Voyez îu lettre du 9 septembre précédent et page 3'i
quand j'aurais un pied en Afrique l'autre reviendrait aux Coques; oui, les Coques, c'est le chez-moi, c'est un autre Cayla, comme vous dites si gracieusement. J'ai lu cela à mon père qui, lui aussi, m'aime trop et ne veut pas plus que vous me laisser aller chez saint Eugène et chez saint Augustii.
Convenons cependant que ce serait beau de s'en aller en Afrique, d'y soigner les soldats malades, ces nouveaux croisés d'une autre terre sainte, d'y faire le catéchisme aux petits enfants maures. J'ai toujours aimé les Maures, et en sauver un, une petite âme d'enfant, serait mon bonheur. Passez-moi ce rêve, mon amie , les solitaires en font tant ! Nous avons peu de travail, à présent; l'imagination est en vacances, et, pour se distraire, elle fait des cellules, quelquefois autre chose, je ne veux point mentir. Nous quittons souvent les déserts; nous revenons à Paris, au monde, aux salons où j'étais avec vous. Comme à saint Jérôme, Rome nous vient dans la solitude, mais Rome en deuil. Hélas! mon passé est tout dans les larmes. Mon Dieu , vous l'avez voulu ! Je pourrais être plus malheureuse : il n'y a pas malheur aux yeux de la foi. Des affections brisées, des espérances mortes, des regrets pour la vie, qu'y a-t-il là qui n'arrive à plusieurs, qui ne soit des épreuves de providence pour notre bien à venir? Tout pour l'éternité, c'est la grande vue du chrétien. N'oublions pas que ce monde n'est qu'un échelon vers l'autre : la terre n'est que le marcliepied du
D'EUGENIE DE OUERIN.
ciel, suhaiit l'expression de quelqu'un. Quand l'âme se tourne ainsi vers le côté céleste des choses, elle s'apaise, se console, se soutient. Je ne lui connais que cela.
Interrompue par les vêpres hier, par les confitures aujourd'hui lundi, et par une visite, je ne sais comment se renouera le fil de notre causerie. Bel embarras quand il s'attache à vous ! Mais que dire pour vous, solitaire et souffrante? Il ne m'est pas aisé de vous faire du bien avec mon ardent désir de le faire. L'amie inutile que vous avez choisie, mon amie ! Aussi je vous conseille de me laisser aller où bon me semblera, chez les Cafres ou les xMaures; mais, voyez, je commencerai par les Coques. Chères Coques! chères Coques! Ce voyage ne sera qu'après le vôtre au Cayla. Mon père, qui veut vous voir, l'arrête ainsi. Mon père l'aimant vous aime, il ne fait que vous rendre ce que j'ai reçu de vous et de votre famille. Oh! venez, soignez-vous bien pour cela; car je tremble toujours que cette pauvre santé n'empêche. Je ne vois rien de plus heureux ((ue de vous voir. Dieu permettra, j'espère, ce bonheur bien permis...
A LA MÊME
14 décembre (1839.)
Ma dernière lettre, chère amie, vous aura inquiétée. J'étais bien agitée moi-même. C'est bien calme maintenant. Érembert nous semble un peu mieux, quoiqu'il se relève lentement. Tant de secousses l'une sur l'autre m'avaient accablée, je n'en pouvais plus. Plus d'une fois, vous aurez dit : « Pauvre Eugénie! » amie qui sentez tout ce que je souffre, qui partagez toutes mes afflictions. Que j'aurais eu besoin de vous ! mais je tâche de me consoler avec Dieu, l'ami des affligés. 11 n'y a vraiment que cela qui soutienne. Ne l'avez-vous pas éprouvé?
