‹ Lettres d'Eugènie de GuérinChapitre 52 sur 69 · A LA PETITE VALENTINE · texte numérisé non relu

A LA PETITE VALENTINE

Ohl quand je vois ta belle enfance

Dans la souffrance, Quand je te vois au lieu de flour;;

Cueillir des pleurs,

Pensée anoère

Me vient saisir .

Enfant trop chère,

Comme ta mère

Dçis-tu souffrir!

Quand de langueur ta tête penclic Comme une branche

De jeune saule ou de roseau ; Sur un berceau

Quand je vois fsire Lit de martyr^ Enfant trop chère, Comme la mère Dois-tu souffrir!

Quand tu parais comme une sainte.

Sans cris ni plainte, Dans tes douleurs chercher les cieux ;

Oh! quand tes yeux

Vont au Calvaire

Voir Dieu mourir,

linfanl trop chère,

Comme ta mère

Dois-tu souffrir I

A M"» ANTOINETTE DE BOISSRT.

3 février 1840.

Merci, ma chère Antoinette, de m'écrire, de nuparler de votre amitié. Je n'en doutais pas, mais une nouvelle assurance me charme. On aime a revoir ce qui fait plaisir. Seulement votre lettre s'est fort retardée en route. Elle aurait eu le temps d'arriver de la Chine. C'est que nos courriers ne comprennent guère les empressements de l'amitié. Avant- hier seulement j'ai eu vos souvenirs. Je vous réponds tout de suite, espérant trouver une occasion à

D'EUaÉNIB DE GUÉRIN.

Gahuzac, qui, je l'espère, ne vieridra pas à pas de tortue.

Il me tarde, ma chère amie, que vous sachiez 'a part que je prends au nouveau chagrin que la Providence vous envoie. Cette pauvre Camille, comme je la plains, et vous plains en elle! L(^s malheurs pieu vent donc dans nos familles ? Ne dirait-on pas vraiment qu'il y a entre nous association de douleurs ? Qu'il y ait aussi association de prières. C'est ce que je fais de mon côté, mon amie, comme vous faites du vôtre. Tous les jours je m'unis aux prières de la neuvaine, en vous remerciant devant Dieu de l'intention que vous y joignez pour ma famille et pour moi. Oh ! nous vous en sommes bien tous reconnaissants, et moi bien touchée en particulier, de cette aimable preuve d'amitié chrétienne que je reçois de ma chère Antoinette. Puisse le bon Dieu vous conserver votre sœur ! J'ai grand' foi au pouvoir du saint intercesseur. Hélas! que ceci me rappelle un poignant souvenir ! J'avais aussi écrit pour Maurice, mais trop tard. Dieu nous l'avait pris, quand on lui demandait de nous le conserver. Je ne reçus la réponse qu'après sa mort. Pourquoi songer si tard au miracle? Malheureuse nature, de recourir d'abord aux secours humaijs, et puis ?e tant abuser ! ne pas voir le danger qu'on a sous \{<h yeux ! On se figure que ce qu'on aime ne per.t mourir.

Ma chère Antoinette, dites-moi ce que fait voue

pauvre malade ; car tout ceci me ramène à vous et à elle. On m'a écrit de Gaillac qu'elle était plus ûoaiïrante. Mon Dieu , que votre volonté soit faite ! 11 y a bien longtemps que cette pauvre enfant vous lionne des inquiétudes ; je ne la savais pas cependant à ce point. Le mal va vite. Et cette sainte LisbineS savais-je sans vous qu'elle vous eût quittés? Heureuse enfant appelée de Dieu à la vie religieuse! C'est bien la plus assurée pour le ciel, et peut-être la plus douce. Oui, je crois que les croix du monde sont cent fois plus pesantes que celles du cloître. Il est vrai, je ne connais guère l'un ni l'autre que par ouï-dire; mais aisément on voit la différence, et que Dieu aussi aide partout. Ne faisons pas exception de grâces, ni de voies, ni de salut. Est-elle chez les sœurs de Lisle ? Alors vous la voyez et sa famille ne l'a pas encore tout à fait perdue.

J'avais ouï dire beaucoup de bien de M'"* A.; canonisée par vous, cette jeune femme me paraît encore plus sainte, bien digne de la famille où elle est entrée. Vous êtes un peuple de saints à Vhhi. Aussi ma pauvre âme aurait bonne envie de venir s'y édifier; mais, ma pauvre Antoinette, je ne peux plu8 me tirer d'ici, môme pour aller vous voir, ce doux attirant. Ma vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j'.ai tout, mes chers vivants et nies chers morts.

1. Sœur (lo M"* Aiigustine de Gi'Iia, inoi»<! sœur do Suint- Vi-.icen» de l'aiil i Hiiik-IM, en Cliiiic, en 1803.

D'EUGENIE DE GUERIN.

Adieu; où que je sois, voyez-y qui vous aime. Tous mes hommages affectueux à cette pauvre mère tant affligée dans son cœur. Écrivez-moi, priez pour moi, aimez-moi.

