, dans ce cas, je dois ne rien dire. On a tant fait pour lui d'ailleurs et même pour nous.
A LA mèmiî;.
I Fin do septembre 1839.)
J'ai trouvé votre musique bien religieusement triste; faites passer votre âme dans vos chants comme
David, le chantre de Dieu. On parle ici de vos compositions, un de mes cousins a copié votre Ave Regina^ qui sera exécuté pompeusement à Gaillac.
Vous passez pour un grand auteur, non-seulement on musique, mais en écrits; on vous associe au comte Joseph pour le talent et le travail mis en partie sur votre compte, et l'on vous dit sa femme. J'ai relevé l'anachronisme qui vous rendait trop vénérable; quant à la gloire... la gloire ne vieillit pas, vous pouvez les accepter toutes, les de Maistre sont associés au génie. Vous me trouvez en vain flatteuse; mais, mon amie, c'est qu'il m'en revient une douce fumée de cet encens qu'on vous donne; c'est qu'on dit de moi : « C'est cette dame qui est son amie. » Oh! oui, amie, comme personne n'imagine; dans tout ce qui flatte, on ne sait pas ce qui me flatte le plus. Que c'est bien plus par le cœur que par l'esprit que je suis fière d'être aimée de vous.
Je n'ai pas été à Gaillac ni nulle part, quoiqu'on nous réclame et qu'il nous ait plu des visites. Nulle envie de voir ni de faire un voyage, un seul excepté, et puis celui du ciel où les amis ne se quitteront plus. Consolant avenir, mon bel espoir, plus beau que d'aller en Perse. Quelle humeur vagabonde emporte votre aimable frère! Il est des hommes qui ne fout rien comme les autres, et je ne m'étonne pas de ceci chez M. Adrien, qui fait exception parmi Us exceptions. S'il est près d-e vous, ne le raisonnez plus; il est, je le vois, une raison dangereuse, puis-
D'EUGENIE DE GUERIN.
qu'il démontait \a,\àire, vous faisant sauter en croupe avec lui, galopant mille chimères, contagieuses i'olies, spirituelles et aimables, rien n'est si vite pris.
Arrêtons-nous un instant sur nos chères petites, l'iiri et Titine, si vous êtes là, je vous embrasse toutes deux, et deux fois Titine pour sa jolie petite lettre-, mais je vais lui répondre à part. Cette charmante miniature d'enfant m'a fait un plaisir bien doux*, chère petite qui m'aime, qui me l'écrit, j'ai bien reconnu son écriture, sa façon de dire et sa petite paresse tombée à moitié page. Ce que vous me dites de ses études, de sa gentillesse et de sa piété me touche infmiment.
La duchesse d'Orléans passait hier à une lieue et demie d'ici; rien n'a annoncé ce passage, que quelques livres de poudre en l'air. Triste façon de voyage; à Toulouse, ville de glace, pas de mouvement, "pas de vivat, pas de badauds, même en payant; que vient chercher dans le Midi une princesse du Nord? A Alby, elle a visité la cathédrale portes fermées.
A LA MÊME
11 octol)re (18:)[)).
Le facteur d'avant-hier fut bien aimable, bien riche : cinq lettres. Une du vieux cousin, deux aur
très, et celles des Coques dont je viens parler et dire merci, merci à votre chère maman et à vous, mou amie. Je vous écris au même temps, au même paquet, de la même plume et le même mot : je vous aime; oui, je vous aime bien toutes deux. Vos nouvelles sont bien ce qui me fait le plus de plaisir ou de peine, suivant le contenu.