Il me tarde à mon tour d'avoir de vos nouvelles, de savoir ce que vous devenez dans la grande Laure de votre désert depuis que votre mère et votre frère sont partis. Je suis triste en vous de cette absence, de ce vide que laissent, autour de vous, ces aimable» partants. Quoi que fassent M. de Maistre et Valentine, ils ne peuvent pas être quatre et remettre auprès de vous l'activité de M'"® de Sainte-Marie, le bruit de M. Adrien, car je me le figure bruyant, remuant comme un esprit follet. N'allez pas le lui dire; je n'aime pas que les hommes sachent l'opinion que j'ai sur leur compte, parce que cela donne un air d'ohseivution. Ceci, c'est vous qui me l'ivcz f;iil voir \m\v
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ses écrits et par les combustions des Coques dernièrement. Donc, mon amie, ce bel architecte et dessinateur fait et défait vos plans, vos jardins, transporte bosquets et gazons, et vous applaudissez à la baguette magique.
Je vous parle au long de ceci par l'intérêt que l'attache à votre solitude, à ses embellissements, à :out ce que vous avez et voyez, bois, fleurs et brins d'herbe, ce beau gazon où vos petits pieds ne vont plus. Le temps n'est plus de la promenade; mais il viendra, et alors pourrez-vous sortir. La malheureuse entorse ne vous tiendra peut-être pas au repos, à l'éternel repos du canapé : vous ne sauriez croire combien ce surcroît de souffrances et d'accidents me peine. Que de fois j'y pense!...
Mon amie, ma chère Henriette, que nous nous sommes de suite entendues et comprises et aimées et devenues sœurs! Dieu a donné cette consolation à mon cœur, ce bonheur à ma vie de vous rencontrer sur la terre. Si, de mon côté, je vous ai fait quelque bien et vous suis quelque peu aimable, je puis chanter Nunc dîmittis. Il y a vraiment du ciel dans notre amitié. Oh! que je pense! oh! que j'en parle! oh! que je fais de vœux pour vous! Louise m'est unie, mais d'une autre façon : dans la jeunesse, à seize! ans, par des nœuds de ruban rose; vous, plus tard, dans la tristesse, par un crêpe de deuil, ce qui attache si fort !
Failes-vous de la musique? Je voudrais vous sa-
voir souvent au piano, et quelquefois en prière sur quelque pieuse et bonne lecture ; vous en avez besoin comme toute âme qui souffre, et plus qu'une autre encore. Toujours des conseils que le cœur vous envoie. C'est que, voyez-vous, je vous aime tant dans i'àme! Je ne comprends pas une affection qui se terminerait ici. Je n'ai rien à lire à présent. Je relis Pascal, où l'on pourrait faire sa méditation. Sur cette pensée entre autres : « C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler ce qu'on possède, et qu'on puisse s'y attacher, sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent. » C'est vous qui m'avez donné du goût pour ce livre... Parlez de moi à Sophie. Soyez vous-même ma lettre, je n'en ferais pas de si jolie. Je vous l'ai dit, j'ai trop de correspondances pour mes goûts. Quel intérêt d'ailleurs peut y mettre une triste anachorète comme moi? Ce n'est que pour vous que je puis être aimable. Adieu. Oh! que vous l'êtes pour moi! Amiliés, respects de tout le Cayla aux Coques et à Saint- Mailin.
A M"« IRÈNE COMPAVRIi, A l'isle-d'aliii, par caili.ac.