A M*" LA BARONNE DE MAISTRE

Le 17 février [1840J.

Votre lettre m'est arrivée pendant les vêpres, à l'église; et comme je l'avais là sans la lire, j'ai eu l'idée un peu de l'attente en purgatoire. Oh ! qu'on doit souffrir près d'un bonheur qu'on ne peut posséder, près du ciel ! Voilà, mon amie, ce que le petit paradis de votre lettre que je ne voulais pas ouvrir m'a fait penser et sentir pendant deux heures, heures de sacrifice; mais n'en faut-il pas faire à Dieu? J'étais contente d'avoir cela à lui offrir, et précisément je lisais dans Y Imitation ces paroles au chapitre de la patience : « Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère, qu'on aur;i soufferte pour lui. » Courage! ai-je dit devant cette lettre. Si un jour il me fallait faire de plus grands sacrifices, j'en aurais plus de force. On s'exerce au vouloir. S'il me fallait vous quitter! 11 y a cent façons de se séparer sur la terre : non que j'en aie aucune en vue; mais tôt ou tard ne faut-il pas tout quitter? se séparer les uns des autres? Nous sommes ici-ba»

dans une hôtellerie pour passer. Ayons donc des sentiments de passagers. Nous trouverions assez singulier celui qui se lierait à l'auberge. Le sage chréûen ne le fait pas.

Ne me trouvez-vous pas avoir bien profité de la nission des montagnes, et que sainte Louise ne parierait pas autrement? C'est que vraiment j'apprends d'elle et du temps bien des choses, et surtout qu'il faut penser au ciel ; mais y penser comme on pense à faire fortune, en y travaillant. Hél .3 ! mon Dieu ! c'est le seul bien pour lequel on ne veuille rien faire, qu'on attend par miracle, ce semble. Le plus grand de tous serait d'arriver où l'on ne tend pas, tomber an midi du côté du nord. Rien n'est inconséquent comme cette conduite, comme la foi sans pratiquecomme un baptisé païen.

Passez, mon amie, cette singulière page à une peine que j'ai dans l'àme ; comme je vous passe vos idées, vos rêveries, vos douleurs, passez-moi aussi les miennes et le naturel de mes expressions quand je vous parle. Ce n'est pas avec vous d'ailleurs que je me gênerais. Avec personne quand j'écris. Sans en mesurer trop la portée, il faut que ma conviction éclate. Je suis sûre qu'elle ne vous blessera pas. Ma pauvre amie, je serais si fâchée de vous faire dn mal ! Je vous le répète encore, ce mot qui vous a frappée, qui sera toujours le mien en amitié, dont les relaiions doivent toutes tourner au bien. Pour moi, je n'ai pas dy remords à cet égard. Dieu me

D'EUGENIE DE GUERIN.

^réserve des vôtres, de ceux que vous auriez si vous /eniez à me nuire. Quel double malheur ! et que nous remplirions mal les voies de la Providence qui nous a mises en contact; car, mon amie, ce n'est pas pur hasard qui nous a fait rencontrer. J'y vois quelque divine intenlion de celui qui dirige jusqu'au vol des oiseaux, et qui, ce me semble, nous a menées par la main l'une à l'autre. Faisons-nous donc une amitié selon Dieu, comme deux sœurs de charité. Soignons-nous, touchons nos plaies et rejetons ce qui découle, le corrompu du cœur humain.

C'est ce que je tâche de faire avec ma chère malade. Ainsi je ne crois pas que vous deviez vous attribuer par contagion cet air d'ennui que vous ave>cru voir dernièrement. Hélas ! vous le savez, l'ennt est le fond de la vie humaine; c'est le mien quelquefois, mais rarement, par état de santé, par le corps plus que par l'âme. J'ai quelquefois besoin du soleil; fait-il beau jour, je me ravive, je redeviens, non pas gaie, mais sereine. Belle créature pourtant, qu'une goutte de pluie fait abattre! Que nous ne sommes rien ! Je l'apprends toujours davantage et du besoin qu'on a de la force d'en haut.

Ne pensez pas à m'envoyer des livres, très-bonne-, le port les rendrait trop chers. Et puis je sais m'en passer, rien ne m'est de besoin ; et vraiment rien ne me manque à mon cher et tranquille et bien-aimé Gayla. Quelques voisins obligeants nous ouvrent leur bibliothèque d'où je tire quelque rare chose à mon

choix. Je suis ou je resm's, l'ayant déjà lu, sur les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre , aimable et simple auteur, qu'il fait bon lire à la campagne. J'aurais fantaisie ensuite de Notre-Dame de Paris, mais je n'ose pas. Ces romans sont si ravageurs que j'en redoute le passage; rien qu'à en voir l'eflet sur certains cœurs m'épouvante. Le mien si calme- voudrait rester comme il est. Si ce mot calme vous étonne dans vos pensées, songez, mon amie, que Dieu apaise. Je ne mens point.

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