AC VAL DE LARGCENON
19 juillet, jour de sa mort ! [1S40].
Dieu soit béni, monsieur! Vous n'êtes donc pas perdu pour nous de mort ou d'oubli, car votre silence m'avait fait craindre et croire l'un et l'autre. Sans cela, pensez-vous que je ne vous aurais pas écrit notre malheur? que j'eusse laissé à un journal de vous apprendre la perte d'un ami? Hélas! non, monsieur, et j'ai plus d'une fois pensé à vous dans mes larmes, car je savais que vous l'aviez aimé, ce pauvre Maurice ; mais n'ayant plus de vos lettres ni de réponse en aucune occasion, j'ai dû penser que vous n'étiez plus de ce monde. Étant à Paris, je vis Maurice vous annoncer son mariage, et ni même alors ni jamais rien de vous. A qui, au Val, aurais-je annoncé sa mort? Votre petite fille est trop jeune pour lui adresser autre chose que des baisers, pour lui demander : où est votre père?
Donc, monsieur, vous êtes là toujours veuf, et seul, et triste. Dieu sait conmie je vous ai souiiailé des consolations, de ces consolations du ciel si douces et puissantes, car il n'y a (]ue cela dé bon, de soiite- !iant à hauteur d'âuio. Oh! je le sens, je le vois, je
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le sais de moi-même, sous l'accablante douleur, sous cette mort de Maurice', frère bien-aimé, si intime à mon coeur. Sa perte- est irréparable ; il s'est fait en moi comme un vide que Dieu seul peut remplir. Autrefois vous me parliez de prière, et je priais pour vous. Oh! priez pour moi maintenant, priez pour Maurice comme je piiais pour Marie, et comme je prie encore, car je n'ai rien oublié.
Ma plus grande consolation, je la trouve dans sa mort pieuse, dans ses sentiments primitifs de foi exprimés en prières et dans la réception des derniers sacrements, dans cet ardent et dernier baiser au crucifix. Je révèle cela, monsieur, à votre amitié, à cet intérêt chrétien qui suit l'âme dans l'autre vie. Espérons, espérons qu'elle est bien heureuse pour notre Maurice. C'était une si belle âme ! Oh! Dieu lui aura ouvert son paradis; Dieu, qui n'est qu'amour, aura eu en amour cette âme de Maurice. Si vous lui élevez un monument, monsieur, ce dont je suis fort touchée, marquez-le bien de signes de foi, de celle foi pure et catlioliqiie dans laquelle il est mort; ce qui manque cà la Notice de M""" Sand et m'a fait bien du chagrin. Il est vrai qu'elle n'a pas connu mon frère et ne l'a tracé que sur des traits épars; mais vous tous, ses amis, qui l'avez connu, faites mieux, et écartez, s'il vous plaît, de cette figure chrétienne, tout nuage philosophique et irréligieux. Sera-ce, monsieur, dans V Université catholique, dont on m'a dit que vous étiez un des rédacteurs, que
paraîtra cet hommage funéraire? Nous serions bien touchés de le voir, et vous offions en famille l'ex-, pression d'une gratitude profonde.
Je vous remercie également des deux publications que vous avez la bonté de m'envoyer et que je n'ai pas reçues.
M'"' de Guérin sera, j'en suis sûre, bien touchée de cet hommage. Envoyez-lui, monsieur, la Thêbaide des Graves, toute remplie de Maurice qu'elle pleure toujours. Vous avez raison de penser que la femme qu'il avait choisie doit être une femme distinguée. C'est, en effet, une ravissante créature en beauté, en qualités et vertu; Lve charmante, venue d'Orient pour un paradis de quelques jours. La mort les a séparés après huit mois. 11 ne reste pas d'enfant. Cette jeune femme est Indienne, élevée à Calcutta et venue à Paris il y a trois ans. Elle y est encore, dans la m^me maison où je l'ai vue heureuse; car, je vous l'ai dit, j'étais à ce mariage. J'ai demeuré huit mois à Paiis, et nous sommes revenus ici au mois de juillet dernier, avec Maurice mourant. Sa pauvre veuve nous a quittés bientôt après, mais elle nous écrit. Je ne doute pas, monsieur, que votre livre et votre visite ne lui soient très-agréables. Vous trouve rez cette chère sœur rue du Cherche-Midi, 36^
Et maintenant que j'embrasse votre chère petite Marie, cette enfant que Maurice a baisée et caressée au berceau et sur les genoux de sa mère. Hélas I hélas! que de deuil survenu! Le fond de la vie est
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tout en noir et bien triste, mais Dieu le veut ainsi, afin que nous regardions vers le ciel.
Adieu, monsieur; recevez de nouveau l'assurance le sentiments qui ont dû se taire, mais qui n'ont pa :hangé.