15 décembre 1839
Que Dieu vous console, ma chère Irène! il n'y a que cela à dire dans ces cruelles aHlictions et sépa-
rations de la mort. Je l'ai appris et je puis vous le dire, comme aussi la part que je prends à votre douleur, si semblable à celle que j'ai éprouvée, que je puis mesurer l'une par l'autre. Moi un frère, vous une sœui . triste ressemblance de deuil! Dieu nous frappe au même endroit, ma pauvre amie, nous sympathisons en tristesse. Unissons-nous au pied de la croix, cela sera mieux encore, plus chrétien. La prière vaut mieux que les larmes, au moins ces pauvres âmes des morts en sont soulagées. Je rends à votre sœur ce que vous avez fait pour mon frère ; je la recommande à Dieu , quoiqu'on puisse espérer que celle-là est au ciel. Elle a tant souffert! iNéanmoins, mon amie, il n'y a jamais certitude connue ; Dieu nous veut dans ces ombres sur l'autre vie pour rexercice de notre foi. Adorons, prions, attendons le ciel pour tous. Le beau jour où nous y serons réunis, où nous retrouverons ceux que nous aimons sans jamais les perdre! Le bonheur du ciel sera bien différent de celui de la terre, si rapide, si passager. Vous le savez aussi bien et peut-être mieux que moi, pauvre amie tant éprouvée; mais on aime à mêler ses paroles, ses réflexions sur un sentiment partagé, sur des souffrances communes.
En m'écrivant vous-même en cette occasion, voiim'avez donné une marque bien touchante de votre amitié, de cette amitié que, de tout temps, vous avez eue pour moi. C'est ajouter au prix qu'elle avait déjà, et dont toute la mienne voudrait pouvoir vous payer.
Si je vous écris moins que par le passé, ne me croye? pas changée pour vous, oh! non. C'est moi qui change pour moi. Si je me décide à sortir de mon désert, je pourrais bien venir à l'Isle vous prouver que je vous aime. Ce me serait un bonheur de vous voir ainsi que la chère Antoinette, ange qui doit être quelquefois près de vous. Les affligés sont ses amis.
Adieu, ma chère Irène. Vous ne me parlez pas de votre santé qui m'occupe et que si forte secousse aura fort ébranlée. Ménagez-vous, vous dirais-je comme on dit ordinairement, si cela pouvait quelque chose au corps dont le cœur souffre. Le meilleur calmant et soutenant, c'est Dieu, c'est votre piété que les larmes feront croître.
Mon père et tous les miens vous expriment ici la part qu'ils prennent à votre chagrin, et dont chacun assure \ous et tous ceux de votre famille.
Je vous embrasse et toujours de tout cœur .
A M>'« LOUISE DE BAYNE.
1 15 janvier 1840.)
Cette. lettre sera-t-elle plus heureuse que celle de Sainte-GécileV trouvera-t-elle une de vous, mon amie? Mais papier de cœur n'est pas égoïste et, sans-
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rien avoir, lien attendre, s'en va vers vous tant qu'il peut. Ainsi le passé, ainsi le présent, ainsi l'avenir, ainsi toujours; l'amitié ne change rien à ses façons el sentiments. Oui, ma chère Louise, j'espère que vous pensez parfois et souvent à votre amie, la solitaire, que vous lui aurez écrit si vous avez pu le faire, si le carillonneur n'a pas sonné au moment où vous alliez prendre la plume.
Ce carillonneur, j'y reviens parce qu'il m'a divertie et que j'ai trouvé toute drôle cette singulière excuse de ne m'avoir pas écrit. Tout passe en amitié, et entre nous toutes raisons sont bonnes. Rien ne doit nous fâcher, et si je vous ennuyais jamais, ditesmoi : « Vous m'ennuyez, » j'aimerais cela. Fénelun ne dit-il pas quelque part qu'on peut le dire à Dieu? Oh! l'abandon, l'âme telle qu'elle est à Dieu et aux amis. Voilà pourquoi, Louise, je ne me gêne guère avec vous, que je vous chante tous mes tons. Me comprenez-vous pas tout, n'entrez-vous pas en tout? Que je voudrais que ce fût de plus près et autrement que par lettres! C'est bien doux de s'écrire, mais c'est se parler à distance, et il est tant de choses qu'on ne veut dire tout haut! Le bas parler est le meilleur. On trouve cela même avec Dieu qui dit à l'âme pieuse : « Je vous mènerai dans la solitude et \k je vous parlerai au cœur. » Intimité divine, quelquo peu retrouvée dans l'intimité humaine : tout ce qui est bon vient d'en haut.