Je suis assez contente cette fois. J'espère tout du" temps pour vous et pour moi, non pas pour ma santé qui ne peut devenir meilleure, pour d'autres choses qui ne se portent pas bien, pour ma conscience qui n'a pas de guide, qui depuis le départ du bon pasteur est encore brebis errante, allant chercher loin ce que je ne puis trouver ici. Vous savez la grande place que tient dans ma vie un directeur, surtout à présent que j'ai besoin de soutien. Tout manque à la fois et quelquefois je suis triste, accablée. J'ai tort, car Dieu qui m'envoie ces épreuves ne les permet que pour mon bien. Puis il ne nous manque pas, le bon Dieu, il est près du cœur affligé ; mais ce cœur ne sait pas le voir ni le sentir souvent, et alors il se plaint. C'est dans un de ces moments que je vous ai écrit la lettre de tristesse qui vous aura fait mal. J'en eus regret ensuite. Mon amie, ne vous affectez pas de ces choses qui ne sont pas de durée. Vous connaissez bien les variations de l'âme, la mienne tantôt se relève et tantôt retombe. On voudrait de la stabilité, mais ini« possible jusqu'au ciel. Ohl là nous serons pou toujours dans le bleu, le bon, le beau. Rien (pic cel
ne console. Toutes nos espérances sont là, tout notre bonheur, même le bonheur perdu. Car où l'éternité réside on retrouve jusqu'au passé. Je vous quitte pour aller joindre au salon deux cousines qui m'attendent. De tous les endroits de la maison, c'est m\ chambrette que je préfère, mais je la quitte souvent. Quel dommage à présent que j'y suis avec vous! Depuis hier, tempête, affreux orage nocturne à faire trembler la terre. Nos jeunes personnes en ont été effrayées, jusqu'à un vieux soldat de Napoléon, qui, nous a-t-il dit, n'avait pas eu tant de peur à léna et à Austerlitz. Il s'est levé, a allumé son feu et une chandelle bénite, et s'est mis à prier Dieu tant qu'a duré le tonnerre. J'ai trouvé cela touchant, ce vieux guerrier chrétien à genoux pendant un orage, près d'un petit cierge, simple objet d'une foi simple. Nous avons encore entendu la grêle, mais sans trembler, n'ayant plus rien dehors. Ne nous plaignez pas trop, nous n'avons perdu l'autre jour que le tiers de notre vin, ce qui nous semble miraculeux sous tant de grêle. Les feuilles ont préservé.
Ces lignes njoutées, ces lignes de dimanche m'ont fait bien plaisir. « Comment arrangerons-nous notre hiver?» dites-vous. Ah! mon amie, c'est à vous de le faire, de me porter bonheur en venant au Midi, dans notre douce tempér.iture qui ne peut manquer de vous faire du bien, ainsi qu'à Valentine. A Nice, aux Eaux-Bonnes, voilà bien des trajets pour vos pauvres reins ; j'y pense à ces pauvres brisés, et
je tremble qu'ils ne puissent vous suivre en route, en route pour Le Gayla. Soignez-vous, arrangez-vous, partez et venez ici, ici, dans cette solitude si connue et si inconnue, où tant d'ermites vous appellent.
Le plus grand bonheur que j'attends, le seul, ce me semble, qui me reste, c'est de vous voir, mon amie. Ce ne peut être qu'ici, car je ne puis pas penser à quitter mon père, au moins d'un certain temps Revoir Paris s'est dit, comme par hasard, de ces choses possibles impossibles. Sans doute, j'y reviendrais avec intérêt, intérêt bien triste, hélas! mais n'importe, j'y reviendrais trouver des larmes, ce qui attache tant. Je n'ai lien d'arrêté Là-dessus pour cet hiver ni pour un autre, pour aucun. Que ceci ne vous occupe pas le moins du monde, que moi ne fasse rien pour vous. Venez seulement, s'il est possible ; je ne désire que cela, nous arrangerons ensemble l'avenir. Voilà qui est dit. Vous viendrez après les Eaux-Bonnes.
Adieu, très-chère. Pa'lez de moi à tous. Embrassez les petites. Si mes visites m'en laissent le temps, j'écrirai à votre maman par ce môme courrier; sinon assurez-la de toute ma tendresse.
[P. -S.] Pour ne pas retarder ma lettre prise, quittée, reprise, je vous l'envoie i.eule aujourd'hui. Impossible d'écrire davantage qu'à bâtons rompus, 01 quand je suis avec votre mère, j'aime à y rester IdHjjlemps. A bioiitùt.
D'EUGISNIE DE OUERIN.
A LA MÊME
25 [novembre 1S39J.
Tous vos petits papiers me sont arrivés liier, chère amie. Je ne vous dis pas merci de ce paquet d'écriture, de tendresses, amabilités et tant de choses de cœur. Non, pas merci, mais donnez toujours, toujours de vos lettres, de vos nouvelles, de votre vie, de cela que j'aime, que je voudrais qui me vînt sans cesse comme l'air. Douces relations d'amitié, est-il rien de meilleur au monde? N'êtes-vous pas, amie, de mon avis? Oh ! vous me le faites bien voir, vous si aimante, si écrivante, si désireuse de nouvelles. Eh bien, nous nous ressemblons donc; il y a sympathie en nous deux, j'aime à le croire, je le sens, sans chercher si c'est sagesse ou folie. Ce qui lie les âmes est toujours mystérieux.
Quant à la folie de la croix que vous me connaissez, plût à Dieu que ce fût vrai! Vous n'auriez pas à me souhaiter de bonheur. Ces saints insensés ne demandent rien à la terre, leur cœur est plus haut. Hélas! vous voyez, votre amie est bien loin de là, tout arabique qu'elle est * ; mais avez-vous pris cela au sérieux, ma craintive amie? Vous craignez que je vous quitte. Vous le dites si tendrement, que