AU MÊME
[AuCayla], 6 août [1840].
Je viens, monsieur, de recevoir vos deux envois poétiques, et depuis que je les ai vus et un peu lus, je sens mille reconnaissances, mille gratitudes qui se voudraient exprimer; mais quelle parole peut dire le parler du cœur! Aussi, monsieur, je vous bénis seulement, je bénis Dieu de vos inspirations, et vous encore de me les avoir fait goûter. C'est être bon et aimable de faire passer aux autres ce qu'on a de doux en soi, et qui peut aussi adoucir quelque amertume, et je vous dois plaisir et bien. Je vous lirai aux heures de tristesse, comme un livre de prières, car vos chants sont pleins de Dieu. Avec quel charme douloureux je vois cette Thébaïde pleine de célestes objets, de tant de souvenirs de Marie la mère, de Marie J'enfaiit, et de mon bien-aimé Maurice, hélas, presque toutes choses au ciel et qui étaient là naguère! Ainsi tout passe, ainsi s'évanouissent en ce monde ces existences qui en faisaient le bonheur. Aussi ne
peut-on plus regarder qu'au ciel où on les retrouve, où on les sait avec Dieu.
La mort des amis détache le cœur d'ici-bas, et fait comprendre le besoin des affections immortelles, le besoin d'aimer Dieu, l'ami qui ne meurt pas. Je suis bien sûre, monsieur, que votre âme se fait de plus en plus religieuse, depuis que vous êtes de plus en plus seul et veuf et affligé. Le temps ne fait que creuser les douleurs, je pense, au Val comme en d'autres lieux de deuil. Mais courage, ainsi que nous le disions autrefois, courage et foi, ces deux forts appuis de l'homme. Avec cela on ne soulTre pas moin^, mais on souffre en chrétien , en union avec Jésus agonisant de tristesse, qui est entré au ciel par le Calvaire. Je ne connais rien de ])Ius soutenant que la croix. On la voit avec consolation plantée dans voire Thébaïde et arrosée de pleurs et de prières. La petite Marie est l'ange de cette chapelle, pieuse enfant, pleine d'amour de Dieu et de sa mère. Vous l'élevez ainsi, sans doute, et votre fille sera votre plus céleste et pure poésie, et votre couronne de gloire devant Dieu. Par malheur, nous n'avons pas d'enfant au Cayla, et en cela notre désert est encore plus triste que le vôtre. Mon frère aîné n'est pas encore marié, et l'autre est mort tout entier. Ainsi l'a voulu la sainte Providence. C'est affligeant, mais le bon côté des choses est celui que nous ne voyons pas en ce monde, et il existe pourtant.
Adieu, monsieur, et encore une lois recevez l'ex-
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pression de ma gratitude moins exprimée que sentie. Que vous donner pour votre don touchant? Agr('3erezvous une mèche des cheveux de Maurice? La sœur de votre ami n'a rien de plus précieux.
A M. LE BARON A. DE MAISTRE
31 août [1840J.
Hélas! monsieur, que je vous remercie de votre lettre et que j'en suis affligée! Pauvre amie, dans quel état vous me la faites voir! Il faut qu'elle soit bien malade pour ne pas m'écrire elle-même, car elle sait comme toute autre écriture m'est triste pour ses bulletins de santé. Continuez, monsieur, continuez à me les adresser; vous obligerez mon plus tendre intérêt, et vous le servez si bien ! Vos lettres sont datées du chevet de son lit ; j'ai par vous et de près toutes les douleurs de notre chère malade, tout ce qu'on en peut voir m'est transmis, et le triste bonheur qu'il y a à cela, je le goûte profondément. Je vis dans ce que je soullre. Quand verrons-nous donc quelque adoucissement à ses maux? Que Dieu nous soit en aide! J'y compte bien davantage que sur les secours humains, ceux de la science sont faits à nous faire peur. Dans quel état l'ont plongée tant de docteurs, et dernièrement ce fatal M. ***! Je dis
fatal et doublement fatal, car il semble avoir été imposé par le malheur à notre chère malade. Tous, vous vous êtes entendus contre elle à ce sujet, comme je l'eusse fait peut-être si je m'étais trouvée parmi vous. On a bien du regret, je vous assure; autant que vous, elle se reproche d'avoir voulu faire le bien. Se tromper ou être trompée est terrible parfois.