Envoyez-moi donc aussi quelque chose des mon-
tagnes, si vous êtes partie ou non pour vos délices de Castres. Vous allez retrouver là des connaissances cliarmantes, ces jeunes personnes dont vous m'avez parlé, toutes gaies et causeuses. Cette distraction ne peut que vous faire du bien après la grande préoccupation de la retraite qui vous a tant enfoncée dans le sérieux. Le sérieux est utile; il est bon pour l'âme de s'arrêter aux graves pensées de la foi, mais Dieu permet même aux saints quelques distractions, et saint Jean avait sa perdrix. Ma chère amie, je suis bien aise de votre voyage à Castres; je vous trouve presque trop préoccupée, vous que je trouvais autrefois trop distraite. Mais Y autrefois, où est-il? Avec le temps tout change, et c'est avec ravissement que je vous vois changer en Dieu.
Mais vous n'avez pas ce qu'il vous faudrait à Rayssac. Gomme à moi, il vous manque un guide, plus qu'à moi encore, car j'en ai un, non pas l'abbé Legrand de l'Abbaye-aux-Bois; mais enfin c'en est un toujours, et tout près, tandis que votre père Amalric ne peut vous donner que de lointains avis. C'est très-déplaisant. Que faire? L'âme, aussi bien que le cœur, a ses sacrifices, et Dieu accepte tout» compte tout avec amour. C'est cet auiour qui suppléera à t(>ut ce qui nous manque, et au nôtre même, si petit, Tâchons pourtant de l'agrandir tant que nous pourrons.
Je vous parle, mon amie, comme je pai'le à l'autre amie, et j'ai peu de goût à m'entretenir des choses
de la terre. C'est si peu, si rapide, si vide à la fin. Elle me répond : « Parlez-moi de Dieu sans relâche. » Il n'est pas d'âme qui ne sente ce besoin, et celle-là plus que toute autre, si sensible, si élevée et si souffrante. L'aimable personne! Il m'est arrivé par la liligence une boîte, et dans cette boîte une valise, dans la valise un foulard pour tablier, une médaille en or et une charmante statuette de la Vierge. C'étaient mes étrennes du Nivernais. L'an dernier, ce fut une robe, une montre, des livres, je ne sais combien de jolies choses; mais ce que j'aimais le plus, c'est que nous étions ensemble. Que d' ensemble perdus, depuis! N'est-ce pas ainsi de vous que je n'ai pas revue et qui ne prenez pas vos chemins de notre côté? Je comptais tant sur votre passage de Toulouse ! Que n'avons-nous ici cette fillette qui vous attire ! Donnez-m'en toujours des nouvelles, ainsi que de l'heureuse mère. Je pense que vous finirez par l'aller embrasser. Le mois de mai est bien loin, savez-vous, quand il tarde.
Hier encoie nous avons eu des nouvelles de ma pauvre sœur de Paris. Sa lettre est pleine de détails sur Mï"" de Quélen qu'elle est allée voir mort â Noire- Dame, et de pronostics sur l'an hO. Déjà on avait annoncé que monseigneur n'en verrait pas le commencement, puis que le faubourg Saint-Germain, le notre précisément, doit s'abîmer dans les Catacombes. Abîme de l'avenir, qui sait ce qu'il nous contient? Puis Caroline ajoute : « Je ne crains rien, Dieu est
avec nous. » Oi! bien du moins a\ec elle. Elle a fait d'imagination une tête de Maurice qu'elle nous a envoyée. Pauvre jeune femme ! Sa tante est toujours malade, son frère tousse beaucoup, de sorte qu'elle est sans cesse près des larmes ou dans les larmes.
Du contraste : Marie, l'heureuse Marie*, la fiancée Marie est arrivée de Toulouse avec des toilettes exquises de goût et de charmes. La noce se fait à la fm du mois. La pauvre enfant, je lui souhaite de toute mon âme toutes les bénédictions du ciel, autant de bonheur qu'elle en mérite. Marie est remplie de bonnes qualités, de cœur et d'esprit. J'irai la voir après les fêtes, et encore il m'en coûtera de m'en aller d'ici. Pas d'huître collée à son rocher comme je le suis au Gayla. Ainsi mon cœur se colle à votre cœur, ma joue à votre joue. Adieu, Louise. Dites bien à vos sœurs que je les aime.
[/'.-^.J Mes respectueux souvenirs au pasteur. Qu'il ne prêche pas si fort ni si long, s'il veut vivre; mais il aime mieux convertir.
1. Mi>« Mario de Thézac, cousine de M"' de Guériu, luaru'i' à M. d'Assiur do luniis.
D'EUGENIE DE GUERIN. »4";
A M"" LA BARONNE DE MAISTRE
De ma chambrette, 27 janvier [184UJ.
0 femme de douleurs! Pauvre malade, pauvii mère! Je ne me doutais pas de ce martyre où vous avez été pendant huit jours auprès de \'alentine mourante. Que le mal vient vite, mon Dieu! Mais Dieu aussi le guérit promptement. Vous n'aurez eu qu'une rude alarme, une terrible angoisse. Ce n'est pas pour la petite que je crains à présent, c'est pour vous, que ce choc aura tant ébranlée. Dites -moi bientôt et bien long ce qui s'est suivi pour vous de cette pénible épreuve. Peut-être n'aurez-vous pas quitté Nevers, peut-être êtes- vous au lit, peut-être îe cœur a-t-il repris son mauvais train, comme il lui arrive aux secousses? Enfin dites, mon amie, à votre amie, tout ce que fait votre santé.
11 est vrai que la seconde page de votre lettre me rassure en me rassurant sur "Valentine. Une mère et son enfant se tiennent si bien que tout de l'une passe à l'autre, mal et bien. Ainsi le mieux de cette chère petite fait le vôtre, ce me semble. Comment donc avait-elle pris mal ? Ne la laissez pas courir à volonté, quebjue temps qu'il fasse, comme je l'ai vue faire aux Coques. Il est vrai qu'on a peine à tenir un enfant dedans tout le jour; que c'est même trop les méuager de les tenir en serre chaude, mais Valentine est si
frêle, si délicate, que ce qui serait trop pour une autre enfant ne l'est pas pour elle. J'espère que le bon Dieu vous la conservera, puisqu'elle est si patiente, si pieuse. Ce sera un petit modèle de sainteté à votre maison. La chère enfant, que je l'embrasse d'être si sage en souffrant, de prier comme elle fait pour sa mère et les amis de sa mère. C'est vraiment charmant, ce que vous me dites à ce propos. Ne vous inquiétez pas, laissez votre enfer du Dante auquel vous comparez votre vie. Je ne sais ce que c'est que cet enfer ; quel qu'il soit, ce n'est pas pour vous, les chrétiens ne doivent pas en avoir. Au fond de la vie on doit voir le ciel.
Ma pauvre amie, je vous renverse, toujours contraire à vos idées et sensations, presque à vos larmes, La méchante amie que je dois être ! Pouvez-vous m' aimer? Non, je ne comprends pas ce que vous trouvez en moi, ma raison s'y perd. Mais le cœur a SCS raisons que la raison ne comprend pas, suivant encore votre ami Pascal.