Je ne vous dis pas, monsieur, combien je prends part à ce nouveau malheur; les amitiés comme les nôtres n'ont pas besoin de parler. Que ne puis-je agir en effet et en personne comme je le fais de sympathie et de cœur! ce cœur infirmier et qui ne peut partager vos soins auprès de notre malade. Mais j'ai un espoir, une possibilité de voyage. Répétez cela à notre Henriette, car je le lui ai déjà dit. Que cet espoir lui soit doux, que nous revoir lui porte ce pur bonheur que Dieu attache cà l'amitié. Pauvre amie! dites-lui que je ne la gronderai pas. J'ai été sévère un peu dernièrement; mais je l'aime tant que je lui ai dit tout, trop peut-être, de ce qui me vient pour elle. Dans ce moment, j'en voulais à son imagination, à la folle de la maison, comme dit sainte Thérèse. Mais je vois qu'il n'y a pas que son imagination de folle, et qu'elle a des maux enragés et trop réels, hélas!
Quand le pèlerinage à Lyon? Il me tarde de la savoir en chemin, d'abord parce qu'elle sera mieux (!t que j'cspcie de ce voyage de meilleurs effets
que des traitements. Mandez-moi toujours ce qui se fait et se fera. Je vous réponds de suite pour avoir plus tôt des nouvelles qui néanmoins tarderont bien une quinzaine à venir. C'est long pour qui patiente sur patience. Ici nous cuisons comme vous sous le feu le plus feu qui soit venu du ciel. Les santés pourtant se soutiennent. Je vais bien soigner la mienne dans la pensée du voyage. Que Dieu nous conserve tous! Je lui remets affections et afflictions. Dites-moi bientôt : elle est mieux. Dites-lui que je l'aime, dites-lui que je voudrais la guérir, dites-lui que je ferais pour elle l'impossible, dites-lui que je l'embrasse, tout ce qui est elle, cœur et corps. Vautre et la bête, jolie bête vraiment et plus de mon goût qu'aucun esprit du monde.
Très-amicalement à vous, monsieur.
A Mi»« LOUISE DE BAYNE.
Le 4 septembre (18401.
Serait-ce vous déranger, mon amie, de vous présenter un affectueux et constant souvenir, un souvenir d'ancienne date et toujours plein de confiance, comme ces vieux amis qui reviennent vous visiter? Je ne puis oublier votre porte ni votre cœur, et quel que soit le silence du dedans je frapperai dehors, mes
petits coups se feront bien entendre. Vous me répondrez, Louise; à la fin, bien tard, n'importe.
Je ne vous suppose pas absente, sacliant que Gabrielle de Paulo est partie pour vous voir. J'eusse «oulu en faire autant, car vous savez si j'aime les montagnes; mais tant de choses me retiennent. Je vous en ai dit quelques-unes. Depuis, nous attendons Caroline qui, à présent, nous apprend par Charles de Thézac qu'elle ne viendra pas. Je n'ai pas laissé pour cela de lui écrire pour le oui ou non du voyage, sachant que des projets peuvent changer quand cela tient à la santé ou autres choses mobiles. Ainsi je ne désespère pas encore de revoir cette pauvre sœur, et je ne puis quitter quand elle arrive, ou que je ne sache enfin quelque chose. Gela seul me retiendrait n'importe pour quelle visite un peu longue, comme serait celle de Rayssac; car, vous pensez bien, ce n'est pas pour deux jours que je viendrais vous voir. N'avons-nous pas tant à nous dire, tant de passé à retrouver!
Mon amie, cela se fera quelque jour, quand j."i pourrai, quand Dieu voudra nous réunir encore sur la terre. En attendant, j'aimerais de savoir un peu ce que vous faites, si vous m'avez écrit cette lettre annoncée et non venue. Depuis plusieurs mois, je ne sais rien de vous. Je n'ai rien reçu depuis l'envoi du paquet si intéressant, si plein de choses de Maurice. Je vous en remerciai sur l'iieure, mais je choisis bien mal mes messagers, puisqu'ils ne m'apportent jamais
D'KUGENIK DE GUERIN.
de réponse. Je leur en veux, j'y perds tout ce que vous me manderiez d'aimable, et que j'écoute en esprit. Il me faut perdre de l'entendre en paroles, sacrifice joint à d'autres, hélas ! que vous me faites faire.
Je vous dirai pour nouvelles que Marie, ma sœur, arrive de Montauban, où l'avait emmenée Gabrielle *. Nous l'attendons demain avec impatience de la revoir, quoique j'aie ici Euphrasie Mathieu qui me coupe ma solitude. M'"^ de Tonnac va beaucoup mieux, Charles arrive de Paris ; c'est tout ce que je sais de Gaillac.
Adieu, chère silencieuse. Je vous aime toujours et vous embrasse comme de coutume. Gardez, gardez tant que vous pourrez la gracieuse et bonne Gabrielle-, qui vous fait tant plaisir., Voyez, je vous souhaite toujours du bonheur.
Toutes mes amitiés à vos sœurs, de près et de loin, et croyez-moi toute à vous.
i. M"* Gabrielle de Bellerive, cousine des demoiselles de Guérii morte depuis quelques années.