Que vous me le faites aimer, ce Pascal! Je viens de m'en séparer à regret; je vois partir un livre avec peine, comme à peu près une visite agréable. Mot d'autant plus vrai que nous n'avons de livres qu'en visite et rarement, tant nous sommes loin des bibliothèques. Quand ce manque de lecture se fait sentir, je prends la quenouille, je viens écrire, je fais ce que je peux pour ne pas laisser prendre place à l'ennui dans ce vide : l'ennui, le plus terrible ennemi de l'âme, le
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démon des solitaires. Oh ! tâchez bien de vous en préserver, vous, ma compagne en solitude. Je voudrais vous aider de près, hélas, si loin! Tout ce [ue je puis, c'est de penser pour vous au piano, de vous accompagner en musique, de vous faire de quoi chanter. Cette pensée de travailler pour vous me semble venue du ciel, m'encourage, et je m'en sers comme d'ambition; mais, hélas! cellelà même me quitte parfois; je me dis : Bah! qu'en fera-t-elle, de cette poésie? Cela pourra-t-il s'accommoder au piano ? Mes inspirations avec les siennes ? Wous sommes sœurs par le cœur bien plus que par l'esprit. Me voilà! quand je doute, je meurs, plus de soutien, il me faut avoir espérance en vous, entrevoir votre clavier sur mes hymnes, figure poétique, j'espère! je connais les mots du métier.
Franchement, mon amie, j'ai la rage de vouloir être utile, de me dévouer à quelqu'un ou à quelque chose. Si ce n'est à vous, je m'en vais chez les Arabes plutôt que de demeurer bonne à rien. Je me vois comme un être inutile, et cette pensée me fait souffrir. Peut-être est-ce vanité de vouloir être quelque chose. Si c'en est une, qu'elle s'en aille alors! Je me contente d'être néant. N'est-ce pas assez d'avoir h faire son salut la longue affaire de la vie? Qui réduirait ses désirs à cela serait bien sage et bien heureux. Faisons que nos dé.-irs rentrent dans ce désir.
Celui de vous voir y touche un peu, ce me semble; c'est quelque chose du ciel qui nous a unies rt noua
rapprochera, toujours pour notre bien. Oh! que je serais fâchée de vous faire du mal! Dieu sait comme votre âme m'est chère. Si vous veniez, nous causerions beaucoup. Ce que nous ferions ne peut se dire. J'attends cela comme un des premiers bonheurs qui me restent dans la vie; mais, comme vous, je n'y compte pas. Vous avez toujours tant d'entraves ! Cependant espérons, et croyons, malgré les obstacles. Ceux qui croient l'impossible sont les plus heureux.
Donc soignez-vous pour ce voyage, inutile à dire, je sais, mais on aime à dire des inutilités. Quelle importance elles prennent quand je les attache à vous! Eh! vous faites bien, très-bien, fort bien de commencer vos lettres par vous-même. Serves d'abord le bon vin comme aux noces de Gana, abreuvezmoi de vous, mon amie, qu'est-ce qui peut m'intéresser davantage? Vous vous excusez là d'une faute qui me plaît tant que je la voudrais au commencement, au milieu, à la fin de vos lettres. Oui, parlez de vous, de vos peines, de vos affaires toujours. Ne suis-je pas votre épnnchoir? Oh! je ne dis plus que je sols inutile, si vous pouvez vous reposer en moi, si Dieu veut que je vous sois bonne un instant. Ecrivez moi de longues lettres quand cela ne vous fatiguera pas. Songez un peu au plaisir de celle qui les lira et qui trouve toujours que c'est trop tôt fini.
La dcrni(';re m'est venue avant-hier au point du jour sur mon chevet. La jolie surprise et que j'ai trouvé que mon réveil était doux ! Le postier avait
couché en route et m'est venu avec l'aurore comnu iin messager de bonheur, pressé et rare. Rarement si bonne chose à si bonne heure. Vous m'aves adouci tout un jour ; je l'ai passé, tout ce jour, mieux qu'aucun depuis longtemps. C'est qu'il n'y a rien comme des paroles d'amitié pour mettre le cœur en bon état. Après Dieu rien n'est plus puissant.
[P.-S.] Mon père, mon bon père m'a fait la recommandation expresse de vous dire de sa part quelque chose de bien tendre et affectueux. J'y joins pour Valentine un petit chant que vous lui chanterez sur le piano, la pauvre malade.